Dans
cette brochure ci-dessus, que je peux envoyer gratuitement à qui m’en fait la demande, je m’étais mis dans la peau d’un autre pour écrire une intervention présentée à La Librairie Deloche voici
quelques années. Je viens de la reprendre comme si je ne l’avais jamais écrite et je découvre à la fin, ce texte qui est le deuxième d’une « biographie » littéraire de l’auteur, jamais
traduite en France : El escriba sentado. Ce texte est le deuxième du livre où Sartre est cité dans 19 pages, un recors (il renvoie à un autre de ce blog). Rien ne dit qu’il ait été publié
quelque part en 1978.
Dans son schématisme il est le squelette de ma façon de penser le monde.
JPD
Mai 68 : Dix ans après ce mai fleuri
A
l'Odéon, les étudiants du mai révolutionnaire citaient des idoles intellectuelles d'apparition récente : Marcuse leur octroyait un rôle inespéré d'avant-garde révolutionnaire ; Che Guevara
récupérait le prestige des faits de conscience qui place la
volonté révolutionnaire au-dessus du calcul des probabilités et de la corrélation des forces ; Franz Fanon apportait la dimension mondiale d'un système de domination capitaliste et offrait un
horizon stimulant de révolution mondiale, impulsée par les pays colonisés contre les centres de l'Empire. Il y avait un règlement de comptes implicite avec les auteurs bibliques. Peu de
références directes à Marx, Engels et Lénine. L'unique classique admis était Mao et encore réduit à sa condition de dispensateur de catéchisme avec le petit livre rouge. L'explosion du marxisme vulgarisé fut mise en scène et les
mêmes hérésies se produisirent que celles surgies au sein du christianisme, quand la Bible cessa d'être un texte sacré soumis aux seules interprétations des hommes d'église. Des milliers, des
millions d'étudiants du monde entier avaient accédé à leur quatre sous de marxisme qu'ils risquaient sur la table de jeu. Quand ils avaient perdu leur mise, ils la remplaçaient par
l'imagination.
Sartre n'était pas cité. Sa condition de grand- père n'était pas claire pour de
tels petits-fils en instance de tuer le père. Sartre n'était-il pas le responsable de l'impasse paralysante qui avait conduit à la Cinquième République et à la sensation d'impuissance et d'échec
de l'intelligentsia établie ? Sartre n'appartenait-il pas à cette "intelligentsia établie" qui, avec ses critiques, enlevait toute épine au système en lui laissant une peau sans aucun besoin de
chirurgie esthétique ? Sartre se lança sur les barricades par nécessité, mais quel vampire faustien démontrera que cette nécessité était celle d'un besoin de sang jeune, et une perpétuelle
disponibilité à assumer l'obstination des faits, face à l'installation honteuse d'idées prometteuses de réalités perpétuellement différées. La manière de Sartre d'aller vers les barricades, comme
celle de Monod ou d'autres membres de la caste intellectuelle, montrait un désir de récupération du discours des faits, mais aussi une violente volonté de récupérer leur propre jeunesse. Sartre
confessera dix ans plus tard :
« Le fait d'avoir perdu l'utilisation réelle de la vue, de ne pouvoir marcher
plus d'un kilomètre, c'est la vieillesse. Il y a effectivement des maux qui n'existent pas, avec lesquels on peut vivre, car ils viennent quand on est au bout du chemin A présent, telle est la
vérité. D'un autre côté, cependant, je ne pense pas trop à ces maux. Je me vois, je me sens, je travaille comme quelqu'un qui a quarante cinq, cinquante ans. Je n'ai pas le sentiment de la
vieillesse. Mais, à 70 ans, je sais, je suis un homme vieux. Je n'aime pas les hommes de mon âge. Tous les gens que je connais sont nettement plus jeunes que moi. Avec eux, je m'entends mieux ils
ont les mêmes nécessités, les mêmes ignorances, les mêmes savoirs que moi. Les gens âgés ... oh, ils sont de la merde ! »
Peu de textes résument mieux, ce que Sartre allait chercher sur les barricades
étudiantes du mai français, ou dans la ferveur hypercritique de ceux qui se réunissaient à l'Odéon, où il ne manquait pas de hurleurs, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte du fait que Sartre était
un père ni frustré ni frustrant, sinon un grand-père qui demandait pardon pour avoir été père et qui, de plus, était prêt à tuer son fils pour pouvoir communiquer avec ses petits-fils.
Et même s'il cherchait des prétextes idéologiques pour justifier son " mayisme ",
on remarqua toujours qu'il fuyait la rhétorique, pas parce qu'il n'était pas un rhéteur comme tout intellectuel professionnalisé, mais parce qu'il ne voulait pas mourir en réduisant son être hors
de son œuvre, à la condition de pétales secs cachés entre les pages de ses propres livres.
