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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 20:03

Sur ce blog (voir liens en fin d'article) nous tentons depuis longtemps de faire connaître Mary-Lafon. Nous avons même publié en brochure le premier chapitre de son auto-biographie. Nous sommes heureux de relayer ce travail d'un ami Jean-Paul Damaggio

 

Le nouveau choix de poésies originales des troubadours.

 Ou le projet avorté d'une publication .

 En 1847 l'Artiste La Revue de Paris, journal d'Arsène Houssaye annonçait : «une publication qui offrirait de l'intérêt est à coup sûr celle que Monsieur Mary-Lafon vient de proposer au ministre de l'instruction publique : ressusciter quatre cent troubadours qui représentent par leurs oeuvres toute la littérature méridionale des Xlle et Xllle siècles.»

 En fait la proposition sera bien accueillie par le dernier ministre de l'instruction publique de Louis Philippe, Monsieur de Salvandy[1], mais l'ambitieux projet d'une grande fresque sur la littérature méridionale qui s'annonçait, allait se réduire comme peau de chagrin et déboucher sur un projet de cinq ouvrages de textes de troubadours.

Un premier tome intégrant la transcription de poèmes. Un deuxième, commençant par des sirventes historiques et de moeurs, et un choix de poésies légères choisies parmi mille cent pièces afin de réunir tous les genres de la poésie lyrique, féodale et locale des troubadours. Un troisième volume devait être totalement consacré au Roman de Girard de Roussillon avec trois études, historique, de mots et de locutions originales. Un quatrième volume était consacré au Roman de Jaufre et de Flamenca et un cinquième à Blandin de Cornouailles.

 C'est lors d'un rendez-vous au cabinet de M de Salvandy le 13 décembre 1847[2] que Mary-Lafon obtenait de celui-ci l'accord de principe sur ce projet plus modeste. Le ministre de l'instruction publique confiait alors la mise en place et le suivi de ce projet à un comité.

Le 24 janvier 1848 M. de Salvandy chargeait officiellement Mary-Lafon du projet de publication des grands poèmes des troubadours, décision qui fut confirmée en 1853 par M. Fortoul.

Les comités d'alors, ressemblaient à s'y méprendre aux commissions parlementaires d'aujourd'hui. Le projet n'était pas directement enterré, mais les réunions successives, les renvois, les demandes d'informations... le lourd fonctionnement de ces structures, les changements politiques[3], allaient amener la commission à se prononcer réellement en avril 1853. Elle se prononçait favorablement pour la publication du Nouveau choix de poésies originales des troubadours, mais pas de décision définitives, les décisions étaient sans arrêt remises en cause, modifiées, amendées,... en fait la commission allait assortir ses avis de conditions toujours différentes, modifier le calendrier des parutions, en modifier l'ordre. C'est ainsi qu'elle demandait à Mary-Lafon la publication immédiate du Roman de Girard de Roussillon ! Cela tombait mal, Mary-Lafon voulait justement compléter sa recherche sur cet ouvrage par la comparaison avec trois manuscrits détenus par diverses bibliothèques à Londres, Oxford et Bruxelles.

Le projet initial prévoyait la publication du texte en langue occitane assortie de sa traduction en français moderne, ouvrant ainsi son accès au plus grand nombre, les exigences du comité désirant substituer le français moderne au français ancien«du nord»,  enfermait la publication dans un cercle d'érudits publiant pour eux mêmes. Peu à peu, la grande fresque sur la littérature occitane était diluée dans un projet qui n'avait plus grand chose à voir avec le projet d'origine et disparaissait au profit d'un comparatif linguistique, pur ouvrage de recherche destiné à un cercle restreint d'érudits.

Mary-Lafon, n'avait pas attendu, pour travailler sur son sujet et depuis six ans, il travaillait sur les cinq ouvrages prévus. Il y consacrait beaucoup de temps, se déplaçant de ville en ville, dans des pays différents. Il faisait appel à des copistes et copiait lui-même des milliers de vers, qu'il fallait ensuite déchiffrer et traduire.

En 1854, alors qu'il se trouvait dans son Quercy natal, il reçut un courrier du 14 octobre de son ami Chabaille[4], proche du comité l'avertissant que le projet de « nouveau choix de poésies originales des troubadours » était fortement compromis et qu'il fallait qu'il rentrât à Paris avant la réunion générale du comité. Déjà, de février à août 1853, le comité avait accumulé les restrictions au projet initial. Il faut dire que nous n'étions plus en 1847, ce n'était pas seulement les sept ans écoulés qui amenaient la modification du projet. L'idée avait germé dans les derniers mois de la monarchie de juillet, traversé la Deuxième République et se trouvait dépendre d'un ministre du nouveau régime impérial. Ce n'était pas un projet du nouveau ministre et la conception des publications avait changé. Les prises de position du comité n'étaient que la traduction des directives du nouveau ministre Hippolyte Fortoul.

Onze jours après le coup d'Etat de Louis Napoléon, le futur Napoléon lll, Hippolyte Fortoul publiait un arrêté en trois articles encadrant les nouvelles publications du comité. Il y était précisé que le comité déciderait des modifications qu'il jugerait utile et que par ailleurs les éditeurs se voyaient interdire toute modification. La reprise en main était évidente, le comité n'avait plus qu'à s'exécuter, le sort du Nouveau choix de poésies originales des troubadours était scellé.

Faut il y voir une mesure de rétorsion ? C'est fort probable, les engagements politiques de Mary-Lafon durant la période du gouvernement provisoire de la Deuxième République et sa fonction de commissaire de la république délégué pour le Tarn et Garonne avaient fait de lui un personnage politique d'opposition. Mais ce qui fut pour lui le plus difficile, outre l'atteinte à son ego, c'est que l'on puisse toucher par des mesures administratives à sa liberté d'homme de lettres.

L'affaire s'avérait importante puisque le 27 décembre 1854, il recevait un courrier du ministre de l'instruction publique et des cultes, Hippolyte Fortoul lui signifiant l'abandon du projet qui lui avait été confié huit ans plus tôt. Il lui proposait, bien évidemment un dédommagement financier qui selon Mary-Lafon n'était pas à la hauteur de la tâche réalisée et des frais engagés. Il s'en suivit un échange de courriers avec le ministre et dès le deux février 1855, il réclamait trois fois la somme proposée. Il se battra jusqu'à obtenir satisfaction sur la négociation financière. Cet arrangement lui laissait un goût amer et une blessure d'amour propre qui ne pouvait s'arrêter là. Mary-Lafon, en homme combatif, n'allait pas s'avouer vaincu. Il allait de cette déconvenue, réaliser une oeuvre qui allait trouver un vrai public et un succès d'édition.

Puisque les premiers commanditaires faisaient défaut, c'est seul qu'il trouverait la solution. De 1865 à 1868, il allait publier sept volumes de traductions de poèmes et oeuvres de troubadours. En 1855, il publiait chez Jacotet éditeur, Le roman de Jaufre.

Ce type d'ouvrage ayant une clientèle et une audience limitée, il allait réussir une opération d'édition en soignant particulièrement les publications suivantes. Il était en relation amicale avec beaucoup d'artistes, illustrateurs, dessinateurs, graveurs, caricaturistes...Il connaissait très bien Gavarni, Nadar, Bertall, Maurin et bien d'autres. C'est Gustave Doré qu'il alla voir, l'univers du dessinateur se prêtait à merveille aux sujets moyenâgeux, aux romans de chevaleries et la renommée de l'artiste allait lui permettre une publication soignée. Le sujet intéressa Gustave Doré et ce dernier lui fournit douze planches .

Le moyen-âge est en pleine redécouverte, c'est l'époque où Violet Leduc va restaurer la cité de Carcassonne, le Château de Pierrefonds, depuis 1830 Walter Scott a fait remonter à la surface des histoires moyenâgeuses lançant une mode d'une redécouverte de six cents ans de cette longue période de l'histoire occidentale. C'est aussi la période du recensement des monuments anciens les plus remarquables.

Dans ce contexte, Gustave Doré allait illustrer le premier volume qui lui était présenté, Le Roman de Jaufre. Le livre allait sortir en 1855 pour les « Etrennes de 1856 » . Edité par la librairie nouvelle, il était illustré de vingt gravures  sur bois tirées à part pleine page .Le volume était un grand IN-8° Jésus, papier glacé et satiné, la reliure toile mosaïque, riche plaque spéciale et tranche dorée. C'était un très beau livre qui voulait associer la présentation à son sujet. L'éditeur, inséra lui-même une préface spécifique:

             « Histoire de Chevalerie de bonne façon, de vive allure, plein d'enseignements sages et courtois et où foisonnent belles prouesses, aventures étranges, assauts, rencontres et batailles, voilà le roman de Jaufre et de la belle Brunissende, dont nous donnons aujourd'hui la primeur au public. Tiré de la poussière où il était enseveli depuis six cents ans, cet ouvrage est traduit pour la première fois. En considérant le mérite du livre, on peut dire, sans craindre d'être démenti, qu'il était digne de cet honneur depuis longtemps. Rien de plus piquant, de plus neuf, de plus fantastique et qui reflètent mieux les caprices charmants de l'imagination méridionale du moyen-âge. La société féodale y revit toute entière avec ses fééries, ses fictions chevaleresques, ses moeurs et ses grands coups de lance ; et telle est l'intérêt du récit, qu'on s'y abandonne avec autant de plaisir que nos aïeux, quand il était fait au son de la viole du jongleur dans la grande salle du château où sous les tentes. »

 Cette édition eut un beau succès et dès l'année suivante, il sortit dans les mêmes conditions Fierabras, légende nationale, toujours à la Librairie Nouvelle et toujours illustré par des gravures de Gustave Doré. Cet ouvrage fut suivi la même année par : Vie et miracle de Saint Honorat, puis en 1858 un nouvel ouvrage publié encore par la librairie nouvelle : La Dame de Bourbon illustré cette fois par des gravures de E. Morin.

