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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:56

J'avais écrit l'article sur Vazquez Montalban cite Neruda quand j'ai trouvé ce texte...

 

Chronique des Amériques n°7 : Le bonjour de Diderot Martinez

 

L’histoire nous dit que ce jeune médecin était au Guatemala en l’an 2001 au service de Médecins sans frontières. Péruvien, il y trouva des amis catalans avec qui il frôla souvent la mort. Quand il fouille dans sa mémoire pour y chercher un poème capable de lui tenir compagnie, il pense à Pablo Neruda qui dédia un texte au Guatemala. Il se récite des vers qu’il ne classe pas parmi les meilleurs du Chilien, car, à ses yeux, trop conventionnellement progressistes. Pour signifier sa joie, il utilise les valses péruviennes et quand il veut parler de son continent il dit toujours « le continent de Bolivar et Mariategui ».

 

Au Guatemala, tout en ayant l’apparence d’un indigène capable de se fondre dans la foule, Diderot savait qu’au premier mot prononcé, son accent chantant trahirait aussitôt son origine étrangère. De ce fait, Péruvien de Piura, il craignait autant que ses amis catalans, les paramilitaires avec qui il pouvait cependant « partager » des références communes en matière de chanson. Pensons à celle-ci, écrite par Fernando Maldonado et qu’ils entendirent dans les forêts de San Mateo : « Et revenir, revenir, revenir, être à nouveau dans tes bras ».

 

Diderot Martinez existe-t-il vraiment ? Je viens de l’emprunter au dernier roman « blanc » de Manuel Vazquez Montalban et je l’évoque ici en guise d’hommage, à l’heure du premier anniversaire de sa mort. Erec et Enide, tel est le titre repris par l’écrivain à Chrétien de Troyes, pose une fois encore les rapports entre la fiction et la réalité. Montalban écrit ceci à un moment tragique pour les héros : « Quant à Diderot, il se borne à contempler son étrange navigation sur les mers intérieures de la mémoire et du désir, démontrant comme toujours sa capacité à vivre sa vie envers et contre tout, y compris entouré de fusils-mitrailleurs ». Diderot navigue comme Manuel à 20 ans, sauf qu’ensuite Manuel se mit à écrire alors que Diderot soigne les humains.  

 

Les amis catalans de Diderot (Pedro et Myriam) sont la version moderne du couple Erec et Enide, version qui croise celle d’un autre couple, les parents adoptifs d’Erec-Pedro. Le père de Pedro, un homme de culture ne vivant que par le roman arthurien s’entendra dire, vers la fin du roman, de la bouche de sa maîtresse : « Tu aurais aimé être Erec mais tu n’en as pas été capable et en conséquence tu as minimisé les possibles Enide. Ta femme, moi, tes maîtresses occasionnelles ». La fiction pour fuir le réel ? Au repas qui le consacre, le vieil homme de culture (ici Je) rencontre une jeune admiratrice (Celsa) qui lui demande :

 

« - Ce que nous savons nous fait-il vraiment du mal ?

Je suis obligé de lui donner une réponse que je n’ai pas mais que j’improvise, avec ma facilité due au vin et à la communion des saints gastronomes que nous avons établie, y compris avec la ministre, qui mange peu, comme si elle voulait garder la ligne, encore que je vois pas de quelle ligne il s’agit.

Oui, Celsa, si ça nous empêche de vivre.

Je ne comprends pas.

Parce que vous êtes très jeune, mais quand s’additionnent des lustres de culture on peut arriver un jour à la conclusion que cette culture a agi comme un intermédiaire et comme un barrage entre nous et la vie.

Tant mieux, non ?

Non.

Le ton tranchant de ce « non » me surprend moi-même autant que les autres et je me vois forcé d’improviser une justification ».

La fiction pour se masquer le réel ?

 

Pour fuir sa vie ou la retrouver,Vazquez Montalban (Manolo pour beaucoup de personnes) utilisa peu l’Amérique latine. Il y eut Cuba, où son père tenta l’aventure avant de devenir son père. Puis, l’être sous-réaliste se désignant du nom de subcommante Marcos. Entre les deux, les mères de la Place de Mai devenue des grands-mères. Sans oublier les dizaines d’écrivains dont un qui rongea l’âme de Manolo, trois fois présent dans Erec et Enide : Mario Vargas Llosa. Mentionné nommément comme l’auteur d’un travail sur une œuvre capitale de la littérature chevaleresque, Tirant le blanc, où il fut guidé par Martin de Riquer. Mentionné par une œuvre, La fête au bouc (l’antithèse du livre de Vazquez Montalban, Galindez). Mentionné par le détail qui nous ramène à Diderot Martinez : l’accent chantant de Piura qui fut si déterminant dans la vie de Vargas Llosa. J’explique cette référence explicite à cette ville peu connue du Pérou, par un clin d’œil à Mario car Manolo semble étranger au monde péruvien et même andin. Dans le tour du monde final qui rassemble les obsessions de toute sa vie et qu’il impose à Pepe Carvalho, le détective et son cher Biscuter débarquent à Valparaiso pour, de là, prendre la route que Neruda suivi clandestinement quand il dut quitter le Chili pour Mendoza en Argentine. Ils croisèrent un admirateur d’un autre poète, Juan Gelman et avec lui, allèrent jusqu’à Ushuaia avant de remonter vers Buenos Aires. Ensuite ils contournèrent l’Uruguay avant de quitter les Amériques. Les Amériques de Manolo furent donc très peu andines. Dans ce roman, Milenio, Pepe refuse la communion des saints, tandis que le héros d’Erec et Enide a encore la sienne. Il reste encore des révoltés. 13-10-2004

P.S. : Suite à la précédente chronique un ami qui travaille à Porto Alegre me fit deux observations. Une pour dire qu’en effet le PT risque fort de perdre le 31 octobre, dans cette ville. L’autre pour contester que Marta Suplicy puisse devenir la candidate du PT à la prochaine présidentielle. Sur ce point, j’ai été manipulé par la presse brésilienne qui, pour combattre Lula, lui invente une remplaçante. Je suis sûr qu’il a raison, donc acte.

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:54

Trois jours à chercher dans mes romans de Vazquez Montalban, une annotation que j’aurais pu y glisser à cause d’une présence de Neruda et merveille des merveilles, j’ai fini par trouver.

 

A un moment dans Eric et Enide page 157 de la version française (p. de la version espagnole) voilà que Neruda apparaît.

Le contexte d’Erec et Enide

C’est le dernier roman « blanc » de Vazquez Montalban qu’il entrelace avec le livre du même titre de Chrétien de Troyes. Un livre étonnant que le romancier considère comme son testament, du moins ce fut ma sensation quand, achetant en Espagne le livre,  j’ai découvert une présentation luxe pour un roman à tant de clefs, que la lecture achevée, il faut toujours la recommencer.

Il écrit :

« Diderot et Myriam s'assoient l'un à côté de l'autre sur la banquette arrière qui tient toute la largeur, Pedro juste devant, et ils commentent silencieusement le miracle : ils ont eu des places et l'autocar roule normalement, en produisant tout juste deux ou trois bruits à peine bizarres. Pedro est le premier à s'endormir, suivi de Myriam. Diderot essaye mais, n'y parvenant pas, il fouille dans sa mémoire Pour y trouver un poème qui lui tiendrait compagnie, par exemple celui que Neruda a dédié au Guatemala : « Un nuage solitaire pleurait / près de la porte du ciel / je l'ai vu de mon avion / et lui ai prêté mon mouchoir / Guatemala ! » Il tente d'inventer une musique pour les paroles et la trouve tandis qu'il récite tout bas : «Guatemala ! quel triste sort est le mien / qui n'a d'égal nulle part / te quitter à la naissance du jour / Mais je lui répondais / La dernière balle est à nous / et nous reviendrons encore. » Et il lui vient un guaguanco, à la manière des chansons que Carlos Puebla a consacrées à Fidel Castro et à la révolution cubaine dans les années soixante. « Avec l'OEA ou sans l'OEA, nous gagnerons le combat... » Il fait passer cette musique sur « La dernière balle est à nous / et nous reviendrons encore... ». Les vers de Neruda lui paraissent mauvais, faciles, comme fabriqués pour se conformer à un rite conventionnellement progressiste, obligatoirement progressiste. Le chauffeur donne un coup de frein brutal qui tire Diderot de son poème et Myriam et Pedro de leur sommeil pour constater l'agitation des passagers, les yeux fixés sur l'obstacle en travers de la route : un barrage, des gens armés en uniforme et, devant eux, monté sur une jeep, une espèce de nain chinois habillé comme un généralissime US à la conquête d'un bastion décisif des Philippines. Les hommes de la troupe braquent leurs fusils-mitrailleurs sur les voyageurs et les obligent à descendre. »

 

Diderot n’est pas le visage caché de Montalban et je ne sais trop à qui il correspond dans les livre de Chrétien de Troyes mais son usage de Neruda, son jugement sur le poème n’est pas très gentil.

