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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 13:56

Ciommenrt comprendre un homme de gauche qui passe dans le camp fasciste ?

 

En fait hier, je n’étais pas aux Archives départementales pour consulter La Feuille villageoise mais le fond Marcel Maurières. Malheureusement il n’a pas encore de répertoire aussi aimablement on me porte tout de même les trois premières références qui sont des livres sur l’histoire de France de 1940 à 1944. Je feuillète ainsi Des écrivains et des artistes sous l’occupation, de Gilles Ragache et Jean-Robert Ragache publié chez Hachette. Comme il y a un index je prends note de ce qui est dit de Ramon Fernandez. Gide aurait trouvé remarquable son étude sur Lamennais publié à la NRF (mais ça je le savais) puis une référence au voyage de ces intellectuels de la collaboration visitant l’Allemagne. Dès le 11 juillet 1940 Ramon Fernandez est noté comme membre de la droite musclée par son travail à La Gerbe d’Alphonse de Chateaubriant. Droite musclée pour ce soutien bien connu du PPF (Parti populaire français) de Doriot ?

 L’écrivain Dominique Fernandez a publié en 2009 un très gros livre sur son père Ramon Fernandez, sur le poids qu’à représenté pour lui, le passage au fascisme de cet homme promis à une autre destinée. Il rappelle que chercher à comprendre ne veut pas dire excuser mais peut-on comprendre ? Le dos de couverture résume ainsi le parcours : « socialiste à 31 ans, critique littéraire d’un journal de gauche à 38, compagnon de route des communistes à 40, fasciste à 43 et collabo à 46. »

 Prenons un extrait de les conclusions de son long tableau du voyage en Allemagne : « En quoi Sartre a-t-il été plus clairvoyant sur l’horreur soviétique que mon père sur l’horreur nazie ? En quoi s’est-il montré moins servile envers ses hôtes communistes que mon père envers ses hôtes national-socialistes ? Les millions de déportés en Sibérie ne pourraient-ils lui demander les mêmes comptes que les millions de gazés d’Auschwitz à mon père ? »

Sur Aragon : « En 1954, il publiait chez Denoël (ouvrage jamais réédité et pour cause), un essai, Littératures soviétiques, où il osait vanter la « liberté » des écrivains soviétiques. »

 Dominique Fernandez a voulu s’attaquer à cette question cruciale : comment devient-on fasciste ? Je n’ai pas été convaincu par sa réponse qui tient plus de la psychologie que de la politique (trop dominé par sa mère, trop de déception conjugale, remplacer le soldat qu’il n’avait pas été en 14-18…). Bien sûr le cas de Doriot est largement évoqué mais je reste sur ma faim. « Déjà en 1937, parmi les causes directes de son ralliement au PPF, je mets en première ligne l’aspect militaire des sections doriotistes. » Doriot l’ancien ouvrier qui permettait, avec son parti le PPF, a des intellectuels parfois de haut rang, une rencontre avec le peuple. « La séparation d’avec sa femme concorde avec le début de son évolution politique. La rupture conjugale amorce le dérapage vers la droite puis le fascisme [ … ] L’intérêt pour Doriot, dès la fin de 1936 ? Réflexe de noyé. »

« Il y avait chez lui cette lancinante question jamais résolue, de la patrie, des racines, et il crut trouver la solution en s’engageant dans un parti dirigé par un ancien ouvrier qui s’était rebellé contre Moscou. »

On devine tout de même en toile de fond l’évolution même du PPF qui dira d’abord « ni Moscou ni Berlin » pour finir dans les bras de Berlin.

 Bref, ne pouvant consulter facilement les archives de Marcel Maurières j’ai consulté plus sagement le cas du Boulangisme dans La Feuille villageoise où certains, en 1888, demandent des explications à l’ancien communard Rochefort, passé aux côtés du Général populiste. JPD

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 13:51

La Feuille villageoise du 15 avril 1888 : Pelletan est un radical socialiste et il s'adresse à cet ancien ami Rochefort avec qui il a défendu La Commune et dénoncé Gambetta. Quels arguments pour dissuader un homme de gauche de passer à droite ? JPD

M. Camille Pelletan s’adresse à M. Henri Rochefort et lui parle eu ces termes :

 La haine du césarisme vous a fait ce que vous êtes. Vous lui avez jadis porté de coups terribles. Vous étiez resté jusqu'ici l'homme de la Lanterne. Quand un homme, jusque là un des nôtres et le plus illustre de tous ; quand celui qui avait le plus énergiquement défendu la patrie française eu 1870 et 1871, et avec qui vous aviez eu des liens personnels, comme tous quand Gambetta, avec l’éclat de ses services passés, parut prendre, parut chercher, dans la démocratie, une place dangereuse pour les libertés publiques, vous n'avez pas hésité à vous retourner contre lui, sans égard pour des relations privées qu'on vous rappela à tort (et je ne fus pas des derniers à blâmer cette campagne des petits papiers).

Je reconnais dans ce souvenir l'horreur que vous aviez, que tout républicain a toujours eue, pour ce que Michelet décrivait si bien sous le nom de « Messianisme », pour l'incarnation du pays dans un seul être de chair et d'os, pour cet instinct mortel qui, à certaines heures, précipite les foules aux pieds d’un homme. […]

On veut vous faire servir d'enseigne à, une entreprise innommée, précisément pour accomplir la mauvaise action contre laquelle vous avez combattu jusque là et vous prêtez à cette entreprise votre nom et votre figure.

Sur l'entreprise elle-même, vous ne pouvez plus avoir, vous n'avez plus une illusion de plus que nous mêmes. C'est la pure tradition du bonapartisme ; c'est la dictature poursuivie dans ce qu'elle a de plus rebutant, Tout le parti napoléonien y est, O miracle ! Jérôme et Victor, le père et le fils (maigre leur haine exaspérée, comme sont toutes les haines de famille), se rencontrent sur ce seul point. Ils sont Boulangistes tous les deux ! La doctrine est la même vous ne l'ignorez pas. Aucun programme ; une indication socialiste ; une indication « conservatrice » ; quelques tirades contre le « bavardage » des Chambres ; la pensée vague d'un changement à coups de sabre ; pour le reste, une énigme ; un soldat qui dit de son programme véritable : « C'est mon secret... » La dernière des insolences qu'on puisse adresser à un peuple encore libre. Et, alors, les bonapartistes accoururent en foule. Dans la Dordogne, dans l'Aisne, dans l'Aude, la majeure partie des voix réunies est notoirement bonapartiste. Dans le Nord, on fait appel aux suffrages de même couleur.

Cela vous afflige t-il ? Je veux le croire. En tout cas, il n'y paraît guère. Dans les manifestes du général, je cherche en vain une trace des idées républicaines, Et les feuilles du 2 Décembre en triomphent. Voyons, vous Rochefort, ami du général Boulanger, vous êtes donc bien délaissé, bien impuissant auprès de lui ? Ses manifestes ont l'air d'être rédigés par M. Robert Mitchell.

Mais, supposez une minute qu'une équivoque cesse de tromper le pays, M. Boulanger serait réduit aux voix bonapartistes ; ce serait l'effondrement. Il a besoin d'un leurre qui ajoute à sa minorité bonapartiste les plus naïfs parmi les républicains. C'est à cela que vous servez, jusqu'ici.

C'est vous qu'on montre aux radicaux qu'on veut tromper. On vous affiche dans le Nord sur tous les murs. Vous êtes utilisé pour masquer le bonapartisme. Qui aurait des soupçons ? L’auteur de la Lanterne ?