Enfin pour clôturer le cycle des poèmes des troubadours il publiera en 1868 à La Librairie Internationale : La croisade contre les albigeois. Ce dernier ouvrage, lui a demandé plus de douze ans de travail, tant pour la retranscription des neuf mille vers des manuscrits, que pour la traduction, dont il a voulu conserver la forme et la force. Il ne s'agit pas seulement d'un exercice de style, mais de traduire outre un texte important du monde occitan, une musique que seule la langue occitane peut amener. L'accent de la langue est propre à elle même. Lire la version de la croisade de Mary-Lafon, ne peut se faire qu'à haute voix. Cet ouvrage, contesté depuis sa publication par certains[5] dans sa traduction est au coeur des critiques souvent reprochées à Mary-Lafon. Il n'hésite pas, parfois à s'écarter du texte d'origine, afin de conserver le souffle poétique et épique de la versification du Roman de la Croisade. Il illustre l'ouvrage de dessins relevés par lui-même dans le manuscrit original.

En 1876, il rééditera Le roman de Jaufre sous le titre : Le chevalier noir illustré par Gustave Doré. Ce bel ouvrage fera parti des cadeaux offert dans les distributions des prix scolaires de la troisième république.

 Cette affaire, qui l'a profondément affecté dans les années 1850-1855 a eu le mérite de lui permettre de s'affranchir des corps constitués et en particulier de la tutelle d'un ministre du second empire qui n'avait rien à apporter à l'esprit libre de Mary-Lafon.

                                                           Patrick DERS

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[1]     Ministre de l'instruction publique du 15 avril 1837 au 31 mars 1839 puis une deuxième fois du 1 février 1845 au 24 février 1848.

[2]     Cf: Lettre de Mary-Lafon détenue par l'auteur.

[3]     On compte 14 ministres de l'instruction publique durant la 2e république de février 1848 à décembre 1851.

[4]     Courrier conservé à la Bibliothèque Antonin Perbosc de Montauban.

[5]     M. Meyer dans la Revue Cririque n°35 de 1868.

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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 17:38

Voici la fin du tome II de l’Histoire politique, religieuse et littéraire du Midi de la France : depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours écrite par Mary-Lafon entre 1830 et 1840. Déjà par le titre le projet est révolutionnaire puisqu’il mêle politique, religion et littérature fait rare dans l’histoire de France de l’époque. Et de plus, une histoire du Midi !  Notons tout de suite qu’il ne parle jamais de cathares. Si les vaudois sont évoqués se sont les Albigeois qui sont au cœur de l’édifice. L’historien articule en permanence les questions religieuses et sociales comme on le fait encore rarement aujourd’hui, et pas seulement pour traiter de la Croisade contre les Albigeois. Par cette fin de croisade qui laissa sur place quatre cents mille cadavres (traduit aujourd’hui c’est pire que la première guerre mondiale), Mary-Lafon montre comment on découvre la raison… car il y a des raisons que parfois l’on ignore… JPD

P.S. Mary-Lafon a traduit l'oeuvre littéraire fondamentale de cette période, le grand texte en occitan de Guilhem de Tudela et d'un aninyme : La croisade contres les Albigeois

 

 

Fin de la Croisade contre les Albigeois

Nous connaissons assez la croisade pour la juger maintenant : conçue par les clercs italiens, exécutée par les barrons de France, elle fut à peu près exclusivement l'œuvre de l'étranger. La ruse habile des premiers et la brutale barbarie des seconds, en envahissant les contrées méridiona1es, y trouvèrent deux obstacles très grands, le développement des lumières d'abord et ensuite l’établissement municipal. Si d’un côté les délégués de Rome étaient effrayés de ce progrès de la civilisation et des lettres, poussé jusqu'au point de mettre le catholicisme en question et, de lui substituer une forme religieuse nouvelle, de l'autre les barons absolus du nord ne devaient pas moins s'épouvanter en voyant surgir entre eux et leurs vassaux une classe forte, riche, éclairée, qui se déclarait fièrement indépendante, et qui avait des tours assez hautes, et des remparts assez épais pour soutenir ses prétentions. Sentant parfaitement tout ce qu’un pareil état de choses pouvait offrir de périlleux, ils tournèrent principalement leurs efforts contre les villes municipales et cherchèrent à les affaiblir et à les ruiner en toute circonstance. Ainsi, tandis qu'ils traitaient assez facilement avec les châteaux, la rigueur la plus inflexible était déployée contre les villes, comme à Béziers, Carcassonne, Lavaur, Graves, Marmande, Cassaneuil, où le sang coula par torrents. Et ce qui prouve que les villes ne se méprenaient point sur les motifs de cet acharnement, c'est qu'elles levèrent presque partout la bannière contre la croisade ; que Marseille, Arles, Avignon vinrent d'elles-mêmes se jeter dans la querelle pour soutenir Raimond, et que Toulouse ayant à lutter à la fois contre Rome et Paris ne céda jamais un pouce de son terrain libre.

En cette occasion la comtesse Alix était fort tranquille dans le château Narbonnais, lorsqu’elle en tendit un grand tumulte du côté de la ville. On vint en même temps lui annoncer que Raimond, suivi des comtes de Foix et de Comminges, reprenait possession de sa vieille cité. La fière comtesse battit de mains de colère en dépêchant en toute hâte un messager à son époux. Celui-ci, qui ravageait les bords du Rhône, accourut avec confiance, car il croyait avoir abattu te courage des Toulousains eu leur extorquant trente mille marcs et mettant leurs murs au niveau de l'herbe. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il trouva de nouveaux remparts, des tours garnies d'archers, et des palissades hérissées de lances ! Les bourgeois, les nobles, les riches marchands, les hommes, les femmes les enfants, tous avaient travaillé jour et nuit pour élever des lices, des barrières, des murs de traverse, des postes d'archers. Alors s'engage un combat acharné et de tous les instants entre la ville et le château. Les nobles comtes de Foix et de Comminges, les braves Montaut, de Montpezat, Montaigut, La Barthe, La Mothe, Saint Béat, Pestillac, Arnaudon, Caraman frappent les écus, brisent les heaumes el jonchent la terre de morts. Vive Toulouse, qui a maté les superbes ! La croix vient d’abreuver le lion de sang frais, et les rayons de l’étoile illuminent ce qui était obscur ! (1)

Le courage de ses Bretons échouant au pied de ces fortifications improvisées, Montfort eut recours à l'art des ingénieurs. Des trébuchets de toute force furent dressés contre les murs et les battirent en vaine à plusieurs reprises une gatte pleine de ses meilleurs chevaliers roula jusqu'au bord des fossés, mais les haches des assiégés et le feu grégeois la forcèrent toujours de reculer. Et cependant le sang et les cadavres ne cessaient d'engraisser les gazons du Val de Montolieu. Sur ces entrefaites le jeune comte arriva dans la ville avec des renforts, et la défense devint plus vigoureuse encore. Le général de la croisade allait se déterminer à lever le siège, lorsqu’il voulut tenter un dernier effort. Un assaut est livré et Simon, déployant cette intrépidité ardente et ferme qu'on ne peut s'empêcher de louer en lui, s'approcha beaucoup plus des murs qu'il n'avait fait jusqu'alors. Les carreaux d'acier, les pierres et les flèches y tombaient comme une pluie d'orage. Blessé au flanc et à la tête, son frère Guy fut renversé à ses pieds; il le relevait en gémissant, lorsque d'un pierrier placé près du cormier de Saint-Sernin et que des femmes tendaient, une pierre partit et, venant droit où il fallait, écrasa le front de celui qui s'était joué tant de fois de l'honneur des femmes (2).

Cette mort releva les espérances du parti national. Les troubadours firent éclater aussitôt un long cri d'enthousiasme:

O Raimon, duc de Narbonne,

Marquis de Provence,

L'univers entier rayonne

De votre vaillance.

Car de la mer de Bayonne

Jusques â Valence,

Cette gent fausse et félonne

Fuit votre présence.

Car, plus brave chaque jour,

Ils vous font peur au retour

Comme perdrix au vautour,

Ces buveurs de France ! (3)

 

En perdant Montfort, les bourdonniers, comme le dit si bien l'évêque de Toulouse, perdaient en effet le grain et l'épi. Il était la tête et le bras de la croisade ; lui mort, tout cet édifice funèbre de la conquête, bâti sur des ruines et cimenté avec du sang, allait s'écrouler. Le conseil des croisés se hâta de lui donner une autre base. Amaury, le fils de Simon, fut d'abord élu son successeur.