Pourtant, dans ce roman, Montalban quitte sa chère ville pour l’envahissante nature du Guatemala et cette escapade n’est pas dans son genre. En fait, c’est sans nul doute l’admiration pour l’anti-héros, le Subcommante Marcos, qui a poussé le romancier vers ces terres mayas de Centre-Amérique. Il raconte comme il fut contraint pour la première fois, en allant visiter les zapatistes, à grimper sur un cheval, lui qui fut si peu rural.

Ce rapport entre le rural et l’urbain est un de ceux qui distinguent fortement Neruda le rural et Montalban l’urbain. L’ami permanent du Catalan, le poète J-M Valverde a été conduit à écrire la page concernant Neruda dans Historia de la Literatura universal publiée en 1986 chez Planeta et il indique ceci :

« Peut-être le problème central de la poésie de Neruda se résume dans le fait un peu paradoxal que pour construire son grand poème social, politique et historique il commence – sans jamais en sortir – par parler très peu des hommes mais de la nature, de la géologie, des mers, des rivières, des plantes et des oiseaux et ensuite du passé historique ; alors qu’au contraire – comme Néruda le reconnaîtra lui-même - il n’arrive jamais à parler de ce qui est une clef sociale de l’Hispano-Amérique, et ça c’est sûr, à savoir les grandes et démesurées villes. A lire le Chant général, seuls sont visibles, sur l’impressionnant paysage et les images des races anciennes, les conquistadors et les libertadors, quelques figures actuelles de paysans, ouvriers et lutteurs héroïques tout comme les grandes figures des tyrans politiques ; mais on ne voit pas qu’un des aspects de la souffrance sociale d’Hispano-Amérique consiste à posséder des villes démesurées au milieu d’énormes zones quasiment vides. »

 

La vie fait que cette Historia de la Literatura universal a été écrite avec Martin de Riquer dont Montalban a suivi le cours sur Chrétien de Troyes quand il était jeune, cours dont il a été tellement marqué, qu’il a écrit aussitôt un poème, Erec et Enide, un poème qui deviendra quarante après un roman. Telle était la fidélité de Montalban.

 

Donc Diderot pense qu’on peut mettre en musique la poésie de Néruda mais qu’elle n’est pas pour autant une bonne poésie. Diderot – le nom est très fort – est un Péruvien, plus précisément un Péruvien d’une ville que je connais parfaitement bien, Piura. Diderot a peut-être été, comme des centaines de milliers de latino-américains, marqué par le célèbre livre du Néruda antérieur à son engagement politique, le petit livre intitulé Vingt poèmes d’amour et une chanson désespéré. Le succès de ce livre a accompagné les chagrins d’amour de plusieurs générations. C’est d’ailleurs par ce livre que j’ai tenté d’entrer dans la poésie de Néruda.

En 1971, pour l’achat de mes premiers livres, j’ai porté mon choix sur la petite et belle édition des Editeurs Français Réunis. Par la suite, je me suis plongé dans Vaguedivague mais sans jamais être conquis. J-M Valverde dit qu’après Le Chant général c’est le plus beau livre de Néruda. « Le poète s’y fait moins sérieux et oubliant les grandes questions, il regarde les choses avec une ignorance narquoise. » Les noms de ville y sont à la pelle (surtout étrangère) avec même un titre, Anti-Ville, pour parler de Santiago, texte « complété » de Chante Santiago.

Avec ces deux livres j’aurais dû vivre au rythme de Néruda. Par devoir j’ai lu son autobiographie, J’avoue que j’ai vécu et par chance j’ai fini par croiser Montalban.

Jean-Paul Damaggio

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:51

Voici vingt ans que j’écris ici ou là sur les Amériques. Sur Internet, j’ai commencé par le site le Magret Diplomatique en 2005 (si les deux animateurs me lisent aujourd’hui, je les salue), puis il y en a eu tant d’autres. En cherchant un texte sur le film Il Postino j’ai retrouvé celui-ci que j’avais oublié et qui nous renvoie à un moment émouvant : Sépulveda sur la tombe de la fille de Neruda ! A suivre. JPD

 

 

Le bonjour de Luis Sepulveda

 

Avec son livre publié en 1992, Le vieux qui lisait des romans d’amour, le Chilien Luis Sepulveda entra dans le monde des écrivains par la grande porte. Dernièrement, à une émission de France-Culture, celui qui l’interrogeait voulut le chasser par la porte de derrière. Il s’agissait de discuter de son dernier livre : une sale histoire.

Luis Sepulveda, comme d’autres aux Amériques, a une passion pour l’écriture journalistique. Je l’ai souvent croisé par exemple dans le journal Interviu aux côtés de Manuel Vazquez Montalban. Parfois il rassemble quelques chroniques dans un livre. Cet exercice politico-littéraire, auquel se livrent Vargas Llosa, Sergio Ramirez, Eduardo Galeano, Umberto Eco, comporte de multiples risques. Luis Sepulveda dut en découvrir un, le jour de la dite émission de France Culture.

Dans la sale histoire il reprit une chronique où il dénonça, en termes sévères, la politique de l’Israélien Sharon. Elle fit l’essentiel de l’émission car il alla jusqu’à comparer les numéros que les nazis inscrivaient sur les juifs, avec ceux que les Israéliens inscrivent sur des Palestiniens (tout en précisant qu’ils ne sont pas définitifs). Une exagération malheureuse ? En 1968, il était de bon ton de crier « CRS=SS » et j’ai toujours trouvé regrettable cette exagération, comme bien d’autres. Oui, mais un écrivain qui connaît le poids des mots (et dans ses chroniques Sepulveda porte souvent son regard sur la question) comment peut-il se laisser aller à une exagération ? N’y aurait-il pas, d’ailleurs, des exagérations plus autorisées que d’autres ?

Le journaliste de France-Culture se permit une exagération : réduire le livre à cette seule chronique. Comme si nous ne savions pas, par ailleurs, que Luis Sepulveda est un humaniste bien connu et doté d’une obsession : Pinochet.

Je viens de lire, en castillan, un autre livre de chroniques du Chilien : La locura de Pinochet. Nous suivons à la trace la vie du dictateur, depuis qu’il laissa le pouvoir, un homme, responsable de milliers d’assassinats, qui vit une retraite tranquille (seulement un peu inquiété à Londres et à présent dans son pays). Après 1973, Luis Sepulveda fut libéré de ses tortionnaires par une campagne de solidarité et vit depuis en exil et il compare la DINA chilienne à la Gestapo.

L’ami Bernard Lubat qui aime jouer avec les mots, écrit : exil c’est ex-il. Bien des langues reprennent le même mot : esilio, exile, exilio ou exil en allemand. Le « ex » c’est pour dire une sortie mais en fait une sortie d’un territoire (un bannissement) plus qu’une sortie de soi-même. Or entre la construction d’une identité personnelle et un lieu, la parenté est bien connue. Donc l’exilé quitte une part de lui-même en quittant son pays (avec douleur ou soulagement ou les deux). Et l’être nouveau, issu de l’exil, est doublement exilé car dans son pays d’origine on lui refuse souvent le droit d’intervenir. Les Chiliens de Santiago ne peuvent pas voir sous le même angle que Sepulveda « la locura de Pinochet ». Ils disent ou diront qu’ils ont été obligés de vivre avec, qu’en conséquence ils ne peuvent pas être aussi radicaux qu’un exilé, pour le dénoncer etc.