Voilà un profil connu : les sourcils lancés vers le ciel et le panache de cheveux gris, O Rochefort ! Vous avez lu les Châtiments ; vous les savez même par cœur. Vous aussi comme dans l’Expiation vous servez d’enseigne…

L’on t’a : l’on te harnache…

Et la différence, c’est que vous êtes vivant. Et vivant, vous vous laissez faire.

Cela est triste. Qu’est devenu le Rochefort que nous avons connu naguère ? Si vous avez de ses nouvelles, donnez m’en je vous prie.

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 13:47

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Nous avons déjà parlé de ce livre dont nous pensions qu’il n’avait pas eu d’édition en français mais non, voici donc, en 1831, l’avertissement de l’éditeur qui donne ainsi une approche du texte sur lequel nous reviendrons. JPD

 

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

C'est à Londres que le général Ducoudray-Holstein publia d'abord sous le titre de Mémoires, son Histoire de Bolivar. Le succès de cet ouvrage s'explique par l'intérêt même du sujet et par la position toute particulière de l’auteur, témoin oculaire et presque toujours acteur lui-même, dans les événements qu'il raconte.

L'Introduction générale qui précède le récit des faits prouve suffisamment que le général Ducoudray-Holstein possède toutes les connaissances spéciales si nécessaires à l'historien : géographie, statistique, économie politique, éducation, mœurs, coutumes, législation, agriculture, commerce, industrie, etc. ; il a tout étudié, tout approfondi, et ses aperçus, souvent aussi neufs que justes, attestent un rare talent d'observation.

Il a compris que pour juger avec plus d'impartialité les révolutions de l'Amérique espagnole, il était important de connaître aussi la mère-patrie, et l'on voit à la manière dont il apprécie les rapports de la vieille Espagne avec ses colonies, que cette, étude préliminaire n'a pas manqué à ses travaux.

Obligé de se mettre lui-même en scène dans son récit, l'AUTEUR de l'Histoire de Bolivar entre dans une foule de détails, qui donnent à son témoignage une autorité irrécusable.

Les chefs colombiens et les officiers étrangers qui viennent offrir le service de leur épée à la cause des Amériques sont tous ses collègues, ses camarades, ses amis. Il combat avec eux sur le champ de bataille, on les retrouve dans les conseils avec les chefs politiques. Ses relations avec ceux-ci ne sont ni moins fréquentes ni moins particulières. Son dévouement à la cause nationale, son caractère honorable et franc, lui obtiennent la confiance de tous ; c'est de leur bouche, dans les entretiens particuliers du bivouac, qu'il apprend d'eux les événements de leur vie, et tout ce qui complète la partie officielle ou publique de l'Histoire de Bolivar.

Voilà ce qui a mis le général Ducoudray à même de nous donner des portraits si ressemblants, si pleins de vie : c'est grâce à lui que nous apprenons ce que furent Piar, Bibas, Zea, etc. Ce que sont, ce que peuvent devenir encore Paez, Montilla et d'autres, dont les noms ont retenti en Europe.

C'est principalement sur Bolivar que la situation de M. Ducoudray-Holstein auprès du Libérateur lui a donné le moyen de révéler une foule de faits qui font de son livre la biographie ou plutôt les mémoires de ce personnage célèbre, en même temps que l'histoire politique et militaire de la Colombie.

Mais c'est ici que les lecteurs seront surpris peut -être que le général Ducoudray-Holstein ne peigne pas toujours sous des couleurs favorables ce grand homme que l'Europe libérale avait déjà placé de son vivant à côté de Washington. L'auteur expose lui-même avec franchise les motifs de sa sévérité

Des renseignements qui nous ont été transmis depuis la mort de Bolivar nous ont permis de modifier quelques ‑ uns de ces jugements, qui nous paraissaient empreints de partialité ; mais en respectant plus, souvent encore cette partialité même, afin de conserver à l'Histoire de Bolivar cette forme de mémoires qui en fait le principal mérite, et que le goût public préfère aujourd'hui à une froide impartialité.

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 15:08

La Feuille villageoise publie le 4 octobre 1888 sans signature mais c'est inévitablement Camille Delthil, ce texte sur la mort d'un jeune poète. JPD

La mort de Fernand Icres

Nous apprenons la mort de Fernand Icres qui fut un de nos jeunes amis. Nous l’avions connu professeur au Collège de Moissac, il y a quelque dix ans de cela. Il raffolait de poésie, et l’Avenir que nous rédigions alors, encouragea ses essais.

Il était Lamartinien, encore avec une pointe de satire qu’il lui était restée après la lecture des Expiations, de son compatriote ; Léon Valéry. Nous lui passâmes Beaudelaire, il s’en enticha fort, et quelques temps après il nous portait une pièce remarquable, le Mitron, qui figure dans son volume les Fauves, publié par Lemerre, quelques années plus tard.

Il partit pour Paris en qualité d’élève à l’école des Chartes, mais la littérature le tentait. Il fréquenta les Hydropathes, et lança sous le pseudonyme de Fernand Crésy, son premier volume de vers qui obtint un vrai succès. L’école des Chartes était loin. Dès lors il s’escrima dans les journaux, tout en rimant un nouveau volume, les Farouches, et en monologuant un drame, les Bouchers, que le directeur du Théâtre libre fera jouer cet hiver.

 

 

Icres venait de publier récemment un roman qui contient de belles pages, bien que trop naturaliste par certains endroits, La mort le fauche avant que la moisson soit faite. Il meurt à 32 ans à peine, emporté par une de ces cruelles maladies qui aiguisent l’intelligence en brisant le corps. Chez lui la lame a usé le fourreau.

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 14:50

Le 16 décembre 1888 La Feuille villageoise reprend cette information surprenante. Mais attention les femmes qui votent sont seulement les veuves et les fills, pas les femmes mariées... JPD

 

Le Midi toujours à la tête du Progrès

C’est du Midi que nous vient toujours la lumière. Et il n’y va pas de main morte dans cette contrée là !

La timidité, du reste, n’y a jamais, que nous sachions, eu droit de cité.

Ce pays ne serait pas l’initiateur par excellence, si ce défaut s’y rencontrait.

Bagnols, dans le Gard, est la ville à laquelle, pour cette fois nous devons d’être éclairés… et pas avec des quinquets, mais avec tout ce qu’il y a de plus Edison et Jablockoff.

Bagnols dans le Gard, a décidé tout à la fois de mettre en pratique le référendum et de faire voter les femmes, les filles et les étrangers.

Cette combinaison électorale a été imaginée à propos du déplacement d’un marché. La municipalité qui a précédé celle qui légifère actuellement avait échoué aux élections à cause de cette question sur laquelle les avis étaient très partagés. Celle-ci a résolu la question pour éviter de tomber dans le même écueil.

Voici le texte de la délibération dont il s’agit et par laquelle les habitants et habitantes de Bagnols ont été informés du bonheur qui les attendait :

« Avis aux électeurs

La municipalité à l’honneur d’informer les électeurs de la commune de Bagnols que le dimanche 23 décembre courant dans une des salles du collège, de neuf heures du matin à quatre heures du soir, il sera procédé au vote, au scrutin secret, sur le point de savoir si le marché au blé sera réintégré sur la Grand Place du Marché.

Des cartes et bulletins seront distribués à tous les électeurs inscrits au 31 mars dernier et aux veuves, filles et étrangers admis à domicile, patentés dans la commune.

Les électeurs qui voudront le rétablissement du marché au blé sur la Grand Place, voteront : oui.

Les électeurs qui ne le voudront pas, voteront : non.

Bagnols, décembre 1888. »

Cette proclamation contient en postscriptum, une note informant les électeurs et les électrices - à moins que ce ne soit les électeuses - qu’ils seront appelés à voter sur la question du collège.

