Patrick Tort à
Puycelsi
Avec une amie parisienne de passage, Michèle Dacher, en guise de balade nous décidons d’aller vers Puycelsi, ce magnifique village du Tarn que je n’ai pas visité depuis des années. Ce jeudi 28 octobre, le soleil est estival. On commence à pied le tour classique du lieu par une rue à droite, on tourne à gauche et Marie-France note la présence d’une plaque discrète : Institut Charles Darwin International, entrée la porte avant. La porte étant ouverte nous en franchissons le seuil pour saluer un ami croisé plus de vingt ans avant : Patrick Tort (c’était le 28 octobre 1986). J’avais raté trois conférences réalisées dans notre région ces derniers temps et j’avais noté qu’il avait, à présent, ce centre dans le Tarn, mais je ne pensais pas le trouver ouvert sur la rue.
Vingt ans après, l’homme est le même (1). Quel plaisir quand on songe à ceux qui ont tant changé ! (il m’apprend que Dominique Lecourt travaille pour l’UMP). Il est le même, prêt à en découdre avec le système en place, le même habité par la rigueur scientifique, le même proche des uns et des autres. Peut-être l’âge oblige-t-il cependant à des constats terrifiants et je compte parmi eux celui de la fin de la transmission.
La veille j’avais croisé un instit encore actif que j’admire depuis longtemps pour son art fait à la fois de dessins et de d’écrits (bien que d’origine espagnole il manie le français à merveille, très au-dessus de mes maigres efforts) et qui faisait le même constat (les enfants ne s’intéressent plus). Sans en tracer un long portrait disons qu’il se distingua voici quelques années, à l’arrivée d’un jeune et fringant nouvel inspecteur, en lui renvoyant sa première lettre aux instits avec, soulignée en rouge, les trois énormes fautes d’orthographe ! Autant dire qu’il fut placé sous haute surveillance…(l’instit bien sûr).
J’apprends que Patrick est dans le Tarn grâce à Vincent Labeyrie que j’ai croisé seulement quatre fois (son fils Pierre plus souvent). Sans être un passionné des biographies j’ai eu le rêve d’écrire une partie de la sienne, car il m’est apparu au croisement de tant d’histoires, de tant d’humanités, de tant se sensibilités. Que ce soit par lui que Patrick Tort soit en ce lieu magique de Puycelsi c’est accroître mon regret mais la vie ne nous laisse pas le temps de tout faire.
Michèle Dacher est ethnologue et aussitôt la conversation s’engage sur l’Afrique que Patrick a bien connu pour y avoir travaillé. Il a publié chez Hatier en 1978, « Sciences humaines et philosophie en Afrique, la différence culturelle » que Michèle s’étonne de n’avoir jamais croisé. Sur le mur de sa pièce on trouve d’ailleurs le masque qui orne le dos de couverture du livre ! Il s’agit d’un recueil de textes donnant à voir toute la question du titre. Patrick est la preuve qu’aujourd’hui encore les encyclopédistes existent. Son accumulation de savoir et la mise en ordre, en perspective, en style de ce savoir le place au cœur de multiples problématiques. Son dernier livre, L’effet Darwin, est un bijou centré sur une image de couverture qu’on retrouve page 96 : l’anneau de Möbius, qu’on peut lire dans le sous-titre : « sélection naturelle et naissance de la civilisation ». Etrangement j’ai souvent utilisé cet anneau avec les enfants des écoles pour montrer comment parfois l’envers du décor tient parfaitement au décor lui-même.
Armé de du Darwin global, le projet de Patrick Tort est toujours hautement stimulant et il ne conclut que pour projeter un avenir, difficile certes, mais possible tout de même. Voici les dernières lignes de son effet Darwin :
« La combinaisons de ces multiples perspectives dans l’élaboration d’une théorie générale du devenir de la civilisation constitue, en effet, l’une des tâches scientifiques du matérialisme aujourd’hui. Sur des sujets aussi cruciaux, car s’ordonnant autour d’un grand enjeu d’émancipation et articulés désormais à un propos rationnel de survie, un peu de science permet parfois d’économiser beaucoup de philosophie. » 2-11-2009 Jean-Paul Damaggio
1) Voici la présentation que j’en faisais il y a vingt ans : « Quant à Patrick Tort ce qui surprend le plus c’est sa jeunesse, sa large culture, sa volonté de comprendre l’autre et de se faire comprendre, son allure (certains diraient son « look ») pas branchée et sa voix douce et tranquille. »
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