Mais trop faible pour presser le siège, il dut l'abandonner et implorer l'appui du roi de France. D'accord pour l’œuvre de la croisade, Rome et la royauté s'étaient querellées autour du butin. Elles

en étaient même à la froideur, aux gros mots (4), parce que Rome se croyait la plus forte et que d'elle seule devait relever Montfort. Mais quand la Jaël toulousaine eut brisé le front de son Machabée, quand le buvedor (5) franc fut étendu sur la poussière avec la bannière déchirée de l'Église, l'Église se rapprocha de la royauté qu'elle menaçait ; elle redevint douce, flatteuse, caressante « Très excellent seigneur, écrivit le légat à Philipe-Auguste, notre amé et féal comte Amaury vous supplie, sous votre bon plaisir, de daigner accepter, pour vous et vos héritiers à perpétuité toutes les terres qu'il a, lui ou son père possédées ou dû posséder dans l'Albigeois et les contrées voisines. Nous nous réjouissons de sa proposition, ne désirant rien tant que de voir l'Église et ce pays gouvernés à l'ombre de votre nom et suppliant aussi affectueusement qu'il est en nous votre très-haute majesté royale, sous les yeux du Roi des rois pour la gloire de notre sainte mère l'Église et de votre royaume d'accepter l'offre susdite (6) — Le clergé se joint au légat.—

« Que Dieu, lui dit-il, qui vous a fait tant de fois un instrument de salut sur la terre, délivre par votre secours dans ces temps pour lesquels il semble vous avoir réservé, la sainte Église catholique rachetée par le Christ sur la croix au prix de tout son sang, de ceux qui la crucifient tous les jours dans l'Albigeois ; qu'il lui rende le culte de la foi chrétienne, et que pour immortaliser votre gloire il agrandisse et élève le royaume très chrétien des Francs ».(7)

La mort empêche Philippe-Àuguste d'accepter, ce sera Louis VIII à sa place. Mais, quelle que soit la douceur de son caractère, quelque respect qu'il mette aux pieds du pape, le roi va stipuler soigneusement ses conditions. Le seigneur roi de mande d'abord des indulgences, et la rémission des péchés pour lui et ses croisés : après ce premier tribut payé à l'esprit de son siècle, il exige pour les archevêques de Reims et de Bourges le pouvoir d'excommunier quiconque troublerait ses vassaux ou ravagerait les terres du roi et de ceux de sa suite ; l'investiture de tous les domaines des Raimond ; celle des vicomtes de Béziers, de Carcassonne et généralement de toutes les terres et pays situés, dans le royaume (8), pour être possédés par lui et ses héritiers à perpétuité. Il veut en outre qu'il soit formellement reconnu que tous fiefs donnés à son bon plaisir ou en récompense de quelque service dans cette guerre ne seront hommagers qu'envers lui seul (9).

A ce prix, le roi partit pour la croisade albigeoise ; mais héritier des instructions de sou père, initié à sa politique cauteleuse, il se garda bien de relever les affaires d'Amaury (10). Partout le peuple du midi brisait le joug apporté par les croisés du nord ; Louis assista paisiblement à ce spectacle, il laissa tomber peu à peu tout le pouvoir d'Amaury, et la veille de sa dernière chute, sous prétexte que les quarante-cinq joués fixés pour la durée de la croisade étaient expirés, il se retira. Amaury n'eut plus dés-lors que l'alternative ou d'un dépouillement complet, ou d'une cession de ce que le pape appelait ses droits. Il choisit ce dernier parti, et les vendit en 1224 pour l'épée de connétable, Aussitôt Louis lève le masque ; toujours armé du motif banal de la croisade contre les Albigeois, il s'avance du fond du nord suivi des comtes de Boulogne, de Bretagne, de Dreux, de Chartres, de Saint-Paul, de Rouci, de Vendôme, de Matthieu de Montmorency, de Robert de Courtenay, de Raynaud Vicomte d'Aubusson , du sénéchal d'Avignon, des vicomtes de Sésanne et de Châteaudun, de Savary de Mauléon, d'Henri de Silly, de Philippe de Neuterel, d'Étienne de Sancerre, de Raynaud de Montfaucon, de Robert de Poissy, de Folquet de Toulouse, l'évêque troubadour, l'ardent prédicateur de la croisade. Une multitude de soldats les suivaient, et, malgré toute sa bravoure, le jeune Raimond, qui avait succédé à son père sur le champ de bataille (11), écrasé par le nombre, fut obligé de reculer devant l'oriflamme rouge de France Louis VIII s'apprêtait à lui porter le dernier coup, croyant déjà tenir sous ses pieds tout le midi envahi, lorsque la mort alla frapper au château de Montpensier, où il s'était retiré, et le renvoya à Saint-Denis, cloué dans un cercueil (12).

Après la mort de Louis VIII, Blanche de Castille prit, comme régente, les rênes du gouvernement de France. Les grands vassaux eurent d'abord grand' peine à reconnaître son pouvoir, et des troubles assez graves agitèrent la minorité de son fils. Ils servirent de répit à Raimond-le Jeune, placé en face de Beaujeu, que Louis avait laissé dans la Languedoc avec des troupes, et qui en attendant la pacification du nord suspendit les hostilités. Cette pacification obtenue avec l'aide de Thibault, qui joua dans cette circonstance le rôle de Judas au profit de Blanche, Grégoire IX la fit souvenir du comte de Toulouse. Le pape prêcha une nouvelle croisade, la reine envoya une nouvelle armée à Beaujeu, et ce bandoulier du moyen âge, digne successeur de Montfort, couvrit tout de morts et de cendres Alors Raimond-le-Jeune entouré de trahisons, navré des maux que souffraient ceux qui lui étaient restés fidèles, après avoir continué vaillamment la lutte soutenue depuis vingt ans par sa maison, subit un traité dont voici les clauses principales.

Le comte demandera d'abord pardon à l'Église de tous les maux qu'il lui a faits;

Dans deux ans il prendra la croix des mains du légat, et ira combattre les Turcs pendant cinq années;

Il fera raser les murs de trente villes ou châteaux désignés par le légat, et commencera par démanteler Castelnaudary, Fanjaux, La Bessède, Avignonnet, Puylaurens, Saint-Papoul, Lavaur, Rabastens, Gaillac, Montaigu, Hautpuy, Verdun , Castel-Sarrazin, Moissac, Montauban, Agen, Condom, Saverdun, Àuterive, Cassaneuil, Puicelsis, Auvillar, Pujols, Peyrusse, Laurac, et huit autres places au choix du légat, qu'il ne pourra jamais rétablir, à moins d'en avoir obtenu la permission du légat et du roi de France.

Quand ces conditions seront remplies, le comte ira se constituer prisonnier dans la tour du Louvre entre les mains du roi ; et il n'en sortira point qu'il ne lui ait livré le château narbonnais, La Roche de Bèdes, Verdun, et sa fille Jeanne.

Jeanne épousera un frère du roi ; et si elle meurt sans enfants, le comté de Toulouse sera réuni à la couronne. Quant aux pays et domaines qui sont au delà du Rhône, dans l'empire, Raimond les cédera expressément, absolument et à perpétuité au cardinal Saint-Ange, représentant de l'Église (13).

 

Tel fut le traité rédigé à Meaux en 1228, et signé à Paris dans la tour du Louvre au mois d'avril de l'année suivante. Dans cette œuvre inique, la croisade avoua son but : le grossier intérêt temporel qui poussait Rome, la cupide ambition de la royauté s'y démasquèrent franchement ; on vit alors que les malheureux Albigeois n'étaient plus qu'un prétexte, et que ce drame terrible, qui marchait depuis vingt ans à travers le sang et le feu sur quatre cent mille cadavres, n'avait été joué jusqu'au bout que pour donner Avignon au pape et Toulouse au roi de France (14).

 

Notes allégées des textes en latin et occitan

(1) Petri Vallium Sarn. Hist. Albig p.113)

(2) Histoire originale de la croisade vers 6418

(3) Pierre Cardinal.

(4). Fleury. « Le cardinal de Bénévent ne fut pas content de l'arrivée de Louis, car, disait-il, ce païs... ; « Louis, qui était un prince très-doux, répondit qu'il se conformerait à sa volonté et à son conseil. ' (Idem.)

(5). Ivrogne. Sobriquet que le peuple donnait aux Français, qu'il appelait aussi taverniers, bourdonniers.

(6). Lettre du cardinal légat à Philippe-Auguste, 1222, Preuves de l'histoire de Languedoc, t.III)

(7) Lettre des évêques d’Agde, Nîmes, Lodève et du cardinal Conrad à Philippe-Auguste, 1222, Preuves de l'histoire de Languedoc, t.III

(8). C'était une précaution pour apaiser l’empereur et le roi d'Angleterre, qui, voyant clairement le but de la croisade se fâchaient déjà tout haut. Le pape leur écrivit en outre, et les conjura de laisser punir les Albigeois.

(Matthieu Pâris.) -

(9). Primo petit dominos tex quod ipse et omnes alti qui cum eo ibunt in Albigesiurn... (Ms. Colb., 16o.)

(10). Le prince Louis VIII vint au secours d'Amaury; mais il se garda bien de presser trop, les Toulousains pour mieux forcer Amaury à céder ses droits. (Père Benoît, dominicain, Histoire des Albigeois.)

(11) Raimond-le-Vieux mourut excommunié en 1222, et son cadavre, enfermé dans une bierre mal jointe, pourrit sans sépulture au milieu du cimetière de Saint-Jean, et certes on aurait bien pu écrire sur ces planches vermoulues la triste réflexion qu'il répéta si souvent en sa vie :

Il n'y a aucun homme assez puissant au monde

Pour me détruire si l'Eglise n'existait pas.

Histoire originale de la croisade vers 3806

(12) Bahuze, Histoire de la maison d’Auvergne.

(13) Suite de l'histoire originale en prose de la croisade ; Recueil des historiens de France, édit. par MM. Naudet et Daunou, t. xix, p. 48 — Preuves de l'histoire générale de Languedoc, t. III, p. 33.—G. de Podio Laurentii, cap. 3. Petri Valliuin Sarnaii hist. Albig., p. 111-  Bouche, histoire de Provence t. II, p. 308. — Catel , Hist. des comtes de Toulouse, p. 333.