Je relève ce rappel historique : « En 1987, le ministre du travail allemand, Norbert Blühmn visita le Chili et se vit obligé de saluer Pinochet. Le tyran le reçut avec une de ses typiques bestialités en lui disant : « On a beaucoup falsifié l’histoire allemande. Dans les camps de concentration, ce ne sont pas six millions de juifs qui moururent, mais seulement quatre ». Le ministre allemand ajusta ses lunettes et répondit : « Une seule victime aurait suffit pour mériter une condamnation universelle ». »

 

Dans un autre livre de chroniques, toujours en castillan, Le pouvoir des rêves, Luis raconte quelques autres anecdotes de la vie. J’en reprends une au sujet du poète Pablo Neruda. Sepulveda ne le rencontra que trois fois et chaque fois il observa, dans les yeux du poète, une tristesse singulière. Beaucoup plus tard, il comprit cette tristesse. Une journaliste chilienne, Isabel Liptay lui envoya en Espagne une histoire surprenante qui l’incita aussitôt à partir pour Amsterdam. La première épouse de Neruda était hollandaise : Maria Antonieta Hagenaar. Le prénom semble lui donner aussi une dimension latine. Ils eurent une fille le 18 août 1934 à Madrid : Malva Marina Reyes-Neruda. Observez la date et le lieu : Madrid et 1934. Ils y furent rattrapés par la guerre civile mais seul Pablo resta dans la ville : son épouse et sa fille partirent pour Amsterdam, leur amour s’était entre temps évanoui. Elles pouvaient emporter ce petit poème de Garcia Lorca : « Niñita de Madrid, Malva Marina / no quiero darte flor ni caracola : / ramo de sal y amor, celeste lumbre / pongo pensando en ti sobre tu boca ».

Cette guerre d’Espagne qui, pour Sepulveda se caractérise d’un seul vers du poète César Vallejo, allait durablement séparer le couple.

 

Pourquoi Luis décida brusquement de partir pour Amsterdam des années après ? Pour une visite au vieux cimetière de Gouda qui est un monument national : toutes les tombes sont inamovibles. Il arriva à une pierre couverte d’un peu de mousse où il put lire : « ci-git notre chère Malva Marina Reyes née à Madrid le 18 août 1936 et décédée à Gouda le 2 mars 1943 ». Elle n’avait pas sept ans, elle était hydrocéphale. J-P Damaggio

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 14:41

Au Chili les municipales sont depuis longtemps annonciatrices des résultats des présidentielles qui suivent, aussi celles de 2012, après le retour de la droite au pouvoir, faisaient l’objet d’une bataille acharnée. Nous avons pu suivre cette bataille qui a mobilisé des milliers de personnes et se faisait visible sur d’innombrables panneaux posés dans tous les coins. Il s’agit d’affiches accrochées à un cadre en bois envahissant tout l’espace public. Parfois des têtes y sont découpées en signe de protestation mais dans l’ensemble cette marée publicitaire fait bon ménage. Porte à porte, réseaux sociaux, réunions, débats, vu d’Europe on ne mesure pas tout ce qu’une élection remue de personne aux Amériques, même aux USA où pourtant les différences entre candidats sont minces.

A Valparaiso nous avons été salués par la candidat du PS, à Iquique nous avons vu les camionnettes chargées d’affiche partir à l’assaut de la ville, partout l’agitation était à son comble sauf que le premier résultat est là : 60% d’abstention, un record qu’aucun institut de sondage n’avait imaginé (aux dernières présidentielles il était seulement de 12%).

 

La victoire de la gauche

Elle est incontestable mais repose sur deux pactes différents. D’une part la Concertation classique avec le PS et la Démocratie chrétienne (29%) et pour un Chili Juste qui unissait le PC, le PPD (Parti pour la démocratie), le PRSD (parti radical-social-démocrate) et des indépendants (13%). C’est cette construction qui a fait dire que pour une fois le PCF s’est allié avec la Concertation mais seulement avec des éléments de la Concertation qui, en particulier à Santiago ont joué le jeu de l’unité pour battre la droite avec des dirigeants démocrates chrétiens soutenant des têtes de liste communiste !

Pour arriver à un total des voix de gauche plus fort que celui de la droite il faut aussi ajouter les voix du parti progressiste qui continue de faire cavalier seul sous la direction de Mario Enriquez Olimani (MEO). Dès son apparition dans des municipales il s’impose dans des communes du Nord importantes : Arica, Calama, Pozo Almonte, Tocopilla, quatre villes où nous sommes passés pour atteindre un résultat de 7 maires élus faisant ainsi mieux que le PC qui reste avec 4 maires, malgré la victoire emblématique de Daniel Jadue dans le quartier de Santiago Recoleta, victoire qui si elle avait été complétée par celle du jeune leader étudiant Camille Ballesteros aurait remis encore mieux en selle ce parti.

La droite a perdu c’est net mais est plus unie que la gauche et les prochaines péripéties de la vie chilienne vont sans doute le démontrer.

 

L’avenir de la gauche

La question cruciale est celle de Michelle Bachelet qui pour le moment travaille à l’ONU aux droits des femmes (ce qui est étrange pour une fervente opposante aux droits à l’avortement) : elle veut bien être à nouveau candidate à la présidentielle mais le PS est tiraillé entre le soutien traditionnel à la démocratie chrétienne et un virage vers la gauche pour s’unir davantage avec l’union Chili Juste, aussi elle observe plus qu’elle n’agit. Pendant les municipales sa photo a été largement utilisée par le PS car les sondages font toujours de l’ancienne présidente une femme populaire, mais elle n’a pas dit un mot.

L’élection présidentielle se déroule à présent comme en France, avec deux tours qui mettent face à face les deux premiers. D’après les sondages, seule Michelle Bachelet est capable de devancer l’outsider qu’est MEO !

 

La bataille pour l’assemblée constituante

Le point qui fait clivage tourne autour de la revendication d’une nouvelle constitution car celle de Pinochet est de plus en plus rejeté par les citoyens mais dans le PS tout le courant de droite craint qu’ainsi, à ouvrir la boîte de pandore, ce ne soit l’aventure. Inversement MEO base toute son action sur cette revendication, récupérant ainsi un courant politique citoyen qui n’est pas forcément attiré par le Parti progressiste, préférant la gauche ordinaire, mais qui est bien obligé de prendre en compte la situation.

 

Vers quatre alliances ?

Les municipales laissent la droite sans leader si bien qu’elle peut se diviser, une partie se tournant vers la démocratie chrétienne. Dans la Concertation, c’est cependant au tour du PS a présenter un candidat (la dernière fois, le perdant fut justement un démocrate chrétien), un PS qui pourrait partir amputé d’une partie se tournant vers la DC, et une partie se tournant vers un pôle à gauche.

Les quatre alliances seraient alors les suivantes :

- la droite

- le centre-droit

- le centre-gauche

- la gauche.

Dans ce contexte le Parti progressiste uni aux écologistes pourrait tirer son épingle du jeu, mais pour quelle politique ?

 

Un Chili plus juste ?

Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’entre la présidence Bachelet et la présidence Pinera la différence est minime. C’est sûr les pouvoirs économiques différents ont aujourd’hui des entrées plus faciles au gouvernement surtout quand le ministre de l’industrie peut donner la concession sur le lithium à une entreprise dont le vice-président n’est autre que son frère, mais globalement la direction est la même d’où cette abstention massive.*

Les atouts du Chili sont très différents de ceux des autres pays mais comment les mettre en œuvre au service de la population ? L’arrivée d’une nouvelle classe de maires (sauf à Iquique où le seigneur local a été remis en selle) va peut-être apporter un sang neuf à la politique et redonner courage aux forces démocratiques.

Jean-Paul Damaggio

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 14:39

Dans mon livre sur 101 femmes on trouve deux Chiliennes évoquées sommairement et qui sont en effet très souvent présentes dans la mémoire collective même si à Chillan, la ville de naissance de Violetta Parra il n’a toujours pas été possible de renommer de son nom un quartier débaptisé par la dictature qui lui a préféré un général, symbole plus fort de « l’unité » du Chili. Je donne les deux textes. Jean-Paul Damaggio

 

Gabriela Mistral

Chili, 1899-1957, Chili

 Chère Gabriela, malgré ma passion ancienne pour le Chili, j’ai eu du mal à te croiser à cause de ce nom, Mistral. Je n’arrivais pas à t’imaginer en Amérique latine or qui mieux que toi as représenté les Amériques toute entière ? Comme le Mistral français, tu as eu le Prix Nobel de littérature et ça ne simplifiait pas mon approche d’autant que Pablo Neruda occupait tout l’espace. Qu’as-tu pensé du poète communiste qui, comme toi, a été ambassadrice ?