Un nouvel avis indiquera la date du vote.

La municipalité bagnolaise n’a pas sans doute voulu procurer trop de jouissances à ses administrés, c’est ce qui explique la remise du vote relatif au collège, pour une autre occasion.

Et maintenant aux urnes, bienheureux résidents et résidentes de Bagnols !

L. Sourdillon

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 14:23

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La Feuille villageoise de Moissac a été le journal le plus cladélien de France. Aussi, aujourd’hui, à chercher des textes sur le césarien Boulanger, je tombe aux Archives départemetnales sur la bio de Malon qui y a été publiée en avant première en septembre 1888. CoPincidence ! Et la note nous laisse un regret : « Extrait d’un volume de biographie que prépare actuellement Léon Cladel, et qui paraîtra l’an prochain. » Malheureusement ce livre de biographies n’a pas vu le jour !

 Peu de temps auparavant, le 18 mars le journal avait publié ce rectificatif amusant.

Rectification

Léon Cladel nous envoie la lettre suivante à plusieurs journaux à propos d’un canard d’assez belle volée.

Sèvres 11 mars 1888

Mon cher confrère

Il paraît qu’un de mes homonymes (où diable l’a-t-on cueilli) vient d’être nommé caissier ou trésorier (on emploie les deux termes dans les divers journaux qui parlent de cette nomination) à la Chambre des députés, et nombre de gens supposant que je vais aussi, moi, manier de l’argent m’adressent du Nord au Midi de chaudes félicitations. Ayez l’obligeance, cher ami, de faire savoir urbi et orbi que je n’ai rien de commun avec le comptable en question que l’on prend pour moi. Romancier suis et resterai. D’ailleurs j’ignore le calcul.

A vous de tout cœur et merci.

Léon Cladel

 

Le 21 octobre Delthil y présente Kerkadec, une oeuvre de Cladel. JPD

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 17:56

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Le texte de Mariategui sur Bourdelle Bourdelle, Mariategui, Gramsci est difficile à suivre, m’a-t-on fait observer. Voici quelques explications pour aider à le comprendre.

Il est extrait d’un recueil qui fait le bilan de la pensée esthétique du marxiste péruvien. Mariategui pense d’abord que l’artiste est d’abord lié à son époque. Celle de son temps (les années 1910-1930) se caractérisent par la victoire de la Bourgeoisie qui en imposant sa loi fait surgir le besoin de révolution sociale. En conséquence les artistes sont pris entre trois feux :

Ils acceptent la tendance dominante et réduisent la valeur de leur art à sa valeur monétaire. Sauf que dans ce cas l’artiste se nie lui-même.

Face à la Bourgeoisie qui rend l’art frivole, l’artiste est tenté par un retour au rêve aristocrate, quand la classe dominante savait la valeur de l’art, une valeur certes pour une minorité mais une valeur artistique. C’est alors le choix de la décadence.

Face à la Bourgeoisie,  l’artiste peut devenir celui de son époque quand il se place aux côtés de la révolution sociale, ce qui ne se réduit pas à un engagement politique mais ce qui s’appuie sur une invention esthétique.

Mariategui n’est pas un dogmatique en conséquence il sait très bien que les trois tendances cohabitent chez chaque individu (position originale). En conséquence le critique d’art a pour fonction de déterminer chez chacun ce qui porte vers la décadence, vers le mercantilisme ou vers la révolution. La première précaution : ne pas croire que tout art nouveau est révolutionnaire ou même que tout art nouveau est vraiment nouveau. La deuxième précaution : ne pas croire que le travail du critique est facile.

Pour Mariategui, avec la Bourgeoisie, l’art est atomisé aussi face à cet état des choses avec la révolution il peut retrouver son unité. La crise de l’atomisation annonce le besoin de reconstruction, besoin qui s’apparente à une foi. « Marchar sin una fe es patiner sur place. » « Marcher sans une foi, c’est patiner sur place (en français dans le texte). » Pourquoi les futuristes russes ont adhéré au communisme et ceux d’Italie au fascisme ? Car l’artiste est pris par son époque. Et pour son époque l’heure est au surréalisme mais il ne le définit pas selon les critères d’André Breton. Parmi les surréalistes il classe : Luigi Pirandello, Waldo Frank, le Roumain Panait Istrati, le Russe Boris Pilniak. L’art révolutionnaire, celui de son temps, se sert de la fiction pour faire découvrir la réalité. Ainsi, les artistes se lancent à la découverte de nouveaux horizons, et Mariategui cite avec passion le cas du Jeanne d’Arc de Joseph Delteil.

 

Et Bourdelle alors ?

Mariategui pense que Rodin, même s’il n’a pas totalement réussi, a tenté de dire la réalité par des moyens nouveaux, par des tentatives originales, alors que Bourdelle pourtant venu après lui, a pensé qu’il lui suffisait d’additionner les arts du passé pour faire œuvre. La question n’est pas celle de leur talent technique, que Mariategui salue autant chez l’un que chez l’autre, mais leur capacité à exprimer pleinement ce qu’ils portent en eux afin, ainsi, de défier l’histoire. Rodin tente d’être lui-même mais qui est Bourdelle ?

1 – « Une bourgeoisie décadente et épuisée, qui a honte dans sa sénilité de ses aventures et bravoures de jeunesse, ne pardonne pas à Rodin son génie osé, sa rupture de la tradition, sa recherche désespérée d’une voie propre. » Rodin est montré comme allant au-delà de son époque.

2 – « Il [Bourdelle] crée avec des éléments de musée.  Tout cela reflète le goût d’une époque décadente et érudite, amoureuse successivement de tous les styles. La responsabilité de l’artiste en résulte atténuée par la versatilité des modes de son temps. » Bourdelle est donc en deçà de son époque. Il se noie dans son érudition.

 

Donc la critique se trompe quand elle défend Bourdelle contre Rodin.

 

Et pourquoi cette situation ? Car l’artiste de son époque, pour Mariategui, est celui qui a la foi en lui-même autant qu’en l’humanité. Parce que la révolution est là, l’art peut nous y conduire par des chemins qui ne sont pas tracés à l’avance et de ce fait difficile à percevoir.

JPD

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 17:50

Après l'avoir mis sur le blog, René Merle m'apprend que le texte est déjà sur le sien et avec qui plus est des notes ! Malon-Cladel site René Merle

 

photo malon

UN PENSEUR SOCIALISTE : BENOIT MALON, par L. Cladel

Ces pages de biographie, qu'écrivit Léon Cladel, en 1886, étaient destinées à précéder la première édition de cet ouvrage ; la modestie de l'auteur en empêcha la publication. Nous les restituons aujourd'hui :

 Zézayant, bredouillant et grasseyant tout à la fois, une poignée de ces inutiles qui grouillent partout où se montre qui veut être vu, les uns déjà vieillis à l'âge où la virilité commence à peine ; adolescents sans pudeur ni fraîcheur, les autres, s'assirent à la brune, un soir, en ma présence, à l'une des tables extérieures du café Tortoni. « Qui diable est ça ! chantonna l'un d'entre eux, après avoir prononcé les prénom et nom inscrits ci-dessus, et pourquoi s'occupe-t-on de lui dans les gazettes? » Si je connaissais très peu celui de qui s'entretenaient à bâtons rompus et trop cavalièrement aussi cette racaille d'honnêtes gens, antiphrase des plus expressives, s'appliquant tout aussi bien aux gredins de nos contrées et de ce temps-ci, que cette autre : Euménides, aux Furies chez les Grecs, ou cette autre encore : Modérés, aux frénétiques de n'importe quand et de n'importe où, je n'ignorais pas du moins que c'était un démagogue, un frondeur, rebelle à la tyrannie d'un seul ou de tous, un Prolo de mon acabit, et je toisai de haut en bas tous ces beaux produits des classes dirigeantes, qu'on a tour à tour appelés : Incroyables, Mirliflores, Merveilleux, Gandins, Lions, Dandys, Cocodès, Gommeux, Petits Crevés, Pschuteux, Copurchics, etc., qui se permettaient de blaguer, dans l'argot usité sur l'asphalte des boulevards, hantés par toutes les larves de la noblesse et de la bourgeoisie, le manant, le vilain, le croquant en question. Il est probable, et même certain que si j'avais alors su de lui ce que j'en sais aujourd'hui, je leur eusse rabattu le caquet, tout en les renseignant à peu près en ces termes sur ce bonhomme là :