(14) Ce fut ce qui donna lieu à nos monarques Philippe-Auguste, Louis huitième, saint Louis, Philippe-le-hardi d'appuyer les croisades, de fournir des troupes et de l'argent, et de les commander quelquefois eux-mêmes, parce que, sous ce projet nécessaire et avantageux à l’Eglise, ils entrevirent un moyen juste et infaillible de réunir à leur couronne ces provinces séparées en autant de petits souverains qu’il y avait de comtes (Père Benoît, dominicain, Histoire des Albigeois)

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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 16:39

la-mort-de-cesar.jpg 

Le lancement sur Arte d’une histoire de Rome en plusieurs épisodes vient de m’inciter à relire Mary-Lafon et son gros livre : Rome ancienne et moderne (1861). Voir le corps de César sous les flammes en guise de funérailles m’a étonné or je l’avais déjà lu chez Mary-Lafon… L’image est toujours plus marquante ; cependant le film donne de l’histoire une vision bien différente de celle de Mary-Lafon pleine des bruissements du peuple qui à ce moment là ne faisait pas que de la figuration (sous Octave la situation sera bien différente). L’image de présentation est reprise du livre dont j’ai extrait le paragraphe sur les funérailles. Nous aurons la semaine prochaine Antoine dans les bras de Cléopâtre. JPD

 

 

FUNERAILLES DE CESAR — On n'entendait plus dans le Forum que lamentations, cris de rage et gémissements : ceux qui étaient armés commençaient à faire entendre le cliquetis de leurs glaives. A ce moment, Antoine monta à la tribune pour prononcer l'éloge funèbre. Son visage exprimait une douleur profonde et contenue. Se bornant à la lecture des nombreux décrets du sénat, qui proclamaient César le père de la patrie, le bienfaiteur de la République, l'incomparable arbitre de ses destins, quand il eut lu deux fois celui qui déclarait sa personne inviolable et sacrée : « Voilà, s'écria-t-il avec indignation, en montrant le cadavre; voilà comment ils l'ont observé !... » Ayant ensuite rappelé le serment par lequel tous les citoyens s'étaient engagés à veiller sur César et à le défendre au prix de leur sang, sous peine d'être dévoués aux dieux infernaux, il cria de toute la force de sa voix, en tendant les bras vers le Capitole : « 0 grand Jupiter ! protecteur de Rome, ô divinités tutélaires de la patrie ; je vous prends à témoin que, pour moi, fidèle à mes serments et aux exécrations jurées, je suis prêt à venger César... »

A ces mots, quittant la tribune et venant auprès du cadavre : « C'est toi seul, disait-il avec des sanglots , qui as vengé la patrie de trois cents ans d'outrages eu subjuguant le seul peuple qui ait pris Rome et porté le feu dans son sein, et voilà ta récompense . » ajoutait-il en agitant sa robe déchirée par les vingt-trois coups de poignard et encore toute sanglante. L'émotion du peuple était grande à ce spectacle ; le chœur qui chantait l'hymne des funérailles, l'augmenta en rendant la parole à César : «J'ai fait grâce à tous mes ennemis, disait le choriste qui le représentait, et c'est ainsi qu'ils ont reconnu ma clémence ! Devais-je sauver ceux-là même qui m'ont donné la mort ?... » Au moment où la foule répondait par un tonnerre d'imprécations, une effigie en cire de César, parfaitement imitée et présentant les vingt-trois blessures sanglantes qu'il avait reçues, se dresse tout à coup sur le lit mortuaire, tendant les bras au peuple ! Ce fut le coup de grâce pour les meurtriers. Cette immense multitude bondit de fureur, comme un seul homme ; se précipitant vers le théâtre du crime, elle y met le feu et cherche avec rage les assassins qui avaient pris la fuite depuis longtemps. Telle était sa frénésie de douleur et de vengeance, que le hasard ayant jeté sur son chemin un homme du nom de Cinna, qui fut pris pour le préteur, elle le mit en pièces avec tant de férocité, qu’on ne put retrouver un seul lambeau de son cadavre.

Après l'incendie du portique et le meurtre de ce malheureux, elle revint ivre de colère au Forum, et s'emparant du dais funèbre le porta au Capitole. C'est dans le temple même de Jupiter quelle voulait brûler César, prête, à la moindre circonstance, à embraser Rome pour qu'il eût un bûcher digne de lui. A force d'instances, les flamines obtinrent que le corps serait brûlé sur la place ; mais ils ne purent sauver les chaires curules des magistrats et des sénateurs, qu'on prit pour former le bûcher. Tout ce que le peuple put ramasser de matières combustibles sur cette place et aux environs, il l'entassa sous le cadavre. On y ajouta les magnifiques ornements du trophée funèbre, et quand les flammes brillèrent, chacun accourut y jeter ce qu'il avait de plus précieux : les musiciens du cireur, leurs habits de fête ; les matrones, leurs parures et jusqu'aux bulles d'or de leurs enfants; les vétérans, leurs armes, leurs bracelets, leurs couronnes civiques. Toute la nuit, le peuple veilla autour du bûcher, que remplaçait le jour suivant un autel orné, par des milliers de mains, de fleurs et de guirlandes, et d'auprès duquel, chose étrange ! les Juifs ne bougeaient plus, comme si leur Messie devait naître des cendres de César.

Toutes les fois que le peuple se lève, il fait la fortune d'un ambitieux. Tandis que celui de Rome jetait les tisons ardents du bûcher dans les maisons de Brutus et de Cassius, Antoine profitait de leur fuite et de la terreur du sénat pour s'emparer du pouvoir. Sous prétexte de réprimer ces excès populaires qui faisaient trembler les pères conscrits sur leurs sièges, il avait demandé une garde de six mille hommes. Quand il l'eut obtenue, il agit en maître qui ne craignait ni peuple ni sénat. Un Amatius, neveu, disait-on, de Marius le Grand, s'était mis à la tête du mouvement dans l'intention hautement proclamée de poursuivre les assassins jusqu'à ce que César fût vengé : Antoine, qui était arrivé à son but et qui ne voulait pas de rival, le fit saisir et mettre à mort sans autre forme de procès. Le peuple ayant témoigné son indignation d'un changement si prompt, et voulant brûler la maison d'un fondeur chez lequel les statues de César, clandestinement arrachées de leurs piédestaux, avaient été portées pour être détruites, il envahit le Forum avec sa garde : tout ce qui résista fut tué. Les prisonniers de condition libre précipités de la roche Tarpéienne et les esclaves mis en croix, apprirent à Rome qu'elle avait un tyran. Où la force avait échoué, le sénat, toujours engagé dans les voies souterraines, espérait que la ruse aurait plus de succès : il se trompa. Tout aussi fort que le sénat sur le terrain de l'intrigue, grâce aux inspirations de Fulvia, son épouse, Antoine battit les pères conscrits. Ils s'étaient assurés sous main du gendre de Cicéron, son collègue ; Antoine le tourna contre eux en lui abandonnant le gouvernement de Cassius, dont le jeune ambitieux se hâta d'aller prendre possession. Seul désormais à Rome entre un peuple hostile, mais contenu, et un sénat avili qu'il remplissait d'affranchis et d'étrangers, disant qu'il avait trouvé leur nomination dans les papiers de César, Antoine semblait devoir jouir longtemps en paix de son usurpation tyrannique, lorsqu'un nouvel acteur parut sur la scène.

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 12:23

Nous remercions Patrick Ders pour cette information très importante. En effet, Mary-Lafon était un adepte du progrès mais un progrès qui ne se ferait pas à n’importe quelle condition, un progrès qui pourrait tenir compte des cultures du passé. Vincent Doumayrou commence son livre, La Fracture ferroviaire en mentionnant les débats des débuts du chemin de fer, un texte qui recoupe le propos de Mary-Lafon dans un beau manuscrit que j’ai en effet pu consulter à la BM de Montauban, un manuscrit qui n’a pas pu être édité, un peu comme si, hier et aujourd’hui, certaines idées ne pouvaient accéder à la lumière. Merci à Patrick Ders pour son mot qui complète nos travaux sur la grande vitesse ferroviaire. Jean-Paul Damaggio

 

En relisant un texte de « Vingt ans de vie politique »* de Mary Lafon, je viens de tomber sur une critique des saint-simoniens, qui en d'autres temps serait peut être passée inaperçue mais qui à l'éclairage de l'actualité m'a semblé intéressante de vous adresser.

 

« C'est à ces chasseurs d'inconnu qu'on doit la folie des chemins de fer qui a troublé tous les intérêts, bouleversé les conditions économiques de l'ordre ancien, sacrifié toutes les villes intermédiaires au profit des grands centres et pourquoi ? Pour arriver quelques heures plus vite où l'on allait en pleine sécurité, moins cher et sans se trouver à toute minute en péril de mort. Ils furent servis, les inventeurs de ces banques et de ces crédits, dangereux trébuchets, gluants, perfides ou tous malheureux pigeons viennent laisser leurs plumes. »

 

Ce qui me semble intéressant dans ce texte, ce n'est pas le point de vue apparent de Mary Lafon sur les chemins de fer, qu'il a par ailleurs souvent fréquentés, mais l'analyse qu'il fait sur le chamboulement qui ne tient compte que d'intérêts économiques et financiers au détriment des petites communes et des individus concernés.

 

Ce manuscrit de « Vingt ans de vie politique », je l'ai recopié intégralement à l'exception de quelques mots totalement illisibles. Il n'a à ma connaissance jamais été édité. Je le tiens bien sûr à votre disposition si vous le jugez utile.

 

Patrick DERS

Toulouse le 11 octobre 2010

 

*Vingt ans de vie politique. Manuscrit de Mary Lafon-Bibliothèque Antonin Perbosc côte:MS.528.

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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 18:48

Parmi les nombreuses traductions de textes des troubadours il y a Fierabras. Voici la préface du traducteur que fut Mary-Lafon. JPD

 

 

Voici encore un diamant de la couronne poétique de nos pères qui, après cinq cents ans de poussière et d’oubli, vient de nouveau briller au jour. Trop insoucieuse de ses richesses littéraires, la France d’aujourd’hui n’y songeait plus ; celle d’autrefois n’y avait jamais songé. On avait bien fait une version ou plutôt des imitations grossière du poème, à la manière des quatre fils de Aymon, mais ce décalque sur papier gris, hâtif et par trop populaire, ne rendait ni le sens, ni la couleur, ni l’énergie, ni, à proprement parler, aucune des beautés de l’original.