Chrétienne et socialiste, je t’ai désignée dans la liste introductive à ce livre comme institutrice alors qu’en fait tu as surtout été poète, ta posture de pédagogue étant la source même de ton art.

Fille d’institutrice tu as de ton côté gravi les échelons et tu es vite devenue prof à San Marco à Lima. Par l’enseignement tu es sortie de ton pays jusqu’à proposer une réforme pédagogique aux Mexicains ! Et c’est un Congrès d’Enseignement à Locarno en 1927 qui te pousse une première fois vers l’Europe.

Je ne dis pas que ta poésie est pédagogique car comme toute grande poésie elle croise plusieurs douleurs et plusieurs joies intimes, dont celle de la perte de l’amour de ta vie à l’âge de seize ans.

 

 

Violeta del Carmen Parra Sandoval

Chili, 1917-1967, Chili

 Chère Violeta, tu es l’auteure de cette immense chanson, Gracias a la Vida, et pour ce succès, tu es un événement. Membre d’une grande famille d’artistes, grâce à ta passion pour la guitare et le chant, tu composes tes premières chansons à l'âge de douze ans. Tu passeras par l'Ecole Normale de Santiago du Chili pour assurer l’ordinaire mais très vite, tu joues dans de petites salles.

En 1938, tu épouses Luis Cereceda, tu as deux enfants, Isabel et Angel, qui s'orienteront plus tard eux aussi vers une carrière musicale et artistique en prenant ton nom de jeune fille.

À partir de 1952, conseillée par ton frère le poète Nicanor Parra, tu parcours le Chili en enregistrant et notant les chansons folkloriques et traditionnelles de ton pays. Par ce voyage tu prends conscience de la richesse musicale du Chili.

Après les chansons, tu réalises des tapisseries et des sculptures avec ce que tu trouves, au hasard de ton humeur créatrice.

En 1954, ton voyage en Pologne avec tes enfants, tourne une nouvelle page de ta vie : tu visites ensuite l'Union Soviétique et l'Europe ce qui t’incite à t’installer une première fois en France pour deux ans, où tu enregistres tes premiers disques de musique traditionnelle, et des compositions personnelles (dont deux chansons interprétées en français).

Après tes rencontres d’artistes et d’intellectuels européens, tu retournes au Chili, où tu exposes tes tapisseries. Mais le Monde te manque, aussi en 1961, tu démarres une tournée, toujours avec Isabel et Angel, en Finlande, en URSS, Allemagne, Italie et France, puis tu reprends tes habitudes à Paris pour trois ans. Tu te produis avec tes enfants dans des salles du Quartier Latin, et tu passes quelquefois à la radio. En 1964, tu deviens la première sud-américaine à exposer des tapisseries au Musée du Louvre.

L'anthropologue et le musicien suisse Gilbert Favré devient l'amour de ta vie, et tu lui dédies certaines de tes chansons d'amour les plus connues ("Corazón Maldito", "El Gavilán, Gavilán", "Qué He Sacado con Quererte"…).

En 1965, un voyage en Suisse, puis retour au Chili où tu t’installes sous un grand chapiteau dans les faubourgs de Santiago, pour en faire un Centre des Arts, soutenu par tes enfants et d'autres artistes comme Patricio Manns, Rolando Alarcón et Víctor Jara, mais sans parvenir à motiver ou intéresser le grand public. Tu enregistres de nouveaux disques. Dans la Bolivie voisine, tu donnes quelques concerts et, en 1966, tu fais de même au Sud du Chili.

Ta relation avec Gilbert Favré, qui part en Bolivie en 1966 (où il sera co-fondateur du groupe musical "Los Jairas"), se termine. Ce drame personnel t'a inspiré une de tes chansons les plus connues, "Run Run Se Fue Pa'l Norte".

Mais rien, jamais rien ne vaudra Gracias a la Vida que me ha dado tanto… pour dire un grand merci à la vie, et merci au chant qui t’a donné le plaisir de vivre.

Mais en 1967, c’est la fin, le suicide. Triste anniversaire à 50 ans !

 

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 14:37

A lire Vázquez Montalbán fait-il la moindre référence à Pablo Neruda ? J’ai vérifié dans l’histoire de son rapport à la littérature, dans les biographies mais rien. Pourtant plus que leur engagement communiste, beaucoup d’éléments devaient les rapprocher.

Les seules références de l’écrivain catalan au Chili concernent le 11 septembre 1973 d’autant que le 11 septembre c’est aussi une grande date catalane. Le coup d’Etat fasciste de Santiago, les avions bombardant le palais présidentiel de La Moneda, furent, à ses yeux, un tournant de l’histoire de la planète. C’est là que se noue les bases de la contre-offensive capitaliste qui pousse l’empire US vers une double alliance : avec la Chine (Montalbán aime rappeler qu’à Santiago en 1973 l’ambassade de Chine fut neutre) et le fascisme religieux. Par la suite les élèves dépasseront le maître (les empires sont soumis à cette autodestruction) si bien que le 11 septembre 2001 New-York recevra le boomerang en pleine figure dans le cadre d’une guerre entre impérialismes d’hier et de demain.

Bref, le Chili est une plaque tournante, y compris pour l’histoire de la social-démocratie, de la guerre des classes, et Montalbán ne pouvait l’oublier. L’Espagne de 1936 joua le même rôle et Montalbán et Neruda se rejoingnait sur le terrain de l’anti-franquisme mais les points de jonction représentent peu de choses par rapport au fossé qui les sépare.

 

Le tout et la partie

Pas un seul Chilien n’est oublié dans l’œuvre de Neruda ce qui fait que les travailleurs du salpêtre se retrouvent dans une citation du poète, comme les chasseurs de baleine, les habitants de Chiloé ou les vignerons de partout. Dès le début Neruda s’est donné comme fonction d’être le représentant de son pays. Il a plaidé pour obtenir un poste de Consul qui l’a conduit dans une Asie où il n’a survécu que grâce à l’amitié du poète espagnol Rafael Alberti qu’il croisa en voyageant vers sa mission. Et sa dernière fonction d’Ambassadeur du Chili en France en 1971 boucle parfaitement la boucle du jeune étudiant de français.

Cette passion pour la culture française avait de quoi plaire à Vázquez Montalbán, mais celui-ci n’a jamais été que l’homme de Barcelone, même s’il finit par provoquer le tour du monde de son héros Pepe Carvalho, que je désigne du nom de son frère et non de son fils. Le poète catalan (car il fut poète avant tout, comme Neruda) veut, à partir de quelques os minuscules, reconstituer le squelette du dinosaure, quand Neruda part du squelette et veut en décrire tous les os.

 

Le communisme dans tout ça ?

Celui de Neruda, qui le conduira à accepter de son parti, une candidature à la présidence du Chili, est global avec son Chant général. Il suffit d’éclairer les citoyens par le discours, et la révolution est en marche.

Celui de Montalbán, qui le conduira à accepter une place au Comité central, est viscéral, et il est en mouvement, en construction ou en reconstruction permanente.

Toute la contradiction, que le communisme devrait finir par assumer, tient en ce fait : comment un esprit rebelle fait-il pour arriver au pouvoir et y rester rebelle ?

Pas question ici d’opposer un communisme de la base (authentique, sincère, vital) et un communisme de sommet perverti par la pouvoir. Cette perception a beau exister souvent au cœur du peuple, elle fausse la réalité. La vision globale (parfois dogmatique) est aussi forte à la base qu’au sommet et, inversement, l’esprit rebelle (le sens critique) peut persister à tous les échelons d’une hiérarchie… communiste.