 « Messieurs, vous que j'aurais honte de traiter de citoyens, autant que vous rougiriez sans doute vous-mêmes d'être qualifiés ainsi ; messieurs, vous dont la peau s'use sur la croupe des chevaux de race et sur le poitrail des filles de roture, ouvrez, s'il vous plaît, l'oreille, ou plutôt l'œil, et regardez là-bas, au loin, tout là-bas, vers le bassin houiller de Saint-Étienne en Forez, que bordent la Loire, le Rhône et les montagnes du Vivarais et du Gévaudan. Non loin de là, sous un toit de chaume, à Prétieux, six ou sept ans avant la déconfiture de ce matois couronné, dont le petit-fils, simple et vice au superlatif, aspire à nous gouverner du haut d'un trône pavoisé de drapeaux tricolores, ayant tous au sommet de la hampe un coq aussi fulgurant que l'aigle impériale, et, sur la bande médiane d'étoffe blanche, trois chrétiennes fleurs de lys d'or, un garçon naquit, en 1841, de deux journaliers absolument ignares et tout errenés[1], selon la géniale expression de Jean-François Millet, le grand peintre de la Nature.

Au Levant ainsi qu'au Ponant, au Nord, au Midi, quels qu'ils soient, citadins oisifs, à qui je m'adresse ici., souffrez que je vous rappelle cela, si vous l'avez oublié : les rustres, qui ne sont pas autrement façonnés, d'ailleurs, que vous et moi, ne vivent que de leur labeur, et quiconque aux champs ne travaille pas, au lieu de manger et boire à son gré, se brosse la panse quand il a soif et faim. Or, dès que la tâcheronne qui l'avait conçu l'eut suffisamment allaité, le nouveau-né rampa, gémit, pleura pendant quelques mois, sur les talons de ses proches, plus souvent dehors que dedans et, sitôt qu'il se tint debout, on l'arma d’une gaule. A l'œuvre, serf ; allons, forçat de la glèbe, tu n'as d'autre ressource pour gagner ton pain quotidien que tes bras et tes jambes ! Il garda d'abord les oies, les dindons, ensuite les ouailles. A quoi songeait-il, immobile, en ces planes solitudes, sous les nues mouvantes de son ciel natal ? Uniquement à ceci, que s'il ne suffit pas à chacun de nous de se remplir le ventre matin et soir, il importe à tous de se nourrir le cœur et le cerveau. Certes, ses brebis, ses pourceaux, ses vaches et son barbet, il les aima. Mais aimer n'était pas son seul besoin ; il éprouvait aussi celui de comprendre le comment et le pourquoi des choses et des êtres qui l'entouraient : arbres et plantes, fleuves et monts, bêtes et gens. Hélas ! ses parents, ignorants tous les deux ainsi que leurs devanciers, étaient incapables de l'instruire ; trop pauvres pour l'envoyer à l'école, et d'ailleurs celle-ci se trouvait trop loin. Eût-elle été voisine de leur chaumière, qu'il n'y serait pas allé davantage. Auraient-ils pu le soutenir s'il ne les avait pas aidés à regarnir la huche vide ?... Il pousse, il se forme, il grandit à côté des siens, et le voilà contraint tout à coup à se séparer d'eux et de se louer, en qualité de valet, dans les fermes d'alentour.

Environ dix années, dix siècles, il croupit là. Roulant confusément en sa tête mille plans irréalisables, il accouple sous le joug, attelle au char et conduit au labour ses deux bœufs charolais, dont la marche lourde et rythmée berce son rêve sans consistance et sans fin. A ces labeurs si pénibles et peu lucratifs, il se surmène, il s'épuise, il s'use et, tremblant la fièvre, il cède la place à quelque autre va-nu-pieds et part. Où court-il ? En la masure de la mère, car le père est sous terre depuis longtemps ! Il n'y a pas toujours là ce qui est nécessaire à la pauvre femme, et lui rogner la portion, non, jamais ! A l'hôpital ? Il en a horreur! A la rivière ? Il n'a pas encore vingt ans, et mourir déjà... ! Son esprit inculte et son corps fourbu protestent également. Alors il se cramponne à la seule branche de salut qu'il lui reste. Un de ses frères, son frère aîné, que la destinée favorisa plus que lui, mis en pension, par suite d'arrangement de famille, et d'élève passé maître tout récemment, est instituteur en une commune assez écartée de Montbrison. Il s'y traîne, lui, le cadet, et son consanguin le reçoit à bras ouverts.

Heureux de l'accueil, il s'alite et, bientôt, convalescent, dévore des alphabets. Soudain il se relève, ayant découvert dans une brochure qu'il épelait cette formule philosophique : « II est de stricte justice que la société soit responsable de l'existence de tous les individus qui la composent et que chacun d'eux, riche ou pauvre, ait le même droit à la terre, à l'air, à la lumière, à la vie. » « Ah ! cela sera, s'écrie-t-il, ébloui par une vision prodigieuse où, commensales, fraternisent en un solennel banquet toutes les classes de la Nation, et, quelques semaines plus tard, ayant bouclé sa ceinture et le bâton de voyage à la main, il se dirige vers le septentrion. Exténué par quinze jours de marche et sans un liard en poche, en septembre 1863, il entre à Paris... A présent, nobles et bourgeois fainéants, écoutez un peu cette odyssée, cette Iliade ; on dirait d'une féerie. Homme de peine ayant connu les jours sans pain et les nuits sans abri, puis auxiliaire teinturier sur les bords de la Seine, à Puteaux, il gîte dans un taudis, se loge en une mansarde de six pieds carrés, et c'est là sur un dur grabat où ses membres endoloris se délassent à la fin de la journée, qu'à peine éclairé, la nuit, par la lueur fumeuse d'une chandelle de suif enfilée dans le goulot d'une bouteille placée celle-ci sur une planche assujettie au châlit, entre deux chaises dépaillées, il se brûle les yeux, jusqu'à l'aurore, en des lectures forcenées et qui lui profitent si bien qu'en 1865 ses camarades de travail et de misère, reconnaissant en lui le plus apte d'entre eux à défendre leur cause, le délèguent auprès des patrons et le nomment chef de grève. Il s'acquitte à merveille de ce premier mandat renouvelé en 1866, et ne tarde pas à se servir d'outils autres que ceux par lui jusque-là maniés. En 1867 et 1868, il envoie, encore inexpérimenté dans sa nouvelle profession, une série de correspondances ouvrières à la Mutualité, force articles au Courrier français et s'affilie, impatient de plus hauts combats, à l'Internationale, dont le siège n'est pas encore dans la rue de la Corderie, mais dans celle de Gravilliers.