Bien plus jalouse que la France de remonter aux sources de notre poésie provençale, dès 1533, l’Allemagne avait traduit le roman de Fierabras. Seulement, cette traduction, qui fut réimprimée en 1809, reproduisant de loin des manuscrits français dont le texte est incomplet, ne refléta qu’approximativement et d’une façon imparfaite l’admirable poème.

Il en existait en Espagne, au seizième siècle, une version en langue castillane où Cervantès puisa le sujet de l’un des épisodes les plus comiques du roman. Les Italiens en possèdent une autre intitulée : Romanzo di Fierbaccia e Olivieri (roman d’Olivier et de Fierabras) ; et les Anglais une également, encore inédite et signalée par George Ellis dans ses extraits de romans de chevalerie[1]. Comme on le voit, le chef d’œuvre de nos aïeux, s’il restait inconnu en France, avait fait le tour d’Europe, et il fallait l’insouciance, on pourrait dire l’ignorance, du président de Montesquieu, en fait d’histoire littéraire, pour jeter du bout des lèvres dans le monde cet arrêt, devenu axiome : « Les Français n’ont pas la tête épique ! »

Ces mots, très vrais pour les Français du dix-septième et du dix-huitième siècle, pour Chapelain et Voltaire, par exemple, qui vivaient dans les temps où la civilisation avait tué la poésie, et la politesse l’originalité et l’enthousiasme, sont faux en tout point quand on les applique aux poètes du moyen âge. Les rapsodes féodaux se sont trouvés dans les mêmes conditions qu’Homère pour peindre leur époque, et ils l’ont fait avec une énergie et une richesse d’images et de couleurs qu’Homère seul égale, mais qu’il ne surpasse pas. Ainsi le Fierabras est un poème épique reposant, comme l’Illiade, sur une donnée fabuleuse ou un vague souvenir historique, et reflétant avec une fidélité inimitable et une éclatante lumière poétique, non les mœurs des temps carlovingiens, mais celles des temps féodaux où vivait l’auteur, qui a peint ce qu’il a vu.

(…)

En reprenant dans la littérature française le rang qui lui appartient et qu’il n’aurait jamais dû perdre, le poème de Fierabras va faire descendre d’un cran la Jérusalemn délivrée et le Roland Furieux. Tasse et Arioste, en effet, ont puisé à pleines mains dans notre chef d’œuvre, et ils y ont pris leurs plus  belles inspirations. Ainsi, Argant est, pour ne parler que du Tasse, l’ombre de Fierabras. Les admirables scènes où Tancrède quitte son lit, blessé et mourant, afin de répondre au défi du Sarrasin, son duel avec Clorinde, la conversion miraculeuse de cette dernière, les brillants épisodes des luttes chevaleresques ou d’assaut, tout cela, comme on va le voir, est copié mot à mot dans notre poème, et, malgré le talent du Tasse, nous maintenons que l’original est resté bien au-dessus de la copie.

Cette supériorité éclate surtout dans le combat de Fierabras et d’Olivier, l’une des plus magnifiques scènes que nous connaissions ; la plus belle, sans contredit, qui ait été imaginée par le génie de nos poètes. Après l’avoir lue avec l’émotion qu’elle laisse au cœur et l’admiration qu’elle inspire, qu’on se rappelle la parodie de Cervantès, car il ne s’agit de rien de moins que du fameux baume de Fierabras, et l’on verra combien la moquerie, même spirituelle, est misérable quand elle s’attaque aux grandes choses !…



[1] Spécim of early english roman, t II, p.357-404

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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 18:46

Voici un document politique qui garde une belle actualité !!! JPD

 

 

Montauban, le 15janvier 1841.

CHERS CONCITOYENS,

Il vient de s'établir, dans le département, des Comités dont nous nous empressons loyalement et à la face de tous, de vous dire la pensée et le but : Une sage et juste égalité dans la possession des droits politiques[1], voilà ce que nous entendons par ce mot de réforme qui retentit aujourd'hui d'un bout de la France à l'autre.

Que tous ceux qui paient l'impôt directement ou indirectement soient appelés à en déterminer le vote et l'emploi par leurs représentants ; que tout citoyen, ayant droit de faire partie de la garde nationale, soit électeur et éligible, voilà ce que nous voulons.

Jamais demande ne fut plus équitable et plus légitimée, plus justifiée par les circonstances.

Voyez, en effet, ce qui se passe autour de nous. D'un côté, le budget le plus écrasant que nous ayons jamais subi, et plus d'un milliard de déficit ! De l'autre, notre commerce repoussé de tous les marchés européens. Notre agriculture ruinée par les contributions et les hypothèques. Notre patrie abaissée et mise au ban des autres puissances ! Tels sont les résultats du système gouvernemental actuel. Corruption et misère au-dedans, déchéance et honte au dehors. C'est ce qu'il donne à la France et ce qu'il devait forcément lui donner avec son mode menteur d'élections.

Examinez ce système.

Vous trouvez d'abord que la plus grande activité constitutionnelle est dans la Chambre des Députés, qui a une origine élective, et qui sort (quoique de bien loin) du peuple ; et ensuite que sur elle pèse la plus haute responsabilité, car elle vote l'impôt, elle fait et défait les ministres. S'il est donc vrai que la fortune publique s'engloutisse dans le gouffre de jour en jour plus profond du déficit, c'est à la Chambre qu'il faut s'en prendre, car elle pouvait l'empêcher. S'il est vrai que la nation soit déchue dans son honneur et dans sa gloire, c'est la Chambre qu'il faut accuser, car elle pouvait défendre l'un et l'autre.

Mais pour empêcher la dilapidation de nos finances et l'abaissement du pays, il fallait des hommes de cœur, de talent, de grande probité politique, de vrai désintéressement ; et par malheur ces hommes ont été rares dans les Chambres nommées depuis 1830.

Comment même auraient-ils pu y pénétrer autrement que par exception. Songez quelle est la composition des collèges électoraux, et quels sont en général les candidats qui en sollicitent les suffrages !

Les collèges électoraux ne comptent ordinairement que deux ou trois cents membres. Dans ce nombre, il n'est par rare de rencontrer soixante maires ou adjoints[2] qui ont des rapports continuels avec la préfecture, et dont la pluralité est habituée à en suivre le mot d'ordre et à le transmettre. Il y a de plus au moins six juges de paix, au moins quatre percepteurs, et autant de fonctionnaires appartenant aux diverses administrations, dont le vote et le zèle sont imposés.

Maintenant qu'une élection ait lieu, ces 84 amis du pouvoir, stimulés par le préfet, le receveur général et le procureur du roi, se mettront en campagne, et quand bien même ils ne parviendraient à recruter qu'une voix chacun, le triomphe ministériel est assuré.

Or, si au lieu de deux ou trois cents électeurs il y en avait deux ou trois mille, ces petites intrigues, ce courtage individuel se perdraient dans la foule, et le gouvernement ne pouvant exercer la corruption en grand, trouverait toujours contre lui une majorité indépendante.

Si des collèges électoraux nous passons aux hommes qu'ils nomment, ne voyons-nous pas des raisons plus fortes, des motifs plus impérieux d'accroître le nombre des votants ?

Le temps de la franchise est venu pour tous : les abus sont trop grands et trop intolérables: se taire aujourd'hui serait complicité, aussi nous parlerons, nous dirons la vérité tout entière.

N'est-il pas vrai, chers concitoyens, que la députation n'est aujourd'hui qu'une spéculation personnelle ? N'est-il pas vrai qu'au lieu de s'occuper des intérêts du pays, l'immense généralité des élus s'occupent d'eux-mêmes et de leur famille avec une impudence révoltante ! Regardez donc un instant cette Chambre. Sur chaque banc vous trouvez des hommes obscurs, inconnus il y a dix ans, et qui aujourd'hui sont ministres, conseillers d'état, maîtres des requêtes, procureurs généraux, présidents de cours royales, colonels, généraux. Et si, dans l'étonnement que cause un avancement si rapide, vous demandez quels services ils ont rendus à la France, vous trouvez qu'ils l'ont écrasée pendant dix ans sous des impôts énormes, et qu'ils l'ont laissée avilir tant que l'étranger l'a voulu ; si vous demandez leurs titres, on vous répond qu'ils en ont un seul : la députation. Et par quel moyen encore cette députation est-elle acquise !

Aux manœuvres si illégalement pratiquées par le pouvoir, se joignent les manœuvres non moins honteuses, non moins indignes de l'honnête homme, qu'emploient aujourd'hui la plupart des candidats.

Les uns, achetant la liberté des électeurs, les attachent à la moindre gêne à la glèbe hypothécaire, et les placent avec déloyauté entre un vote forcé et un remboursement qu'ils savent impossible ; les autres se constituent, par la distribution de quelques places subalternes, une petite église dont la mission est de recruter des voix dans la masse. A l'aide de ces partisans intéressés, qui semblent suivre des drapeaux contraires, ils séduisent les âmes crédules de tous les partis. Vrais caméléons politiques, sans foi, sans convictions, sans honneur, ils passent d'un camp à l'autre selon que le pouvoir penche à gauche ou à droite ; et telle est la force des cupidités mise en jeu, telle est l'apathie des citoyens probes, que ces hommes, dont le contact devrait faire rougir, parviennent à s'imposer à ceux même qui ne les connaissent que par leurs palinodies !...

D'autres enfin, qui n'ont pour recommandation que la fatuité la plus vide, que l'égoïsme le plus matériel, exploitent, à l'instar des mauvaises coutumes anglaises, tous les instincts grossiers de nos campagnes, et les bulletins qui portent leur nom tracé d'une main chancelante, disent assez sous quelle influence ils furent écrits.