 

Romantisme et Ironie

La littérature permet de saisir parfaitement les deux postures. Face au romantisme (révolutionnaire ou pas) de Neruda, le scepticisme de Vázquez Montalbán fait œuvre de douche froide. Le Chilien, dès le départ, se place du côté de l’espérance quand le Catalan se place du côté de la réalité. Parce que l’espérance n’est pas une réalité ? L’espérance est en effet une réalité… religieuse sauf que la religion est là pour nous écarter de la réalité ! La grandeur de Neruda a fait qu’au Chili, il existe le plus grands des antipoètes qui n’est d’ailleurs pas seulement un homme, mais une famille, la famille Parra, celle de Violetta, Roberto, Eduardo et surtout Nicanor Parra. Dans un article sur la poétique des antipoètes Ulpiano Lada Ferreras écrit ceci sur l’art de Nicanor Parra : « ferme réaction contre la rhétorique romantique, emploi du langage commun, utilisation abondante de phrases toutes faites, fuite devant le langage poétique conventionnel, rejet de la tradition littéraire, préoccupation pour l’individu sans tomber dans la solennité ni dans la prédiction, forte conscience critique, emploi de l’humour et d’une ironie presque toujours amère et distanciée, sens de la parodie et vision pessimiste de la réalité. »

Il s’agit presque d’un portrait de l’art de Montalbán d’autant que le même article indique qu’un poète asturien oublié Campoamor a inspiré aussi bien Nicanor P           arra que Jaime Gil de Biedma et José Augustin Goytisolo, références permanentes de Montalbán. Ce qui s’appelle chez Nicanor Parra anti-poèmes s’appelle subnormalité chez Montalbán, une démarche que je traduit par cette notion : le sous-réalisme.

Quand on demande à Nicanor Parra son opinion sur Pablo Neruda, il répond en 1968 : « Admiration et respect religieux pour l’homme et son œuvre. »

 

Le communisme est-il un messianisme ?

L’histoire a démontré que le communisme présenté comme un messianisme a conduit aux pires catastrophes communistes. Le paradis futur d’une société sans classe, libérée de l’exploitation de l’homme par l’homme peut être mobilisatrice, mais peut tout autant favoriser ceux qui veulent le bonheur du peuple malgré lui. Les communistes chiliens qui furent des héros bien avant le 11 septembre 1973 (et Neruda avec eux) ont pu penser que comme dans la religion chrétienne, ils étaient les saints inévitables sur la longue route vers la victoire, et renforcer ainsi le messianisme communiste. Le coup d’arrêt fasciste de Pinochet a fait que le 18 décembre 1976, un « échange d'intérêts » entre l'URSS et le Chili a permis de libérer Luis Corvalán contre le dissident soviétique Vladimir Boukovski. La réalpolitik ne portait-elle pas un coup dur à la grandeur des idéaux ?

 

Quand Pepe était à Valparaiso

Montalbán est passé par Valparaiso afin de trouver une porte de sortie à son héro Pepe Carvalho poursuivi par l’infâme Monte Peregrino (1) et il retiendra de Neruda le chemin clandestin que suivit le poète fuyant déjà une dictature au cours des années 50 (2). La référence est celle de l’homme non celle du poète. En fait, le marxiste Gramsci ayant révolutionné le marxisme, c’est la pratique et non le discours qui conditionne depuis, un marxisme laïque.

Jean-Paul Damaggio

Notes

1Dans un article du 30 octobre 1999 Vázquez Montalbán écrit sous une titre étrange, La déconstruction de l’espérance : « Parfois apparaît la contradiction suivante : cette réforme néolibérale basée sur la liberté d’initiative face l’esprit grégaire de l’étatisme doit s’appuyer sur un néo-autoritarisme militarisé pour accomplir ses objectifs hégémonique comme c’est arrivé au Chili de Pinochet. Les néolibéraux ont avec Monte Peregrino leur montagne sacrée, d’où est descendu Hayek en 1948 avec les tables de la loi antimarxiste et antikéneysienne, mais la droite néolibérale autoritaire s’est emparée du message pour le convertir en ordres canoniques de son projet historique. »

(2) Voir article sur ce sujet

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 14:24

Je ne sais ce qu’il en est en Italie ou en Allemagne mais en France la fabrique, à gauche, de «Régis Debray» se renouvelle à chaque période. Faute de réussir chez nous une révolution, les Amériques restent l’Eldorado de compensation au prix de l’oubli et d’une torsion grave de la réalité. Je ne sais où était Jean-Luc Mélenchon du temps du castrisme, du sandinisme ou même du temps où le PT brésilien avait fait de Porto Alegre la vitrine de la démocratie participative. Sans vouloir le froisser, entre la social-démocratie d’Allende et celle de Lula j’ai peur que l’écart soit immense, Lula qui en sont temps signa sur Libération une tribune commune… avec Sarkozy !
Le tournant du 11 septembre 1973
Dès l’élection d’Allende, Nixon en personne organisa son assassinat (je renvoie aux documents devenus publics de la CIA). Le même homme tendit les bras à la Chine communiste trop heureuse de se distinguer de l’URSS et de ses voisins vietnamiens. Nixon préparait déjà les suites de la défaite vietnamienne pour en faire une révolution du système impérialiste ! Le 11 septembre 1973 l’ambassade de Chine à Santiago resta « neutre » si bien que le succès économique de la Chine d’aujourd’hui est aussi un enfant de l’assassinat de l’expérience chilienne, dans le cadre d’une nouvelle division internationale du travail.
Les hasards de la vie ont fait que j’ai débarqué pour deux ans aux USA juste après la chute de Nixon à cause du Watergate qui démontra que les médias n’étaient plus le quatrième pouvoir mais bien le premier. Nixon tombait sous l’effet de sa propre stratégie ! En effet les USA de l’époque avaient déjà compris, dans la foulée d’IBM, que le contrôle du futur ne tiendrait pas entre les mains du capitalisme industriel (celui de General Motors) mais entre les seigneurs de la communication, grâce à une révolution informationnelle sans précédent. Aux Chinois les "basses" tâches matérielles et aux USA l’autre matière, la matière grise, celle du VIRTUEL., un virtuel qui, peut-être de manière imprévue, redonnait aux banques le pouvoir sur les industriels!
Oui l’Amérique latine est un champ d’expérience des USA qui peut tant et tant nous apprendre mais à condition d’éviter le piège des amazones, des vallées du paradis, de l’Atlantide et j’en passe…
La misère recule ?
Mais oui camarades, la misère recule au Venezuela, au Brésil, et alors ? Si je peux me réjouir que la spirale néolibérale faisant de l’enrichissement des uns (la minorité) l’appauvrissement des autres (la grande majorité) soit stoppée, je suis cependant obligée de vérifier par quoi elle est remplacée. La particularité de l’Amérique latine c’est qu’elle est le lieu au monde où les inégalités sont les plus immenses dans des proportions énormes. Un économiste me donnera peut-être les chiffres que je n’ai pas sous la main. J’ai touché du doigt le phénomène quand après quatre jours dans la Quito populaire, le Guide du Routard m’envoya dans un autre quartier pour y utiliser la carte bancaire. C’était la nuit et le jour ! C’était un peu comme si à Paris on avait construit le quartier de La Défense alors que nous aurions encore le XX ème arrondissement comme il était en 1950. Dernièrement, au guichet de l’embarquement pour le Chili, l’employé découvrant que nous allions à Santiago nous invita alors à aller à Las Condes, Providencia, pour y découvrir le Santiago moderne dont il est fier. A Valparaiso vous pouvez sur le marché croiser un paysan avec un âne qui tire la remorque de ses récoltes, à côté des instruments les plus modernes de communication. Si Cuba tient la distance c’est uniquement parce que cet écart de revenus n’y existe pas et que dans ces conditions la misère est plutôt une pauvreté et les quelques dignités qui vont avec.
Les conséquences des énormes inégalités
Quand des miséreux sortent la tête de l’eau et qu’ils voient à côté les gratte-ciels infinies alors ils sont parfois mûrs pour un autre avenir, ils se sentent assez forts, surtout s’ils sont jeunes, pour rejoindre les sangsues qui pullulent à très grande vitesse. Des sangsues qui pourtant se font la guerre mais l’épidémie est plus forte que les effets collatéraux ! Des parasites qui donnent la main sans gêne à nos parasites fiscaux que le vocabulaire de la classe dominante appelle « paradis fiscaux ». La nouveauté venue des Amériques actuelles, c’est le crime organisé qui bénéficie de la « sortie » du néolibéralisme.
En effet, dans la nouvelle division internationale du travail si les USA ne sont plus les méchants exploiteurs, les Bourgeoisies nationales appuyées parfois sur l’inévitable Chine se lancent dans l’exploitation de nouvelles sources de matière première. Mais dans des écosystèmes fragiles ça soulève des révoltes aussi bien en Bolivie qu’au Chili. Je connais un peu le cas de Cajamarca au Pérou où le pouvoir d’Humala, élu par la gauche, a tiré sur la foule des manifestants refusant une nouvelle mine. Le problème crucial dans toutes ces zones, c’est le pouvoir sur l’eau. Les industriels en font une consommation qui fait peur, à juste titre, aux populations. Quant au sympathique Correa qui lui, est resté fidèle à la gauche, il a mis en place une Constitution qu’il refuse d’appliquer quand il faut demander à des populations autochtones ce qu’elles pensent d’un mégaprojet sous contrôle équatorien-chinois. Il peut dénoncer les USA et garder comme monnaie nationale… le dollar !
D’anecdotiques présidents de la république
Face au crime organisé tous les présidents sont démunis, tous tentent des politiques sans résultats, tous en sont réduits à des promesses sans lendemain. Il n’y a plus de gauche ou de droite, il y a le besoin d’une reconstruction des Etats. Tous les présidents savent qu’autour d’eux règnent les corrupteurs (même à Cuba il a fallu être sans pitié) et le capitalisme dans tout ça ? L’inconvénient des parasites c’est qu’ils détournent à leurs profits une part de la richesse produite mais voilà qu’ils la réinjectent dans le système bancaire et y compris dans des politiques sociales substitutives des défaillances de l’Etat !
Oui, le néo-libéralisme cher à Reagan n’est plus qu’un mauvais souvenir mais pour y mettre quoi à la place ? L’homme le plus riche du monde est périodiquement un Mexicain roi de la communication car d’un côté il y a les nouveaux seigneurs qui après IBM on grandit chez Microsoft, Appel, Facebook, Google et autres, et qui regardent avec amusement la guerre autour des productions industrielles en quête permanente de paradis d’exploitation. Même Nike qu’on pourrait croire producteur industriel n’est en fait qu’un titre virtuel !
Au début des années 80 Paul Boccara attira l’attention des dirigeants du PCF sur la mutation en cours qui faisait passer le capitalisme de la révolution scientifique et technique à la révolution informationnelle et à ma grande surprise les dirigeants politiques qui connaissaient pourtant son immense compétence lui expliquèrent que l’informatique n’était qu’une variante de la révolution scientifique et technique. Aujourd’hui c’est en regardant le ciel qu’on comprend mieux la naissance de la terre. C’est aussi en regardant le ciel des satellites qu’on comprend mieux qu’en tapant Google sur mon ordinateur je conforte le capitalisme nord-américain dans ses succès. Comme j’ai avec moi des restes de marxisme je me dis que la production matérielle finira par prendre sa revanche sur les industries de la communication, que les tuyaux se révolteront contre le message mais faut-il encore appeler de ses vœux cette révolution !
Salvador Allende a failli troubler cette histoire. Voyant qu’il était au cœur de la lutte finale, il pensa se sauver en nommant comme ministre de la défense un certain Pinochet, donnant enfin à ses adversaires le chef qui leur manquait ! Dans un coup d’Etat, le plus dur c’est de trouver le chef, en conséquence, le nouveau système n’a plus à se chercher des chefs, il roule dans la clandestinité qui avait auparavant été si souvent révolutionnaire. Hillary Clinton l’a dit : les révolutionnaires d’aujourd’hui ce sont les armées du crime organisée, alors pensez, avec ça on va aller vers le socialisme… de je ne sais plus quel siècle.
Jean-Paul Damaggio