On le dénonce. Il est empoigné, jugé, frappé, puis incarcéré. Trois mois durant, il en manipule des bouquins, il en avale sous les verrous ! A peine sorti de sa geôle, il se remet en danse, propage ses idées de telle sorte que nombre de sections sont par lui créées en un rien de temps auxquelles il amène près de deux mille adhérents. Infatigable, il fonde la Revendication de Puteaux, société de consommation encore prospère aujourd'hui, puisqu'elle compte 1800 membres, et d'autres à Suresnes, à Courbevoie, à Clichy, à Roubaix ; et, grâce à sa persévérance et son ubiquité, de nouveaux groupes internationalistes se constituent à Lille, Amboise, Vattrelos, Pontoise, Saint-Ouen l'Aumône, Saint-Etienne et Batignolles.

En butte aux rancunes patronales il change de nom à tout instant, et ne séjourne en chaque lieu que le temps nécessaire à la formation de quelque cercle, et, de plus en plus agile, court à d'autres tâches, à d'autres propagandes interrompues par des réclusions successives. A l'ombre des cachots, il médite ; en plein soleil, il agit. Toujours sur pied, et jouissant de la confiance absolue de ses recrues avides de se produire, il se concerte avec les blanquistes et participe avec eux à beaucoup de manifestations républicaines et tentatives révolutionnaires de 1867-68-69. En janvier 1870 éclate enfin la grève du Creusot. Il s'y trouve déjà comme correspondant de la Marseillaise et bientôt y dirige les mineurs. Après leur défaite, il va porter le concours du journal et celui de ses facultés d'organisateur aux grévistes de Fourchambault. On l'épie, on le harcèle, il se couvre d'une blaude rustique, il échappe aux limiers de la police impériale attachés à ses trousses, et, presque à leur barbe, ayant établi plus de vingt nouvelles sections à Chalon, Autun, Dijon, Torteron, Cosne, etc., pousse sur Paris où dès son retour, en avril 1870, on le jette à Mazas; il y reste au secret plusieurs mois. Enveloppé dans le quatrième procès de l'internationale, on lui sert un an de prison; il purgeait cette condamnation en la prison de Beauvais d'où, le lendemain du 4 septembre, il est élargi sur une dépêche de Gambetta. D'un bond il regagne la capitale déjà investie par les hordes étrangères, s'enrégimente au 91e bataillon de la garde nationale qui le choisit aussitôt pour délégué. La guerre est peu goûtée des tristes accesseurs de Trochu le généralissime, qui la conduit mollement, ne se pressant guère, ce traînard, ce fantoche, d'exécuter les plans que lui dicte Sainte-Geneviève. A bout de patience et de crédulité, tous les faubourgs, à qui l'on n'oserait parler de capitulation, descendent sur l'Hôtel de Ville, s'en emparent, et, malheureusement pour nous, ne l'occupent qu'un instant. Tout de suite après le 31 octobre, le délégué du 91e bataillon, qui s'est montré fort énergique pendant cette journée des dupes, précédemment nommé d'acclamation membre du Comité central des arrondissements, devient, en novembre, adjoint à la mairie des Batignolles. Sur- veillé par les vieilles femelles du Gouvernement qui pressentent en ce jeune mâle un indomptable meneur du populaire, il est poursuivi, sans relâche, sitôt après l'insurrection du 22 janvier, par leurs mouchards et leurs sbires. Un mandat d'amener est lancé contre lui ; mais voici l'heure des urnes.

Élu le 3 février 1871, par 118 000voix, le quinzième sur quarante-trois, le petit berger du Forez, l'homme de trait et de bât des villages, hameaux et bourgs suburbains, est député de Paris. Ah ! cette fois, les électeurs en blouse abjurant toute jalousie, ont voté pour un blousier comme chacun d'eux. S'il en avait été ainsi l'an dernier, combien de bourgeois autoritaires qui trônent au pouvoir aujourd'hui seraient aux genoux de cette plèbe, qu'après l'avoir implorée et flagornée en tant que candidats ils crossent, parvenus, avec dédain. Accompagné par quelques-uns de ses mandants, il vole à Bordeaux, le vrai représentant du peuple et le plus légitime au dire de l'auteur des Châtiments, et là, de même que les Allemands Liebknecht et Bebel repousseront plus tard, au Reichstag de Berlin, l'annexion de la Lorraine et de l'Alsace à l'Allemagne, il refuse de sanctionner le démembrement de la France vaincue, ainsi qu'il n'eût pas admis d'ailleurs l'incorporation de provinces transrhénanes à sa patrie, si, mieux commandées et plus nombreuses, nos imberbes milices urbaines et rurales l'avaient emporté sur deux millions de reîtres et de lansquenets blanchis sous le casque et la cuirasse ; il flanque — en même temps que Tridon, Razoua, Cournet, Rochefort, Delescluze et celui qui, n'ayant pas su se contenter d'être Ranc tout court, est devenu Monsieur Ranc tout au long ; après Garibaldi trop prompt à les précéder, avant Victor Hugo peut-être trop lent à leur emboîter le pas, il flanque sa démission de mandataire de la grande cité révolutionnaire au nez de tous les nonces rétrogrades de quatre-vingt-neuf départements, et s'en retourne là d'où naguère il est venu. Bientôt tous les Basile, tous les Ratapoil et tous les Rabagas qu'il a laissés sur les rives de la Gironde en décampent et s'acheminent vers Seine-et-Oise, où pêle-mêle ils s'établissent. Ah ! certes, il aurait pu s'éterniser parmi ces tourbes, ces hâbleurs, et plus tard trafiquer de son influence ainsi qu'un Olivier ou qu'un Laurier, si, comme la leur, son âme avait été vénale !

Oui, mais il n'était pas bâti comme ces industriels et l'on sut, à bref délai, de quel bois il se chauffait au mont Aventin où les nuages s'amassent. Tout à coup des éclairs et le tonnerre... Ah ! la foudre a parlé, c'est le 18 mars ! Il hésite, l'intègre démissionnaire, à se prononcer contre Versailles avant d'avoir épuisé tous les moyens de conciliation ; il a peur, ce brave, oui, peur, et pourquoi ? Parce que toute action est suivie d'une réaction. Et qui réprimera? Parbleu ! ceux-là qui, sympathiques au mouvement, seront astreints à l'arrêter. Un peuple de laboureurs se ruera sur un peuple d'artisans. Et pour quoi, pour qui ? Pour les aises, et c'est assez ! de leurs commun ennemis les privilégiés et les fortunés à qui toujours, pendant qu'ils s'empiffrent, digèrent et forniquent, est doux le carnage réciproque des gueux des sillons et des voyous des rues. Il s'interroge, il se consulte, il ne se décide pas encore, et ce n'est que le 21 mars, après le discours odieux de Jules Favre, le faussaire et le fratricide : « Ah ! j'en demande pardon à Dieu et aux hommes ! » qu'il se rallie ouvertement à la Commune où, sur ses recommandations expresses, on utilise enfin les talents militaires et la froide audace de Rossel.