Or, nous tous qui sommes signés ici, nous voulons, chers concitoyens, détruire ces scandales et rendre la représentation du pays honorable, intègre et digne.

C'est pourquoi nous demandons la réforme et nous vous engageons vivement à la demander avec nous. Signez la pétition qu'on vous présente ; et soyez certains que ni progrès dans notre liberté, ni amélioration dans nos finances, ni amendement dans la corruption politique, dans la démoralisation qui nous dévorent, ne seront obtenus qu'au moyen de cette réforme.

Si quelqu'un l'attaque ou cherche à vous en effrayer, regardez le bien : deux fois sur trois vous trouverez un homme qui vit des abus et qui a intérêt à ce que les abus vivent.

Quant à nous, qui sommes dans les plus strictes conditions d'impartialité (car nous jouissons presque tous du droit que nous demandons pour les autres, et n'avons rien à demander pour nous-mêmes), forts de nos intentions et de la justice de la cause commune, nous vous adressons cet appel avec confiance. Suivez-nous chers concitoyens !... le jour est venu de se rallier tous sous la bannière nationale. En présence de l'étranger et d'un pouvoir anti-français, il ne doit y avoir qu'une opinion, qu'une volonté, qu'un drapeau. Fermement décidés à s'opposer, par tous les moyens légaux, à la continuation du système honteux et funeste qui nous opprime aujourd'hui , les comités réformistes du département de Tarn-et-Garonne vous invitent tous à les seconder, et ils connaissent assez l'esprit d'indépendance et de patriotisme si largement semé dans ce vieux sol par nos pères, pour être sûrs qu'entre les agents d'un gouvernement ennemi et vos concitoyens vous n'hésiterez pas!...

Agréez , chers concitoyens, notre salut le plus cordial,

Mary-Lafon, Président du Comité Central de Montauban ; Laforgue-Raffiné, Électeur, Vice-Président ; Silvestre De Molières, ancien Capitaine, Membre de l'Académie de Montauban, Secrétaire ; Raffine, Négociant, et Poumarède Fils, Fabricant, Secrétaires Adjoints ; Camille Pelleport, Éligible; Delmas ; Balat, Marchand de Draps ; Monbrun Fils, Tailleur ; Pierre Bergis, Capitaine de la Garde Nationale ; Vincent, Fabricant ; Laforgue ; Roques ; Négociant ; Pradel: Rolland, Nég. ; Brayon, Limonadier ; V. de Reganhac, Éligible.

Boudet, Propriétaire, ancien Député, Président du Comité d'arrondissement de Caussade ; Vaïsse, Membre du Conseil d'arrondissement, Secrétaire ; Sabattier ; Attié, Vice-Président ; Bosc ; Gibert ; Blandinière ; Teulières.

Clausel, Médecin ; Pécharman Père, Eligible ; Membre du Conseil Municipal, délégué du Canton de Lafrançaise.

Prévost aîné, délégué du Canton de Molières.

Sabatié, ancien Juge de paix, Électeur, délégué du Canton de Montaigu ; Dupeyron, Électeur.

Vidalot du Sirat, Électeur, délégué du Canton de Valence ; Laborderie fils, Électeur ; Mercadat , Docteur-Médecin , Électeur ; Orliac, ancien Garde-du-Corps, Électeur ; Cournière, Électeur.

Grasset, délégué du Canton de Montpezat.

Chabrié, Avoué , ancien Membre du Conseil général, Membre du Conseil Municipal, Électeur, Président du Comité d'arrondissement de Moissac ; Emmanuel Chaubard, Commandant de la Garde Nationale, Vice-Président ; H.te Détours, Membre du Conseil municipal, Capitaine de la Garde Nationale, Électeur, Secrétaire ; Victorin Chabrié, Avocat, Lieutenant de la Garde Nationale, Secrétaire Adjoint ; Latailhède, Avocat , Électeur ; Lacombe , Membre du Conseil Municipal, Électeur ; Delthil , Électeur ; Raymond Lespinasse, Avoué, Electeur ; Honoré de Saint-Paul.

Davach-Delphin, Électeur, délégué du Canton d'Auvillar.

G. Laborie, Électeur, délégué du Canton de Lauzerte ; Gras, Électeur; Xavier Brousse, Membre du Conseil municipal, Électeur ; Calhat, Électeur ; Thouron-Lamelonie , Membre du Conseil municipal, Électeur ; Kinceler, Officier de la Garde Nationale ; Sabatié-Nougaré , ancien Maire, Électeur.

De Bauquesne, Président du Comité d'arrondissement de Castelsarrasin ; Gardés, Propriétaire, Vice-Président ; Baget, Avocat, Secrétaire.

Gardés, Électeur, délégué du Canton de Lavit.



[1] Nous ne considérons pas seulement la faculté d'élire les Députés comme un droit, mais comme un devoir.

 

[2] Il y a certainement des exceptions bien honorables, et l'opinion publique ne l'oublie pas.

 

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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 12:11

Le Capharnaüm à Saint-Antonin à l’habitude d’organiser tous les mois une rencontre autour de la poésie. Le 26 septembre à 18 h Jean-Paul Damaggio y présentera Mary-Lafon (1810-1884) qui ne fut pas surtout poète, mais poète tout de même. Au même moment la Compagnie des Ecrivains publie le n°22 de Poètes à l’école qui est consacré à Mary-Lafon et d’où nous extrayons la poésie ci-dessous.

Cette poésie sur Montauban tente de réveiller Montauban dont l’heure de gloire finale se produisit avec la Révolution française.

 

 

Montauban méridionale

Montauban, Montauban, paresseuse andalouse,

Ivre de ton bonheur et de ton vin vermeil

Sur le duvet de ta pelouse

Voilà bientôt cent ans que tu dors au soleil !…

 

Entends-tu ? C’est la voix du progrès qui t’appelle !

Il faut secouer ta torpeur…

Sors de ton long sommeil, allons ! debout, ma belle,

Aux soufflements de la vapeur !

 

Que de tes ateliers le fourneau se rallume,

Sombres panaches de charbon,

Ondulez et couvrez de tourbillons de brume

Tous les toits de Villebourbon !

 

Que le bruit du travail réveille enfin nos pères !

Et que sous le gazon qui les recouvre tous,

Ils se disent entre eux : Voici des temps prospères,

Nos enfants sont dignes de nous.

 

Mary-Lafon

 

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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 19:04

Jasmin a sa statue à Agen. Elle ferait rire Mary-Lafon dont voici l'extrait de "Cinquante ans de vie littéraire (page 124 à 131)" que je me propose de lire le 20 juin à Bruniquel. JPD

La parole à Mary-Lafon :

Je croyais, enfant du pays, connaître un peu la vanité gasconne, quelle erreur ! Jasmin me montra que j'étais loin de me douter de son exubérance ! Ivre des éloges à lui prodigués par les aristarques du cru, il m'écrivit une lettre où l'ignorance s'étalait avec insolence, où l'orgueil devenait folie !

Justement, je venais, comme je l'ai dit, d'achever ces études philologiques poursuivies pendant douze ans. Chartes et poèmes manuscrits, j'avais presque tout exploré dans nos nécropoles littéraires de Paris ou des départements. Trente-six mille vers de nos grands troubadours avaient jailli déjà sous la pioche de la traduction. Jugez donc du sentiment de pitié profonde, plus encore que de mépris, que j'éprouvai en recevant une lettre où ce pauvre frater d'Agen, qui ne savait rien que rimailler des vers sans prosodie, pleins de tournures et de mots français, et faux pour la plupart, car ils sont criblés d'hiatus, me criait fièrement : Monsieur, c'est moi qui ai régénéré la langue de nos pères !

L'orgueil de cette médiocrité si étrangement surfaite par des hommes qui, tels qu'Augustin Thierry et Lamartine, qui ne pouvaient la juger, puisqu'ils ne la comprenaient pas, m'écoeura tellement, qu'après avoir haussé les épaules, je n'y pensai plus et ne m'en serais à coup sûr plus occupé sans un incident imprévu. Sainte-Beuve, ayant eu la fantaisie de faire un article sur la poésie méridionale, vint me demander quelques notes que je m'empressai de lui fournir. Il voulut savoir mon opinion sur Jasmin et je ne la lui cachai pas. Aussi jugea-t-il convenable de mettre, en guise de sourdine à son article publié le 30 avril 1837, dans la Revue des Deux-Mondes (page 389), une note ainsi conçue :

« Depuis que ceci est écrit, nous lisons dans le Journal grammatical, avril et mai 1836, un article philologique sévère sur le patois de Jasmin par M. Mary-Lafon, qui s'est occupé, en érudit, de l'idiome provençal ! - Nous concevons, en effet, le peu d'estime que des antiquaires, épris de cette belle langue, en ce qu'elle a de pur et de classique, expriment pour le patois, extrêmement francisé, qu'on parle dans une ville du Midi, en 1836. Nous concevons que Goudouli, au commencement du XVIIe siècle, ait été plus nourri dans son style des purs idiotismes provençaux et que la saveur de ses vers garde mieux le goût de la vraie langue. Le jugement de M. Mary-Lafon nous paraît porter sur la détérioration inévitable du patois plus que sur la manière même de Jasmin, qui fait ce qu'il peut, qui n'a pas lu les troubadours et qui se sert avec grande correction de son patois d'Agen, tel qu'il se trouve à la date de sa naissance. La lettre de Jasmin, que M. Lafon a l'extrême obligeance de nous communiquer, vient à l'appui pour nous montrer que le poète populaire entend peu la question comme l'a posée le critique érudit et qu'il n'est pas, comme il s'en vante presque, à la hauteur du système ; il reste pourtant à regretter qu'avec de si heureuses qualités et un art véritable d'écrivain, Jasmin n'ait pu cacher sous ce titre d'homme du peuple, un bon grain d'érudition et de vieille langue, comme Béranger et Paul-Louis de ce côté-ci de la Loire. Mais que voulez-vous ! il est homme du peuple tout de bon. »

Jusque-là, je ne connaissais du frater d'Agen que les lignes rimées sans prosodie qu'il appelait ses vers et sa correspondance ; j'allais avoir l'avantage, sans l'avoir recherché, de connaître sa personne.