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 14:28

 9 octobre 2012, 15 h 30.

 

Nous venons de quitter l'oasis de Pica, dans un bus ce qu’il y a de plus populaire, courants d’air garantis, suspension à zéro, fauteuils en piètre état, mais voilà c’est celui-là qui s’est présenté…
Juste après le village, il y a une autre oasis, Matilla (1160m). Comme Pica, le lieu est devenu plus pauvre depuis que les sources d’eau ont été détournées, en 1912, au profit des grands industriels d’Iquique. Auparavant des familles de Pica avaient transporté là leur art de la vigne (ils en ont fait un modeste musée pour garder le souvenir). Les tremblements de terre détruisirent une première fois l’église en 1880 et se contentèrent de la fissurer le 13 juin 2005. C’est là qu’on trouve des traces de dinosaures (un stégosaure), ce qui explique la présence d’un parc pour gamins avec la reproduction de tels animaux. Si nous étions descendus du bus nous en aurions profité pour acheter des alfajores qui sont une variété de macarons réputés mais nous ne faisions que passer...

Dans la rue, une jeune femme se met à courir en voyant le bus, elle ne veut pas le rater même si le suivant est peut-être meilleur, et peut-être dans 30 minutes.
Le chauffeur s’arrête, descend et en fait, il profite du dernier commerçant du coin de la rue pour aller manger une glace, ce qui pousse la jeune femme à faire de même. Les voyageurs attendent sagement puis au bout de cinq minutes le bus redémarre et là, surprise : la jeune femme ne sacrifie pas aux classiques habitudes latino-américaines qui font du bus, le lieu idéal du sommeil.
Après avoir posé sa veste en jeans sur le siège à ses côtés, elle sort de son sac ordinaire un micro-ordinateur portable, l’ouvre, l’allume et se met à travailler avec l’appareil sur les genoux. Elle semble lire un cours. Dans ce bus ! En sortant d’un village plutôt pauvre !

Les surprises sont toujours amusantes ; cette fois le bus fonce dans le désert jusqu’à La Huaica. En fait nous avons les yeux braqués sur l’horizon dans l’attente d’une anomalie qui n’a pas pu nous échapper à l’aller. Dans la ville commerçante, Pozo Almonte, une femme totalement voilée est montée dans le bus avec trois enfants, la petite fille de 5 ans étant presque autant voilée que sa mère, et son mari fermant le groupe, bonnet blanc, barbiche, tenue classique du 7 ème siècle. Les liens avec l’Iran c’est pour Chavez et Moralès. Les liens avec l’Arabie Saoudite c’est donc bon pour le Chili.
Un voile noir laissant un trait pour les yeux, en ce désert chilien ! Le Guide du Routard nous avait avertis : à la sortie de La Tirana une mosquée vient de sortir de terre avec son minaret et tout ce qu’il faut pour le lieu de prière. Mais lire une phrase, (comme celle que j’écris), et voir sa traduction dans la réalité, c’est changer de planète. D’où le fait qu’on ne cesse jamais d’apprendre à lire !

A l’horizon, le minaret commence à faire son apparition, il est bien là même si cette fois le bus ne s’arrête pas pour laisser descendre ceux qui l’habitent ! Il est bien là et aussitôt arrive cette étrange ville de La Tirana. Pendant 18 kilomètres exactement nous suivrons un chemin de croix qui sert pour les imposantes manifestations religieuses animant cette ville une fois par an avec danses infinies jusqu’à la transe.

Est-ce la religiosité très forte à La Tirana qui a incité les autorités d’Arabie Saoudite à installer ici une mosquée ? Nous ne le saurons sans doute jamais, mais il paraît que de prêcher dans le désert …

Finalement, la jeune femme courageuse s’est laissé prendre par le naturel : elle s’est endormie sur son ordinateur qui risque de lui tombe des genoux, mais consciente de son état elle le ferme et le range. Plus tard elle sortira aussi de son sac le téléphone portable Sansung qui fait fureur dans le pays. Bien sûr, il ne faut pas confondre les mœurs des classes aisées avec les mœurs générales : il existe encore beaucoup de « centre de llamadas » à savoir des lieux où on peut téléphoner, se connecter à internet, faire des photocopies, pour les gens qui n’ont pas encore accédé aux merveilles de la haute technologie.
JP et MF

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 14:26

Pendant notre séjour chilien nous avons pu suivre l’élection présidentielle du Venezuela. Dans un hôtel avec télé, nous avons vu sur CNN Chile, juste avant les élections, de nombreux reportages équilibrés sur la question. Autant de temps pour Capriles que pour Chavez ! La dernière conférence de presse du président (la campagne étant close le candidat Chavez ne pouvait s’exprimer) fut retransmise en entier. Il s’agissait de parler de questions générales et à la journaliste espagnole Chavez demande : « D’où vous êtes en Espagne ? » « Du nord » dit-elle, ce qui incite Chavez à ce commentaire : « Donc vous êtes proche des Pyrénées… » Même Chavez ne peut tout connaître et il a beau citer Heidegger, rappeler qu’aux USA il voterait Obama, il bavarde surtout.
La gauche chilienne soutenait largement Chavez et je vais prendre le cas du mensuel El Ciudadano qui se réjouit de la victoire mais… en toute lucidité. D’où le paragraphe sur l’insécurité montante au Venezuela… avec des chiffres. En 1990 le taux était de 6 morts par assassinat pour 100 000 habitants. En l’an 2000, il était de 37 et en 2009 de 44. Pour 2011, ce sont 19 336 personnes assassinées ce qui fait un taux de 60, toujours pour 100 000 habitants.
Débarquant en France j’entends Mélenchon répondre sur le sujet : « C’est un problème général, voyez au Mexique et même en France. Quand nous serons au pouvoir notre premier adversaire, ce seront les cartels de la drogue. »
Cette question du crime organisé est soit négligée, soit détournée, soit manipulée et toute pirouette en guise de réponse est une faute politique, car la question n’est pas technique, policière, ou pire inévitable.