Les temps sont difficiles et douloureux. Subir sinon un autre empereur ou quelque roi, du moins le principat de Thiers et les persécutions de ses complices, les sept cents législateurs orléanistes ou légitimistes, ou bonapartistes ou libéraux, ensuite la famine et le gel, et le servage, et les affres d'une interminable agonie au foyer où tout manque à la fois, et le pain et le vin, et l'air et le feu, non jamais ! Oui, mais alors c'est la guerre intestine, et le sang des pauvres coulera comme l'eau. N'importe, et quoi qu'il advienne, elle vivra même sur une pyramide de morts, la République ! Ainsi pense-t-il, et les jours de deuil succèdent aux jours de joie. Il décline toute nouvelle candidature et ne veut être que ce qu'il est déjà : maire du XVII° arrondissement. En dépit de lui-même, on le charge de nouveaux devoirs. Il les accomplira. S'il est ardent, il est sage aussi. Donc pas de dictature, et le voilà luttant à la fois contre les Jacobites de l'Assemblée et les Jacobins du Conseil. Les traîtres, les parjures sont aux aguets cependant, et la forteresse inaccessible du peuple est livrée à la soldatesque des maréchaux et des généraux de Verrhuel, qui se vengent eux-mêmes en vengeant leur maître déchu. La bataille rugit de Vaugirard à Belleville et des Ternes à Charonne. Enfin tout se tait, on n'entend plus ni les tambours ni les clairons, ni le tocsin ni le canon au milieu des flammes qui consument la huitième merveille du monde. A travers le massacre et l'incendie, jusqu'à la minute où tout croule autour de lui, le terrien de la Loire à la tête d'une poignée de Parisiens qui préfèrent n'être plus que d'être les sujets d'un monarque ou la valetaille d'une caste, il lutte sans répit et sans espoir contre les innombrables brigades que Guillaume de Prusse et Bismarck ont rendues avec empressement au Néron de Marseille afin que celui-ci ruine de fond en comble cet inexpugnable boulevard, cette citadelle de régicides, à l'assaut de laquelle eux et leurs sauvages et serviles Teutons n'ont pas eu le courage de monter. Abusés par les réacteurs à qui les suffrages de leurs pareils, les inconscients des campagnes, ont ouvert les portes de la Chambre « élue en un jour de malheur », ces paysans des Gaules, ces serfs, ces esclaves embrigadés sabrent, fusillent et mitraillent imbécilement tous ceux qui voulaient les faire libres, hélas ! leurs frères de la capitale hier décapitalisée, en cendres aujourd'hui. Tout tombe dans un chaos incandescent et sanglant de chairs et de boue. Ah ! c'est fini ! Les soldats citoyens échappés aux bourreaux de Galliffet et de Vinoy sont dispersés et, si Pyat respire, Delescluze n'est plus. S'arrachant à regret et le dernier de son poste de combat, le maire de Batignolles, membre de la Commune, rencontre les troupes fumantes qui viennent, d'égorger son héroïque ami Varlin. Elles ne le reconnaissent point, bien qu'il leur soit signalé. Calme, imperturbable, ayant fait le sacrifice de sa vie, il passe à travers leurs rangs ; il est passé, sauvé peut-être. Une femme, mère de l'un de ses compagnons d'armes, lui propose un asile qu'il accepte. Hélas ! chacun a peur de son ombre pendant cette terreur bleue et blanche, et lui, le rouge, est expulsé de sa retraite, le lendemain, et presque livré. La mort ne voulait pas de lui. Traqué, harcelé, serré de près, il est recueilli par une intrépide citoyenne qui le conduit chez elle, et là, son mari, vieillard austère et sculpteur renommé, lui parle ainsi : « Qui que vous soyez vous êtes ici le bienvenu, puisque vous êtes l'une des victimes du monstre qui triomphe aujourd'hui sur les ruines de Paris et déshonore l'humanité.» Six semaines environ le proscrit résida chez ce cœur auquel sont bien dus les hommages de tout philanthrope digne de ce nom, et, lorsqu'il quitta son refuge et la ville saccagée, le fils de son hôte l'obligea à prendre son propre passeport et sa bourse. Enfin, ayant franchi la frontière, il s'écrie :

 « Je salue et touche une terre de liberté ! » Ces mots lui sourdent de la bouche comme ils jaillirent en l'autre siècle de celle de Jean-Jacques, à peu près sur le même sol, entre deux montagnes. En paix, à Genève, il subsistera, ce banni, mais comment et de quoi ? Comme il pourra, d'une besogne manuelle quelconque. Allons, courage, exilé ! Labor omnia vincit improbus.

 

Successivement vannier, typographe, fardelier, il mange et boit, mais ne dort point. Toutes ses études forcément négligées pendant la bataille sociale l'ont sollicité derechef. Il achève alors son instruction, et, quand il possède bien l'orthographe, la syntaxe, la langue, il prône avec sa plume les idées généreuses pour lesquelles il a combattu le fusil au poing. En Suisse, en Italie, il se plonge avec amour, avec passion, dans les œuvres sinon abstruses, du moins abstraites des physiocrates et des économistes, Adam Smith, Quesnay, J.-B. Say, Malthus, Ricardo, Mac, Culloch, Dunoyer, Rossi, Filangieri, Romagnosi-Verri, Beccaria, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, en même temps que les sociologues Saint- Simon, Fourier, Louis Blanc, Pierre Leroux, Cabet, Desamy, Proudhon, Considérant, Pecqueur, Vidal, Karl Marx, Robert Owen, Lassalle, Tourreil, Fauvety et J.-S. Mill, son auteur de prédilection, l'initient tour à tour aux œuvres de la science, et lui révèlent tous leurs secrets, et le voilà si bien ferré désormais sur les questions qui le préoccupent et l'absorbent qu'il nous offre coup sur coup : en 1871, la Troisième Défaite du Prolétariat français ; en 1872, Exposé des Écoles socialistes françaises et l'Internationale, son histoire et ses principes ; en 1873, Spartacus ; en 1874, Socialismo, Religione, famiglia, proprieta, texte italien ; en 1876, Histoire critique de l'Économie politique, en 75-77, collaboration à la Plèbe de Milan, au Povero de Palerme, au Mirabeau de Verviers, et fondation de la revue : le Socialisme Progressif ; en 1878, Histoire du Socialisme ; en 1879, traduction de Travail et Capital de Lassalle, et de la Quintessence de socialisme de Schaeffle ; en 188o, après l'amnistie, il crée l'Émancipation. Il publie en 1881 le premier volume du Nouveau Parti, le Parti Ouvrier ; en 1882, le deuxième volume du Nouveau Parti ; en 1883, le Manuel d'Économie sociale ; en 1884-85, les cinq tomes de l'Histoire du Socialisme commencée en 1882. Enfin il fonde la Revue Socialiste, devenue l'organe central du socialisme théorique français, et collabore actuellement, après avoir écrit en une foule de journaux : le Prolétaire, l'Émancipation Sociale, le Citoyen, le Travailleur etc., à l'Intransigeant du Lanternier qui si hardiment éclaira les ténèbres fangeuses de l'Empire. Hé bien, n'est-ce pas une magie que la mirobolante aventure de ce gueux- là ; pâtre dès son enfance, charrieur et laboureur avant son tirage au sort et député de Paris avant que sa trentaine ait sonné, mais n'est-ce pas un enseignement aussi ? Jadis, quand la Révolution éclata, si l'aristocratie était pourrie jusqu'aux moelles et le Tiers déjà corrompu, la plèbe, elle, au contraire, avait toutes les vertus, stérilisées souvent, il est vrai, par son ignorance, et c'est chez elle surtout que la France, menacée par tous les potentats de l'Europe, y compris le sien propre, recruta les héros qui s'emparèrent de la Bastille, des Tuileries et guidèrent à la victoire le volontaires de la République : Hoche, Kléber, Augereau, Marceau, Soult, Lannes, Masséna, Ney, Murat, Bessières, tutti quanti. Maintenant, de nos jours où la bourgeoisie est plus dépravée et plus vaine que la noblesse en 89, n'appartient-il pas au Quatrième Etat de la remplacer, ainsi quelle-même supplanta le deuxième Ordre entièrement inepte en affaires publiques ?