Dans l'été de 1837, je regagnais le Midi et ma chère campagne de Lunel, entourée de peupliers plus grands, plus beaux et plus verts que ceux du port de Créteil, et non moins chers à mon cœur que les chênes de Dourdan ou les futaies des parcs de la Beauce. Les chemins de fer n'existant de ce côté de la France que sur le papier, après avoir quitté la malle à Bordeaux, on prenait le bateau à vapeur qui remontait la Garonne jusqu'à Agen. Là, une  voiture formant la correspondance nous transportait avec une sage lenteur dans les vallons du Bas-Quercy. Les départs de cette machine de locomotion, fort improprement appelée diligence, étaient assez irréguliers, car ils dépendaient de la marche plus ou moins rapide du bateau. Le jour dont je parle, par extraordinaire, le bateau était en avance, si bien qu'à mon arrivée, les chevaux ne furent pas prêts.

J'attendais donc tranquillement en fumant un cigare à une table en plein air d'un café du Gravier, lorsqu'en levant les yeux, j'aperçus une immense toile bleue suspendue aux ormeaux et flottant sur toute la largeur du boulevard au milieu de laquelle se détachait cette enseigne en majuscules de ma hauteur :

Jasmin, coiffeur des jeunes gens.

Je ne pus m'empêcher de sourire. A ce mouvement, dont il ne remarqua pas sans doute l'expression moqueuse, un grand gaillard en veste grise et les cheveux au vent, qui, depuis que j'étais assis, passait et repassait devant ma table, en s'efforçant, par son attitude et ses regards hardis, de se faire remarquer, m'aborda tout à coup et, d'un ton assez familier :

– Monsieur est étranger sans doute ?

– Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.

– Et monsieur regarde l'enseigne du célèbre Jasmin ?

– Il serait difficile de ne pas la voir, en effet.

– Monsieur ne quittera pas à coup sûr Agen, sans aller voir le poète ?

– J'ai peur que ce malheur n'arrive, dis-je sérieusement car je suis fort pressé, et, quand la diligence sera prête...

– Je comprends, monsieur, mais vous ne partirez pas sans l'avoir vu, celui que tout le monde admire. Jasmin est devant vous.

– Je m'en doutais, repris-je en éclatant de rire.

– Vous m'aviez reconnu ?

– A votre toupet! qui, permettez-moi de vous le dire, rappelle, sauf la couleur, celui d'un autre grand homme, votre compatriote, M. de Salvandy.

– Je le connais Je lui adressai des vers à son dernier voyage, pendant qu'il relayait là-bas, devant l'hôtel Baron. Mais, avec vous aussi, monsieur, il faut que je fasse connaissance car, moi, je suis physionomiste et je lis cela dans vos yeux, sur votre front vous êtes un ami des Lettres.

– Oh! un simple journaliste, dis-je modestement.

– Un journaliste, de Paris, peut-être ?

– Oui, de Paris !

A ces mots, ouvrant ses grands bras il se précipita sur moi, et, moitié de gré, moitié de force, il m'entraîna dans sa boutique, située quelque pas plus loin. Un instant après, j'étais assis au milieu de cette boutique, dans le fauteuil des clients. Jasmin, criant à tue-tête, d'une main me montrait ses œuvres, et, sans cesser de déclamer des vers, de l'autre entassait sur mes genoux les journaux et les lettres laudatives, tandis que, postée à la porte, sa femme arrêtait les passants et les contraignait d'entrer pour assister à cette scène. Dans cette foule bigarrée, je reconnus l'avocat Baze, d'un abord aimable et gracieux comme celui du hérisson.

Jasmin, lui, se multipliait et s'agitait comme s'il eût rasé cinquante personnes à la fois. Tout en me débitant ses patoiseries, il interpellait les auditeurs, les prenait à témoin individuellement de ses succès ; puis, se saisissant des journaux louangeurs, il m'en répétait les textes avec une rapidité qui n'avait d'égale que sa volubilité de parole. Dans cette apothéose personnelle, la Revue des Deux-Mondes devait avoir et eut son tour. Dès les premières lignes de l'article de Sainte-Beuve, je l'interrompais poliment, et, lui prenant le volume des mains, je cherchai la note atténuante dont j'ai parlé. Introuvable ! Un papier collé avec soin la rendait invisible.

– Je connais l'auteur, dis-je en lui rendant le volume ; j'avais lu son travail et même une certaine note que je ne revois plus ici.

– Non, monsieur, je l'ai fait disparaître, parce que mon sang bouillait de colère en y voyant le nom de mon plus grand ennemi !

– Vous avez un ennemi ?

– Un ennemi mortel, monsieur, et que je déteste au point que, si jamais je le rencontre, je ferai un malheur.

– Il ne faut pas dès lors qu'il vienne vous confier sa barbe ?

– Non je lui couperais le cou.

– Diable et comment l'appelez-vous?

– Il s'appelle Mary-Lafon.

– Je le connais !

– Vous ?

– Intimement.

– Et quel homme est-ce ?

– Un homme comme tous les autres.

– C'est impossible ! moi, je me le figure affreux !

– Il me ressemble, beaucoup même.

– Oh ! pour cela, monsieur, non, non ! je ne le croirai jamais ! votre visage exprime la bonté, vous avez un sourire d'ange, la douceur d'un agnèlou (petit agneau) que je veux célébrer en vers et vous ne pouvez avoir aucun trait de ressemblance avec ce cannibale que Sainte-Beuve a cité dans sa note.

On vint me chercher à ce moment pour monter en voiture. Chevaux, conducteur et postillon, tout était prêt, on n'attendait plus que moi. Je vais donc à la diligence, escorté par Jasmin à la tête de ses amis. Comme j'allais prendre ma place dans le coupé, il m'arrête et me demande, pour sceller cette amitié d'une heure qui doit me valoir la dédicace d'un poème, la permission de m'embrasser.

– Volontiers, lui dis-je ; mais, avant de me donner cet adieu tout méridional, attendez de connaître mon nom et mon adresse.

– Je lui tendis ma carte, il la prit avec vivacité, y porta ses lèvres en signe d'amitié ardente, puis la lisant :

– « Mary-Lafon » s'écria-t– il.

Et ce qui prouve bien qu'il n'avait que l'esprit d'un frater, c'est qu'il s'enfuit à toutes jambes, comme un chien qu'on vient de fouetter.  Mary-Lafon

Note JPD : N’allez pas croire que Mary-Lafon vénérait seulement le passé. Il fit activement l’éloge de poètes ouvriers de son temps écrivant en français ou en occitan. Peyrottes de Clermont l’Hérault était son idole même s’il n’était pas l’idole des foules. Ces choix recoupaient les engagements républicains de Mary-lafon dont parle sur ce blog Patrick Ders.

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29 mai 2010 6 29 /05 /mai /2010 23:15

lafonlafrancaise.jpg

 

Un texte d'un descendant de Mary-Lafon, Patrick Ders, que je remercie pour m'avoir donné l'autorisation de le reprendre. JPD

 

 

26 mai 2010

 

Dans la salle du conseil municipal de Lafrançaise, dominant la table des débats il est un buste représentant un homme fier regardant droit devant lui. Il présente une bienveillante détermination. Que fait-il ? Qui est-il ? Depuis quand est-il là ? Rares sont ceux qui peuvent donner son identité. Cette statue qui siège dans la salle du conseil, telle la statue du commandeur, est là depuis très longtemps, elle veille sur les débats municipaux, c'est celle de Mary Lafon. La salle du conseil, il l'a fréquentée dans des temps plus lointains alors que Commissaire de la République, au nom du nouveau « Gouvernement Provisoire de la République » il participe de la dissolution du conseil municipal et de son remplacement provisoire, nous sommes le 19 mars 1848, il a 38 ans.

En fait cette statue n'est là que depuis juin 1910. C'est à cette époque que pour fêter le centenaire de sa naissance, la commune de Lafrançaise, organise de grandes manifestations commémoratives.

Mary Lafon, de son vrai nom Jean, Bernard, Marie Lafon est petit fils d'un médecin parti aux « Amériques » dans les armées de Lafayette acquis aux idées révolutionnaires. Le père de Mary Lafon est médecin à Lafrançaise et son engagement dans le bureau de bienfaisance, le verra surnommé le « médecin des pauvres ». Il est élevé par sa grand-mère aristocrate convertie aux philosophies des Lumières. Elle correspondra d'ailleurs avec Jean Jacques Rousseau qu'elle rencontrera à deux reprises. Les décès prématurés de sa mère, de sa première sœur et de sa grand mère, vont l'amener à se réfugier très jeune dans la lecture, les études et la nature. Il vivra sa jeunesse seul et concevra très tôt un avenir qu'il n'envisage que dans la littérature, sa vraie mère nourricière. Après des études secondaires classiques au lycée de Montauban, il ne rêve que de littérature moderne, il veut rencontrer les écrivains de son temps. Il veut être littérateur, il le sera. Pour cela un seul chemin, celui de Paris. Nous sommes en juillet 1830, il a vingt ans, c'est le temps où tout est possible.

 

L'arrivée à Paris est extraordinaire. Il a 20 ans, des idées plein la tête, il a soif de découvertes, de rencontres, il a des projets, du temps de l'ambition. Il se retrouve dans cette ville qui est l'origine et l'aboutissement de tant de destinées.