Il présenta le mai français en disant : « Pour moi ce fut le premier mouvement
social d'envergure qui n'ait jamais été réalisé momentanément, quelque chose qui ressemble à la liberté et qui, à partir de là, a tenté de concevoir ce qu'était la liberté en acte ».
C'est impressionnant de constater qu'un homme aussi lucide que Sartre ait pu
tomber dans cette " maximalisation " de l'acte d'être libre, dans ce contexte de révolution éminemment mise en scène avec tout autour les tanks du Général Massu en première ligne, et la connexion
avec la classe ouvrière aux niveaux de conscience historique à ses yeux indiscutablement corrompus.
Le Sartre qui fait cette analyse a cessé de croire en l'Histoire comme science et
est entré dans un passionnant et inutile effort mettant face à face sa conscience et la réalité.
Sa hâte de vieux passionné et intelligent s'affronte à la parcimonie de
l'histoire qui ne tient pas compte du fait que Sartre va mourir sans voir la résolution du dilemme entre socialisme et barbarie.
Sartre a choisi un chemin entre socialisme et barbarie tendant vers un socialisme
libertaire mis en scène par les groupes, quelque peu théâtraux, du mai français.
A partir de là, Sartre a assumé son rôle de grand-père du socialisme libertaire.
Et quand la majorité de ses petit-fils recommença à mettre la cravate, y compris la cravate de la social- démocratie gestionnaire, ou à mettre la djellaba, réduisant le problème du monde au salut
des âmes, quand elle ne reprenait pas le simple rôle dirigeant de reproducteur du système en maître de la force de frappe post-gaulliste, Sartre s'auto-déclara arrière-grand-père, pas parce qu'il
mythifiait la jeunesse et la vie, mais parce qu'il sentait la panique l'envahir face à sa propre mort, une mort que lui imposaient les autres, cette mort que les autres t'imposent toujours en
t'offrant le miroir de leur vieillesse pour que tu contemples la tienne.
Je suis conscient de faire une lecture réductrice du pourquoi Sartre assuma le
mai français. C'est vrai, apparemment, la révolte donnait aussi raison à ses critiques contre l'artériosclérose de la gauche établie. La révolte révélait la fatale contradiction entre le
contenant et le contenu qui affectait le parti communiste français lui-même, dont l'orientation le poussait vers un assaut du Palais d'Hiver, et qui était exclusivement organisé pour faire
pression politiquement avec ses 20% d'électeurs, aujourd'hui réduits de moitié.
Dans son discours aux étudiants de la Sorbonne, en ce 20 mai situé entre le
retour de Roumanie du général de Gaulle et la généralisation des grèves qui traduisaient un spontanéisme ouvrier débordant les contrôles des partis et des syndicats, Sartre réglait ses comptes
avec la gauche artériosclérosique qui passait ses journées à lire Lénine afin d'y découvrir ce qu'aurait fait Lénine dans une telle situation. Vladimir avait laissé une loi écrite terrible, une
loi de plomb qui pesait sur le spontanéisme révolutionnaire comme pèsent les dalles de l'évidence. Il ne suffit pas — dit plus ou moins cette loi que je me permets de citer de mémoire car je ne
crois ni dans les bibles ni dans les saints pères de l'Eglise — que la classe ouvrière soit disposée à faire la révolution, encore faut-il que les circonstances de crise globale de l'adversaire
le permettent.
L'adversaire s'est senti déconcerté, pendant plusieurs semaines, jusqu'à ce qu'il
voit, comment de Gaulle, la police, le général Massu, les partis de gauche et les centrales syndicales offraient la possibilité de changer cet essai de révolution, en une crise politique, certes
grave, mais ni plus ni moins qu'une crise politique. Quand Mitterrand, le 28 mai, s'auto-désigne comme président de la république avec Mendès-France comme premier ministre, il offre une porte de
sortie "logique" à la crise de la Cinquième république, et non une perspective révolutionnaire à la crise du capitalisme. L'adversaire avait pu se sentir déconcerté, y compris alarmé, mais à
aucun moment il ne s'est senti désarmé, et preuve de cela, quelques éditeurs avisés se préparaient déjà à publier des œuvres sur ce qui était arrivé, conscients du fait qu'on ne parlerait pas
d'autre chose pendant longtemps, et que l'engagement de Sartre et des autres avait été une inestimable contribution à cette œuvre, en tant que guest star de la pose. Hobsbawm, dans un
article très lucide, publié un an après, le 22 mai 1969, dans le New York Review, écrivait : « Mai 68 a révélé, non que les révolutions peuvent réussir dans le monde occidental
d'aujourd'hui, mais qu'elles peuvent éclater ». Et c'est ce dont Sartre avait besoin. Ni plus. Ni moins.
Vazquez Montalban
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