Où donc demain sinon là le pays en danger puiserait-il des hommes ? Ils en sortent tous nos historiens plus vibrants, artistes et philosophes : Hugo, Rude, Millet, Pierre Dupont, Courbet, Proudhon, Michelet, et l'âpre utilitaire dont ici j'ai résumé les travaux, et des myriades en surgiront. Hier, illettré, ce paour qui m'enchante est aujourd'hui savant au point de nous dire Héraclite, Empédocle, Xénophane, Anaxagore, Pyrrhon et Zénon, comme s'il avait gardé de concert avec eux un troupeau d'herbivores ou d'omnivores et cette merveilleuse MORALE SOCIALE (1) où la forme et le fond s'entrevalent, en serions-nous redevables par hasard à l'un de ces avocats sans cause, à quelque médecin sans malades, à quelque financier sans entrailles, à quelque rentier sans cervelle, à l'un de ces bourgeois sans scrupules qui foisonnent au Luxembourg ainsi qu'au Palais-Bourbon ? Nenni. Stylés dès le lycée ou le collège par mille professeurs, et semblant prédestinés à de belles choses, ils promettaient tout, blondins, et, grisons, ils n'ont encore rien tenu, rien, abêtis qu'ils sont, ces vieux fantoches du Parlement, par la paresse, émasculés par la luxure, et c'est lui, l'enfançon hirsute et né d'un couple d'indigents des campagnes du Centre, oui, lui, très humble passereau qui n'alla jamais à L'École mutuelle et que les paons, ou plutôt les geais du Sénat et de la Chambre regardaient du haut de leur arrogante nullité quand il se campa de par la volonté du Peuple souverain au milieu d'eux ; c'est lui, de qui personne n'eût attendu tel cadeau, c'est lui qu'il faut remercier de ce livre superbe qui sera tôt ou tard l'une des Bibles, sinon la Bible des déshérités...

Ah ! si j'avais votre burin, Bracquemond; votre pinceau, Duran ; votre pointe, Rops ; votre ciseau, Rodin ; ah ! comme je graverais, comme je brosserais, comme je sculpterais l'image de cet ouvrier, de ce penseur, de ce poète, oui, de ce poète de votre caste, la basse, et dont la débauche n'a pas infirmé l'esprit, desséché le cœur, appauvri les muscles et les chairs ; il est plus beau vraiment avec sa face rougeaude et long poilue, avec ses épaules de portefaix ; il le fut, et se glorifie de l'avoir été, certes ! avec ses yeux doux et fins, son allure paysanne et faubourienne à la fois, et sa tête d'apôtre bon garçon, que tous les chlorotiques de la haute ou de la moyenne qui papillonnent autour de vous, chers amis, pour que vous daigniez les magnifier sur une feuille de papier de Hollande ou de Japon, sur quelque peu d'étoffe, sur une plaque de cuivre ou dans un bloc de marbre.

Il se soucie bien d'avoir sa statue ou son portrait sur toile ou sur vélin, lui, là-bas, en sa maisonnette de Chatou, lui qui, tandis que les politiciens de 1870, ses anciens collègues, enrichis par leurs intrigues et leurs apostasies, ne s'efforcent qu'à répandre leurs dernières gouttes de sperme dans la vulve des catins ; lui qui, loin de singer ces lazzaroni des lettres, des arts, des sciences et de la politique, songe, labourant entre sa femme et sa fille adoptive, le papier, ainsi qu'il sillonnait autrefois les marnes et les glaises, songe à ses parents disparus, à ses immuables et pures plaines natales, et parfois même à son premier camarade à quatre pattes. «Hé ! c'est que, mon cher, écrivait-il naguère à quelqu'un qui ne déteste pas plus les animaux que les gens, je les aime aussi, moi, les bêtes ; aux champs, en mon bas âge, j'ai eu des amitiés enfantines, très réelles, et plus mutualistes que ne les croiraient les aigrefins de la civilisation, avec une poule, une chatte, deux bœufs ; et mon chien Bayard, avec qui je jouais et conversais, mourut de chagrin quand, berger salarié, je dus le quitter après trois ans d'une commune vie pour entrer en qualité de bouvier dans une autre ferme. » O le brave homme ! Y en a-t-il beaucoup en France et même ailleurs de pareils à lui ? Non, hélas ! guère et pas assez...

On prétend qu'afin de se consacrer entièrement à l'étude, et pour ainsi parachever son œuvre, il a renoncé, lui, le moniteur du Struggle for life, le champion des opprimés, et le réformateur du contrat social, aux batailles du forum ; oui, c'est possible, c'est probable, mais on l'y reverra, voilà mon avis, et le sien aussi, n'est-ce pas, Benoît Malon ? n'est-ce pas, citoyen Malon ? si jamais la canaille dont il est, et suis aussi, moi, lui commande, après l'en avoir en vain prié, de la mener à la guerre de délivrance ou bien à la paix du tombeau !...

LEON CLADEL.

Sèvres, 3 octobre i 886.

(1) La Morale sociale, par B. Maton. Paris, Revue Socialiste, 10, rue Chabanais, et chez Félix Alcan. Prix: 3 fr. 5o.

 

S’agit-il d’un mot fabriqué à partir de errer ?

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 19:11

                                                photo malon

Le3 janvier vers 17 heures l’année commence sur les chapeaux de roue. Une dame me téléphone de la part d’un autre dame. Elle veut des informations sur Cladel. Elle prépare une thèse sur « Politique de la langue et représentation du midi dans la littérature française de la 2° moitie du XIXe siècle ». Elle me parle aussi de Pouvillon, Aubanel et d’autres. Je viens juste de mettre sur internet les textes de Jaurès sur les deux écrivains. Quant à Cladel, il y a plus de 150 articles sur le blog. Elle s’appelle par Francesca Celi.

En fonction de ses préoccupations je visite à nouveau mon blog en quête d’articles plus précis sur le thème qui est le sien. Et là je retombe sur le cas Cladel-Jaurès-Malon.

Après avoir fait ma sélection d’articles je me dis que je dois trouver ce lien entre Jaurès et Cladel par Benoît Malon interposé. C’est comme la dernière pièce d’un gigantesque puzzle.

Mais, j’en entends qui me disent encore : « Pourquoi se disperser, tu travailles pour le moment sur Bolivar ! »

Or de Jaurès à Bolivar il n’y a qu’un pas ! Je n’ai pas encore pris le temps de lire le texte latino-américain de Jaurès mais là n’est pas la question. Je sais que Jaurès a toujours combattu le césarisme, ce mal qui ronge la France à un point tel que la classe politique se voile la face. Jaurès contre le boulangisme, Jaurès contre … Parce que pour moi Bolivar est une forme moderne du césarisme…

Donc de Bolivar, j’ai cherché Jaurès… et cette fois le puzzle est achevé, magnifique, grandiose et cette fois vous aurez droit à ce texte de Cladel qui débouche sur l’introduction du livre de Benoît Malon, l'ami dont Cladel trace le portrait. Et en retour Benoît Malon dédicace son livre Morale et société… à Léon Cladel.

Le puzzle est là, c’est celui d’un combat éternel pour la dignité des hommes debout. Voilà comment une succession de coïncidences me permettent d’arriver à mes fins : relier à travers l’histoire ce fil invisible qui comme une cordée en montagne, nous aide à avancer.

Ceci étant, Jaurès a eu beau être obligé de lire Cladel, je doute qu’il ait été enthousiasmé par son style.