Premier signe, ce n'est pas dans un Paris calme et serein qu'il arrive, les élections viennent de voir l'opposition libérale l'emporter. Charles X en proclamant les ordonnances, rétablit la censure préalable, donne un coup de canif dans la Charte et le peuple parisien gronde. Voilà quinze jours que Mary Lafon est arrivé, il se retrouve en pleine révolution des «Trois Glorieuses ». Il s'y engage résolument avec des amis du midi allant jusqu'à faire usage de ses armes à feu. Il va d'ailleurs décrire ces journées de juillet où son regard vif et toujours bienveillants pour les plus humbles en font un observateur méticuleux, non pas des grands évènements qu'il est entrain de vivre, mais des anecdotes qui les côtoient.

Il se veut très proche des romantiques avec qui il veut bousculer les limites. Il a la fougue de la jeunesse et l'ambition de la liberté. Il se lie d'amitié avec de nombreux écrivains de l'époque, Balzac, Gautier...il en rencontre beaucoup d'autres.

Il existe en lui une dualité qui l'attire vers les romantiques, mais il refuse leurs excès car il ne peut pas se détacher d'un amour profond et d'un respect sans faille pour la tradition de «nos pères».

Depuis ses douze ans, il a conçu l'idée d'un ouvrage sur la langue occitane[1]. Il le publiera en 1842 sous le titre de « Tableau historique et littéraire de la langue parlée dans le midi de la France. » qui sera couronné par l'Institut. Il fouille les bibliothèques, sillonne les archives de France, et de plusieurs pays européens à la recherche des textes des anciens troubadours du moyen-âge qu'il va traduire et publier avec beaucoup de difficultés.

Son engagement politique est clairement républicain. En ces temps de révolutions, être républicain c'est être presque toujours dans l'opposition. L'opposition est pour lui plus naturelle, elle va mieux à son caractère entier, à son «sang chaud». Il faut dire qu'être républicain entre 1830 et 1870 n'est pas une sinécure entre les tentatives des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes de garder leurs prérogatives et des révolutionnaires, anarchistes de tous bords, de casser les rouages de l'état, pendant que l'église cherche à reprendre un pouvoir qui lui échappe. Mary Lafon contre vents et marées reste républicain. Il se présentera plusieurs fois aux suffrages des électeurs, mais ce n'est pas un politique, il ne peut se plier aux règles des appareils politiques.

 

Il travaille, il recherche, il écrit, de l'histoire sur Rome, la France, l'Espagne toujours en défenseur du midi et d'un monde méditerranéen. Il écrit des poèmes, des romans, il participe à divers journaux, revues et sociétés diverses. Il lance l'idée et concrétise au sein de l'Institut Historique d'un congrès historique européen en décembre 1835 qu'il conclura lui même en ces terme:

« « Mais l'horizon, l'avenir est noir: lois, mœurs, institutions, tout tremble dans la vieille Europe, à l'approche de l'ouragan... nul ne sait ce qui adviendra...j'ai donc cru qu'il pouvait être utile, qu'il était digne devant vous de saisir cette occasion pour rappeler aux peuples qu'ils sont frères ! »

Dans les années 1850-1867 il publie beaucoup d'ouvrages et c'est en 1867 que devenu bibliothécaire de la ville de Montauban, il se marie. Il est considéré mais il reste un passionné de l'engagement pour la liberté. Il se présente sans illusions aux élections, toujours dans le parti républicain.

Dans son travail incessant sur la langue occitane, il refuse toujours les félibres et s'oppose à Mistral dont il ne partage pas les engagements. Il reste jusqu'à sa mort très critique vis à vis du pouvoir ecclésiastique, même s'il revendique toujours sa culture catholique.

Un jour du printemps 1884, alors qu'il vient de déjeuner avec son épouse, Nancy, il va s'assoupir à l'ombre d'un arbre dans son jardin « du Ramier » et ne se réveillera plus.

Il est passé, son temps est révolu, le XIX ème siècle ferme ses portes.

Un de ses amis ariègeois, collaborateur comme lui du « Musée des familles » Frédéric Soulié écrivait: « La seule espérance qu'un jour un bibliographe curieux, pénétrant dans le monceau d'idées que notre siècle a produites, écrira sur nos livres oubliés: Là était le germe de ce que d'autres ont mûri. »                 Patrick DERS



[1]    À l'époque appelée langue romano provençale.

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 16:14

Voici le chapitre 7  du livre : Mary-Lafon quel combat ?!

 Tourisme

 

Mary-Lafon va plus loin : il voyage et nous le savions.

Il n’est pas touriste du corps. Son tourisme, qui était un tourisme de masse ... parmi les écrivains de son époque,   ne se voulait que voyage de l’esprit. Il n’emportait pas de crème idéologique biactive qui amaigrit et qui délasse, ni d'écran solaire total haute-protection et-hydratant. Ses yeux n'avaient d'importance que parce qu'ils permettaient de voir et peu importe les flétrissures, les bouffissures, les cernes, les affadissements des paupières, les poches etc...

Les touristes du 19 ème siècle purent donc rencontrer l’authentique, le pittoresque, le romantique. Ils n'avaient pas de lieux à eux, pas de Parcs pour Touristes Dénaturés. Ils n'avaient que des lieux vivants. Mary-Lafon est ainsi parti pour Rome, Madrid, Londres, Lausanne, Vienne, Berlin, Alger, Constantinople, Le Caire, Burgos, Saragosse, Florence et Sienne qu'il trouve la plus belle.

Et on se souvient de son premier voyage à 19 ans qu'il fit à travers son Midi bien-aimé, un cheval à la main, le sac sur le dos et les yeux pleins de lumière.

J'ai au départ fait une distinction entre les touristes du corps et ceux de l’esprit. Cette distinction n’est pas simple et en vérité, il faudrait dire pour Mary-Lafon, voyages d'études. Il  ne racontera que rarement ses aventures mais écrira ainsi l’histoire d'Espagne et celle de Rome. Par chemins il ne rencontra que des par chemins.

Son voyage d'études n’est pas notre voyage d'études à vocation professionnelle du bon cadre cadré de notre société. Tout n’y est qu'Histoire et Littérature et peu importe les Affaires. En même temps, il cherche le peuple. Nodier visite le Languedoc en 1833 : il passera à Toulouse, Albi, Saint Antonin mais ne vit, par exemple à Saint Antonin, qu'un musée en perdition (la ville entière était un musée). Pouvait-il derrière les pierres des monuments trouver de l’humain ?

Les voyages de Mary-Lafon sont l’inverse de ce type de voyage. En Espagne généralement on allait chercher non les émotions culturelles de la belle Italie mais les émotions physiques de l’Espagne Sauvage : les gitans andalous, les châteaux espagnols et les bandits des grands chemins.

Exemple: le frère d'Auguste, Adolphe Blanqui :

« Les gorges des montagnes favorisent merveilleusement, il faut en convenir, cette disposition au brigandage qui caractérise la populace espagnole. »

Exemple : Aurore Dupin dite George Sand :

« Malheur à qui n’est pas content de tout en Espagne ! La plus légère grimace que vous feriez en trouvant de la vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le mépris le plus profond et soulèverait l’indignation universelle contre vous. »

Concernant Mary-Lafon accrochez-vous :

« Qu'il nous soit permis de nous étonner, en passant, du succès obtenu par le Don Quichotte en Espagne. La satire du manchot d'Alcala est l’outrage le plus sanglant qu'on puisse infliger au caractère, aux sentiments, aux traditions historiques d'un peuple. Ce n’est pas 1e pauvre hidalgo de la Manche, c'est, Guzman, c'est Don Sancho, c'est le Cid Campeador lui même que Miguel Cervantès, pauvre, dédaigné, obscur, plus près de la classe mercantile que de la noblesse, traîne en vrai fils de la bourgeoisie toujours goguenarde et un peu envieuse, sur la claie de la raillerie. Aussi la vogue de son livre marqua douloureusement l’ère de la déchéance de l’Espagne. Avant l'apparition de Don Quichotte, 1'Espagne était 1a première nation de l’Europe et du Monde. Au moment où elle rit de cette passion de l’honneur portée jusqu’à la démence, qui avait. Jusque là fait sa force et sa gloire, elle perd peu à peu son rang et finit par tomber du grand destrier du Cid sur l’âne de Sancho Pança. »

Dans cette analyse on retrouve tout Mary-Lafon :

- la littérature comme base d'analyse d'un pays

- le rôle néfaste de la bourgeoisie

- la beauté ne pouvant naître que de la rencontre des valeurs aristocratiques (ne pas confondre avec les valeurs royales) et des valeurs populaires (ne pas confondre avec le populisme)

- une certaine volonté d'exagération car ce texte qui est extrait de la préface à Fierabras, sera nuancé dix ans plus tard quand il écrira l’Histoire d'Espagne. A ce moment-là, ce sera plutôt l’Eglise qui sera accusée de la déchéance de ce pays.

Dans tout cela il faut donc lire Mary-Lafon comme s'engageant toujours avec amour, avec passion, derrière les peuples en s'acharnant à combattre toutes les idées dominantes. Sur Christophe Colomb il dira que « son projet chimérique n'était pas dans la Bible » et qu'il mourut dans la misère en demandant qu'on l’enterre avec les chaînes que les rois, qu'il rendit puissants, avaient osées lui mettre après sa découverte (version assez personnelle et pas forcement historique).

Pas étonnant si au bout de tout cela Mary-Lafon tombe amoureux du roman picaresque. Il s'y essaiera lui-même dans le valet de 14 maîtres qu'il nous dit traduit d'un texte que personne n'a jamais vu et qui aurait été écrit par le docteur Géronime Yanez, médecin et chirurgien de Ségovie. Au bout, le héros est le valet et pas les maîtres. 

 Jean-Paul Damaggio (1985)

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