Nature de l’insécurité
Chavez est un militaire au pouvoir depuis quatorze ans et en effet il a accédé aux affaires au moment de la montée générale du crime organisé aux Amériques. La première leçon c’est que même en tant que militaire, même avec des politiques sociales, le pays n’a pas pu échapper à la tendance générale. J’étais au Venezuela en 2005 et c’est dans le camp Chavez que les critiques montaient déjà sur ce point, pour, en résumé, constater : les politiques sociales qui devaient automatiquement faire reculer la criminalité furent sans effet sur ce point.
A ce moment là, j’ai découvert pour la première fois à la télé, un certain Mélenchon qui sur la chaîne communautaire Vive Télé s’exprimait comme un président de la république française. Il voulait seulement évoquer les succès en matière de santé et de lutte contre la pauvreté et laisser aux adversaires les critiques sur l’insécurité montante… qui allait finir par descendre.
Bien sûr que l’adversaire manipule la question, mais soit il est idiot et il invente le problème, soit il est intelligent et appuie sa manipulation sur des réalités. Mais quelles réalités ?
Au Brésil, au Mexique, en Colombie, au Nicaragua comme au Venezuela, le crime organisé est un problème surtout pour les pauvres. Les riches se paient des protections conséquentes qui parfois, certes, ne suffisent pas. Au Brésil, la guerre militaire, dans les quartiers de Rio est conduite au cœur des bidonvilles, pas dans les quartiers « exclusifs ». Une politique sociale c’est donc une politique qui mesure l’importance de l’insécurité. En fait le crime organisé c’est donner aux jeunes le moyen de gagner en une heure, ce que leurs parents gagnent en une année de dur travail. Qui peut résister ?

Succomber au féodalisme
Qu’il soit capitaliste ou socialiste du XXI ème siècle, le féodalisme est la tendance profonde de toutes nos sociétés, et c’est ce problème qu’il faut analyser. Du moins c’est à ça que je me consacre depuis presque dix ans. Le cas du Venezuela est une chance plus qu’un handicap. En effet, dans le cas du crime organisé, l’insécurité n’est pas une question d’insécurité, mais d’injustice. Si vous êtes agressé et si vous pensez que la justice fera son chemin, alors l’agression est moins dramatique. Si par contre vous savez que l’impunité est presque la règle, et que l’agression va conduire à plus d’agressions encore, alors c’est la spirale infernale qui a comme donnée de base, l’absence d’Etat. Or au Venezuela nous sommes dans le cas si différent du Mexique où l’Etat, symbolisée par un militaire, reste au cœur de l’édifice. D’où ce constat crucial : si même là, la mafia s’impose, alors où va-t-on ?

Le cas du Mexique
Quand, à parler du Venezuela, Mélenchon nous renvoie au Mexique, il triche (pour rester poli). Le Mexique est l’antithèse du Venezuela. Son crime organisé s’appuie sur un facteur clef : la longue frontière avec les USA qui a conduit à un accord de libre-commerce faisant du pays un des piliers du néolibéralisme. Le Venezuela possède une rente pétrolière colossale et même avant Chavez n’est pas entré dans cette phase néolibérale source de misère et donc de crise. La comparaison devrait plutôt se faire avec le Brésil, ainsi nous constaterions que l’avancée de la criminalité n’est pas proportionnelle à la montée de la misère (la misère a aussi reculée au Brésil) mais est une question globale. Chavez va-t-il devoir envoyer l’armée dans les bidonvilles ? Il vient de nommer comme ministre de l’intérieur Nestor Reverol Torres, un militaire dont le journal Le Ciudadano pense qu’il va se lancer dans une rénovation de la police. Comme si cet objectif n’avait pas déjà été tenté dans un pays où il est vrai, la police n’est pas aussi nationale que chez nous ! Quand des jeunes pensent qu’il vaut mieux mourir à 30 ans, mais vivre « intensément », que vivre vieux avec un boulot trop dur, la police aussi compétente soit-elle, ne peut rien ! Il est préférable qu’elle soit compétente, il vaut mieux que la justice soit efficace, mais à un moment, la révolution est ailleurs : est-ce que la vie, c’est le luxe ?

Que proposer ?
1 ) Ne pas fuir la réalité, ne pas se dispenser de son analyse, ne pas privilégier le bavardage.
2 ) Repenser les fondements d’une nouvelle révolution pour qui le social est seulement une donnée, et non une clef. Le socialisme reste accroché d’abord au social : à partir de là, les droits des femmes, les droits des victimes et tant d’autres droits devaient être automatiquement acquis. Les leçons de l’expérience soviétique sont claires : vivre en bonne santé, c’est bien, mais pourquoi vivre ?
La victoire du capitalisme, y compris dans les pays des Amériques qui veulent s’émanciper des USA, tient au mode de consommation et de là aux modes d’être. Si l’argent ne fait pas le bonheur des pauvres, le bonheur n’est pas seulement une question d’argent. Aux USA j’ai toujours été frappé par cette question naturelle qui vient sur la bouche de chacun : « Combien tu gagnes ? » En France, ce n’est pas mieux, l’hypocrisie rend cette question indiscrète. En fait, « qu’est-ce que les sociétés vont gagner ? » sans course au profit ? L’insécurité au Venezuela touche à la nature de la révolution capable de renverser le capitalisme. Voilà pourquoi elle ne peut se contenter de formules à l’emporte-pièce.
Jean-Paul Damaggio

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 14:24

 20 octobre, toute la journée

 

Nous quittons Valparaison à 9h 45 ce qui nous a laissé le temps de passer d’abord au marché tout proche du terminal de bus, pour acheter de quoi manger à Isla Negra. Un marché superbe avec des tonnes de légumes : montagnes d’artichauts, d’oignons… Seul le pain manque à l’appel car il arrive rarement avant 9 heures. Sur la route, le bus se remplit, en ce jour de congé. Une famille avec trois enfants monte, le plus grand devait attendre cette journée de villégiature avec impatience car il fit le signe de la croix à l’arrivée du bus. Peu après, un type de voyageur nouveau monte à son tour : un contrôleur. Il constate que la famille n’a pas payé le prix. Négligence ou complicité du chauffeur ? L’homme se savait en faute car dès l’apparition du contrôleur il a préparé un billet de 5000 pesos qu’il a demandé à sa femme. Nous ne sommes plus dans le désert : toute l’agriculture défile sous nos yeux avec des prairies, des vignes etc.

Nous approchons d’Algarobo, cette station balnéaire qui plaisait tant à Salvador Allende. En 1958, on l’accusa d’y posséder un yacht de luxe, aussi il fit transporter sa modeste barque dans un bassin de Santiago au cours de son dernier meeting, pour que chacun puisse juger. Allende aimait le sport, tous les sports et aussi celui de la navigation… mais pas le luxe.
Isla Negra c’est un peu après Algarrobo. Le chauffeur nous annonce l’arrêt et en descendant, comme toujours on demande les conditions du retour : « attendre un bus un peu plus loin, là où il y a écrit Pulman ».