Jean-Paul Damaggio

P.S. Vous aurez bientôt les textes en question

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 16:43

Mariátegui (14 juin 1894, Moquegua, Pérou – 16 avril 1930, Pérou) était au congrès du PS italien de Livourne quand s'est créé, avec les minoritaires, le PCI. Il a non seulement bien connu Gramsci mais, en plus, en tant que marxiste, il a fait vivre ses analyses en particulier sur la question cruciale du fascisme (le Péruvien a quitté l'Italie en 1922). Cette précision n'est pas sans importance pour comprendre ce texte sur Bourdelle qu'il a peut-être croisé à Paris. Il avait une claire conception des liens entre l'art et la révolution qui se manifeste dans ce texte précieux. JPD

 

Texte de José Carlos Mariátegui (écrivain et philosophe péruvien,  1894 – 1930)

Publié à la revue “Amauta”, N° 26, pages 51-52. Lima, le 16 octobre 1929, sous le titre :   “BOURDELLE ET L’ANTI-RODIN”Traduction Rosendo Li

 L’apologie d’Emile Antoine Bourdelle tend à être, quelque part, le procès de Rodin. Cette intonation caractérise les éloges de Waldemar George et François Fosca. L’art de Bourdelle est compris et estimé par ses exégètes comme une réaction contre l’art de Rodin, même si l’empreinte du grand maître des “Bourgeois de Calais” est trop visible dans quelques sculptures de l’auteur célèbre du monument du général Alvear. Cette attitude correspond, de tous les côtés, à une époque de néo-classicisme, de néo-thomisme et de rappel à l’ordre [en français] dans l’art, la philosophie et la littérature de France.  C’est pour cela qu’on doit être vigilant face au sens critique des artistes fidèles à la modernité et fauteurs de la Révolution.

 La révision de Rodin, initiée par les critiques d’esprit exquisément réactionnaire, ne se différence pas, dans ses mobiles secrets, du procès au romantisme de Charles Maurras, et non plus de l’enquête contre “le stupide XX siècle ” de Léon Daudet. Une bourgeoisie décadente et épuisée, qui a honte dans sa sénilité de ses aventures et bravoures de jeunesse, ne pardonne pas à Rodin son génie osé, sa rupture de la tradition, sa recherche désespérée d’une voie propre. Rodin traduit le mouvement, la fluidité, l’intuition.  Son œuvre touche parfois la sculpture, parfois la dépasse. C’est le sculpteur dionysiaque d’une époque dynamique. Ses figures surgissent de la matière, émergent du bloc avec élan autonome, personnel. Une bourgeoisie fatiguée et blasée[en français], qui retourne à Saint Thomas et fait acte de contrition, refuse intimement cet immanentisme de la matière, ce romantisme de la forme qui anime la vitalité exaltée, pathétique, la création de Rodin. « Rodin n’a rien à voir avec les classiques – écrit Waldemar George - La nature l’a doté des éléments de son travail. Cette nature est soumise à l’action vivifiant de sa force créative. Il est étonnant que, pour arriver à l’effet dramatique d’un Balzac,un artiste ait pu oublier l’histoire et sortir de lui-même, seulement de lui-même, la matière de son œuvre ». Nous pouvons aujourd’hui apprécier les travaux de Rodin sous un nouvel angle. Nous sous-estimons sa philosophie et le caractère littéraire de son inspiration. Nous oublions que la majorité de ses œuvres portent l’empreinte de cette esthétique de fin de siècle. Tout ceci est dit, en respectant le génie et la grandeur de Rodin, mais ceci n’est qu’une invitation à plaider l’obéissance absolue à Bourdelle, à l’artiste qui a reconduit la sculpture à ses principes, à l’histoire, à la règle transcendante.  Pour ces élégants apologistes, Bourdelle est, avant tout, l’artiste « qui a su restituer à la sculpture moderne, ce sentiment du style, ce sens de l’architecture et de la décoration, ce goût pour la noblesse, de laquelle, Rodin, Meunier et l’école réaliste l’avaient dépossédée. »

 Mais si Rodin, au moment de concevoir sa “Porte de l’Enfer”, l’œuvre digne du génie créateur du siècle, comme la seule comparable et équivalente à “La Porte du Ciel” de Ghiberti, paie un lourd tribut à un satanisme de fond romantique et de goût décadent, en commettant un péché manifeste d’inspiration littéraire, ce n’est pas le cas lorsqu’on parle d’esthétique de fin de siècle, quand on l’oppose, avec un air victorieux, à Emile Antoine Bourdelle. Les travaux de “La Porte de l’Enfer” restent malgré tout, comme la tentative d’un colosse. Rodin a échoué dans son entreprise : mais chacun des fragments de son échec, chacun des morceaux de “La Porte de l’Enfer” survit à la tentative ; avec personnalité et élan[en français] autonomes, il s’émancipe d’elle, l’oublie et l’abandonne, pour trouver sa justification dans propre réalité plastique. Chronologiquement et spirituellement, Bourdelle est plus “fin de siècle” que Rodin. La France, l’Europe de son temps n’est plus celle qui, un peu rimbaldienne et supra-réaliste, revendique son droit à l’enfer, mais celle qui, avec Jean Cocteau, retourne contrite à l’ordre médiéval, au bercail scolastique, pour se sentir encore latine, thomiste et classique. L’art de Rodin est, éventuellement, traversé de désespoir, mais, comme dit J.R. Bloch, le désespoir est peut-être l’état le plus proche de la création et de la renaissance. 

 Dans l’œuvre de Bourdelle s’entrecroisent et se superposent les influences. Bourdelle les assimile toutes, mais dans cet effort il sacrifie une partie de sa personnalité. Son œuvre est un ensemble de formes gréco-romaines, gothiques, baroques, chaldéenne, rodinienne, etc. Il est presque, perpétuellement, un tributaire de l’archéologie et la mythologie.  Il crée avec des éléments de musée.  Tout cela reflète le goût d’une époque décadente et érudite, amoureuse successivement de tous les styles. La responsabilité de l’artiste en résulte atténuée par la versatilité des modes de son temps.  Créature d’une société raffinée, encline à l’exotisme et à l’archaïsme, Bourdelle ne pourrait pas résister aux courants dans lesquelles rien n’est plus difficile que le sauvetage de l’individualité.

Il n’aurait pas pu se sentir intégralement gothique comme son compatriote le musicien Vincent D’Indy. Il était un païen austère, ascétique, sans volupté ; un chrétien helléniste et humaniste, modulateur, maître d’Hercules, Pallas, Pénélopes, Centaures, etc. Peut-être un athée catholique comme Maurras. Il était le vestige d’une compliquée et impuissante modernité ; un moderne, perméable à l’archaïsme et traversé de nostalgies.

 Fils d’un maître ébéniste, sa qualité la plus pure et la plus épurée était sa sévère consécration d’artisan médiéval. Son admirable maitrise d’exécution, son sens exigent de constructeur, ce goût pour la difficulté, qui distinguait son œuvre, il la devait à sa discipline de travailleur patient. De sa lignée d’artisans minutieux, de vocation intime, il avait hérité l’adhésion profonde à son art, le plaisir de la création, la dignité professionnelle. Ses majeures réussites sont toujours le résultat de ces vertus. Plutôt que de stylisation, ses trouvailles sont parfois du réalisme. Par exemple, la tête de sa “Victoire” travaillée, selon François Fosca, en s’inspirant du buste d’une Montalbanaise rustique, version directe d’une paysanne qui, “après trois essais successifs est devenue une déesse”. Mais dans le spirituel, Bourdelle était de ceux qui – comme dit Renan – vivent de la croyance de ses pères. Maurice Denis prétend que sa “Vierge d’Alsace” est un chef d’œuvre de l’art religieux de tous les temps. En précisant ce jugement, Denis pensait peut-être à son propre art religieux ; mais il lui échappe irrémédiablement la seul chose qu’on ne peut pas recréer par la fiction : l’esprit.

Mariategui

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