En marchant, nous passons devant une boulangerie ce qui va compléter parfaitement notre pique-nique. Nous constatons l’absence de tout car et de toute voiture sur le parking, ce qui nous conforte dans notre idée d’arriver à l’ouverture, pour éviter la foule, mais en descendant la rue, vers la maison de Neruda, surprise : par un autre chemin c’est tout un car de jeunes qui défile, et peut-être même deux, et en fait la foule est déjà au rendez-vous !
Nous entrons et la billetterie est vide pour une simple et bonne raison : il n’y a plus la moindre place à vendre ! Nous affichons notre déception à l’employée. Une Chilienne est dans notre cas, mais les règles sont simples : les pièces de la maison sont petites donc pas plus de neuf personnes par groupe et quand un bus arrive avec 70 personnes, les entrées sont vite pleines ! Pour tout dire, l’employée nous précise que les réservations font que toutes les visites sont vendues pour les deux mois qui viennent !

Devant notre déception, elle propose une visite des extérieurs et se dirige alors vers un des bureaux. Nous la suivons et là une directrice nous confirme qu’elle peut, avec un petit groupe de six personnes, nous faire visiter les extérieurs dans les minutes qui suivent, en guise de consolation. Nous aurons donc une vue de l’ensemble, une vue de la tombe et de ce qui ressemble à une locomotive. Par une fenêtre nous découvrons la collection de bouteilles, et ces poutres où Pablo inscrivait le nom de ses amis poètes qui mourraient (le dernier nom c’est Elsa Triolet). La directrice est très sympathique et ma foi, faute de grives on aura des merles ! D’ailleurs, comme on est Français, elle nous prend en amitié et nous propose d’assister dans quelques instants à une rencontre avec le maçon de Neruda, qu’un chercheur se propose d’interroger dans son bureau.
Pour attendre ce moment nous profitons du film qui montre Neruda dans sa maison. Une autre compensation à nos déboires. Le temps passe ; nous décidons d’acheter quelques souvenirs avant d’aller pique-niquer sur la plage, face à la maison. Dans la boutique, Marie-France repère quelques cartes postales et Jean-Paul un livre sur l’enterrement de Neruda. Là, l’employée de la caisse vient nous informer qu’un groupe s’est désisté et que si nous voulons passer, nous pouvons acheter deux billets ! Magnifique renversement de situation ! Nous croisons à nouveau la directrice, nous lui montrons nos billets, elle en est heureuse et nous rappelle qu’elle nous attend après la visite dans son bureau.

Cette maison de Neruda nous replonge dans l’ambiance des deux autres maisons avec en plus le point de vue sur la mer. Rien de spacieux, rien de luxueux, mais tout un univers d’objets, de passages minuscules, de références à l’enfance, de collections diverses… et surtout la vue sur le Pacifique qu’on soit dans la salle à manger, dans le bureau, dans la chambre ou ailleurs. C’est en arrivant dans la chambre avec le lit disposé face aux vagues que l’émotion est la plus intense car on y débouche par un petit escalier, un petit escalier qu’un colonel emprunta un peu après le 11 septembre 1973. Il était arrivé dans la maison avec une brigade en quête d’armes car une œuvre d’intoxication avait fait croire que les communistes avaient rassemblé des tonnes d’armes et cachaient même des centaines de soldats cubains. Il a été facile de vérifier que la maison ne contenait rien de répréhensible mais le colonel ne savait où était le poète qui était alité. Il entra enfin dans la chambre, le vit allongé car malade, le vit totalement inoffensif… et s’excusa du dérangement. Il repartit aussitôt et la maison, protégée par un marin, n’eut à subir aucune des dégradations imposées aux deux autres maisons de Neruda.

Que retenir de cet univers si particulier ? Nous faisons la visite avec les audio-guides qui laissent peu de temps à la respiration de chacun. C’est en français et ça aide bien mais le contenu du musée défile sans pause si bien qu’à la fin on se demande que retenir. Jean-Paul a noté la forte présence de la France en voyant quelques numéros des Lettres Françaises. Dans la maison précédente, la bibliothèque contenait la collection d’une revue qui éclaira le début de sa jeunesse : Historia. Neruda avait une collection jusqu’à 1972. La France c’est aussi Baudelaire et Rimbaud. L’audio-guide ne mentionne pas Victor Hugo dont pourtant nous voyons un portrait. Collections de papillons, de figures de proue, de légendes, de contes, de masques… Immense mappe monde et ce cheval en carton qui a Temuco avait tant plu au jeune Pablo qu’il décida d’aller l’acheter le jour où il apprit que le magasin dont le cheval servait d’outil publicitaire avait brûlé. Il aimait recevoir des amis mais combien pouvait-il en accueillir en des maisons aux pièces si minuscules.
La maison est une maison-musée et elle est donc aseptisée pour les besoins de sa nouvelle fonction. Il n’en demeure pas moins vrai que l’on a la sensation d’y embarquer dans un monde lyrique.
A la sortie nous retrouvons notre chère directrice qui va nous faire vivre un autre aspect de la maison. Dans son bureau, elle attend le maçon de Neruda car avec un ami elle veut qu’on récolte aussi la mémoire des habitants d’Isla Negra qui ont connu le poète. Sur les murs, une très belle photo de Mathilde, la dernière épouse de Pablo. C’est le centième anniversaire de sa naissance. La directrice indique seulement : « Ce fut une folkloriste mais on ne connaît aucune chanson d’elle… ».
Il y a des lithographies du poète Rafael Alberti qui est passé par Isla Negra. Elle se lance alors dans la consultation des registres qui contiennent des photos des célébrités ayant honoré les lieux de leur présence, en quête du passage d’Alberti. Nous découvrons Chavez et Jack Lang, Danielle Mitterrand et Felipe Gonzalez, des rois aussi d’Espagne et de Suède. Jean Paul pose alors la question qui lui brûle les lèvres : « Et Vazquez Montalban est-il passé à Isla Negra ? » La dame qui parle un bon français pour avoir vécu en Belgique, réfléchit un peu et se souvient que l’écrivain catalan est venu sur la tombe du poète avec José Donoso, mais sans visiter la maison.

Finalement, après une attente au café le Rincon des poètes face à la mer, le maçon ne sera pas au rendez-vous (il a oublié) et nous pouvons alors nous diriger vers la plage pour le pique-nique historique. Nous en avons plusieurs à notre actif, de Chichen Hitza à Tulum, mais celui-ci, vu les péripéties de notre visite sera plus inoubliable que les précédents. Du jambon, l’inévitable avocat, de l’eau, une tomate pour Marie-France, la frugalité totale mais entre Pacifique et maison de Neruda ! Ensuite nous décidons de longer la plage chargée en algues immenses. Des fleurs de printemps rendent le site magnifique. Marie-France n’hésite pas à gravir quelques rochers, Jean-Paul suit avec quelques craintes, le chemin débouche sur une petite plage plus grande et plus belle que celle devant Isla Negra mais si la maison avait été là, elle aurait été plus éloignée de la mer. Le temps d’une pause. Des jeunes se prélassent. Difficile de se baigner mais le plaisir n’en est pas moins grand d’être là au milieu des oiseaux et des bruits de l’océan.

Il faut penser au retour, à la remontée vers les hauteurs de la colline et ça sera chose faite assez rapidement d’autant que finalement en retrouvant la route nous ne sommes pas loin de l’arrêt du bus. Par contre le bus qui doit nous ramener est sans doute encore loin car il faudra attendre une heure. Nous en profitons pour bavarder avec une autre personne qui attend, une jeune brésilienne qui nous encourage à visiter son pays nous démontrant qu’entre l’espagnol et le portugais la différence est mince.

18 h retour à Valparaiso pour une journée bien remplie. Le bus urbain nous ramène place Annibal Pinto et Jean-Paul propose de prendre un jus de fruit dans un des bistrots avant d’aller se reposer dans la chambre. Si autour de la Place Victoria il semblait y avoir foule, le reste de la ville, le samedi est vide. Nous sommes deux tables au bistrot où surprise, nous découvrons qu’il y a un panneau avec le poème du jour. En fait, dans le bistrot, il y a une statue de Neruda attablée avec Gabriela Mistral ! Neruda nous poursuivait mais au Chili il est partout et ça lui est facile de poursuivre chacun. Le « Chilien le plus universel » n’a pas raté sa triste sortie…
JP et MF

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