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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:47

Je découvre ce texte dans un numéro de la revue Esprit consacré aux « révolutions d’Italie », texte que les lecteurs assidus de Pasolini doivent connaître (peut-être est-il dans Ecrits corsaires mais je ne souviens pas), qui est sans doute déjà sur la toile, texte que je reprends cependant car il me semble d’une phénoménale actualité. Les hommes de « Cour » conscients sans doute depuis 1975 d’être enfermés dans leur petit cercle, pratiquent depuis le fait divers par le « micro-trottoir ». Ils confirment ainsi Pasolini… « la réalité » reste entre leur main, sur le trottoir… Or, depuis 1975, le crime est là mais bon pourquoi commenter ce texte si phénoménal quand on sait ce qui se passa à Ostie exactement trois mois après…

Jean-Paul Damaggio

 Esprit Novembre 1976

 Mais à quoi sert de comprendre ses enfants?

PAR PIER PAOLO PASOLINI

 QUE le lecteur me pardonne si je pars « journalistiquement » d'une situation existentielle. Il me serait difficile de faire autrement.

Je suis dans un établissement hospitalier d'Ostie, entre le tour de garde du matin et celui de l'après-midi. Autour de moi, la foule des baigneurs dans un silence semblable au tintamarre et vice-versa. Les bains font fureur.

Quant à moi — occupé à me rétablir des effets de l'obscurité malsaine du laboratoire de doublage — j'ai en mains L'Espresso. Je l'ai lu presque tout, comme un livre.

Je regarde la foule et je me demande : « Où donc est cette révolution anthropologique sur laquelle j'écris tant, pour des gens si experts dans l'art d'ignorer ? » Et je me réponds « La voilà. » De fait, la foule autour de moi, au lieu d'être plébéienne et dialectale, totalement populaire, comme il y a dix ans, est une foule très petite-bourgeoise, consciente de l'être et qui veut l'être.

Il y a dix ans, j'aimais cette foule ; aujourd'hui elle me dégoûte (un dégoût mêlé de souffrance et d'une participation qui finissent par le rendre vain), les jeunes surtout, ces jeunes, imbéciles et présomptueux, convaincus d'être pleinement satisfaits de tout ce que la nouvelle société leur offre : ils croient même en être des exemples quasi admirables.

Et moi je suis ici, seul, désarmé, jeté au milieu de cette foule, irrémédiablement mêlé à elle, à sa vie qui montre sa « qualité » comme dans un laboratoire. Rien ne me protège, rien ne me défend. J'ai choisi moi-même cette situation existentielle il y a bien des années, au cours de l'époque précédente, aujourd'hui, je m'y trouve par inertie : les passions sont sans solutions et sans alternatives. D'autre part, où vivre physiquement ?

Comme je le disais, j'ai L'Espresso en mains. Je le regarde et en reçois une impression globale : «Comme ils sont différents de moi ces gens qui écrivent les choses mêmes qui m'intéressent ! Mais où sont-ils ? Où vivent-ils ? » Une idée inattendue, fulgurante, me montre l'explication anticipatrice et, je crois, évidente : « Ils vivent à la Cour. »

Il n'est pas une page, pas une ligne, pas un mot dans tout L'Espresso (mais sans doute aussi dans tout Panorama, dans tout Il Mondo, dans tous les quotidiens et hebdomadaires où aucune page n'est consacrée aux faits divers) qui ne regarde seulement et exclusivement ce qui se passe « à la Cour ». Seul ce qui se passe « à la Cour » semble digne d'attention et d'intérêt; tout le reste est populace, murmure confus, difformité, qualité inférieure.

Et naturellement, de tout ce qui survient « à la Cour », ce qui importe vraiment c'est la vie des plus puissants, de ceux qui sont au sommet. Etre « sérieux » représente, semble-t-il leur manière d'interpréter la réalité qui est « hors Cour » : cette réalité irritante de laquelle tout dépend à la fin, même s'il est peu élégant et, précisément, si peu « sérieux » de s'en occuper.

Au cours des deux ou trois dernières années, cette concentration de l'intérêt sur les sommets et sur les personnages au sommet est devenue exclusive, jusqu'à l'obsession. Cela n'avait jamais pris pareille ampleur. Les intellectuels italiens ont toujours été courtisans; ils ont toujours vécu « à la Cour ». Mais ils ont été également populistes, néo-réalistes et, qui plus est, révolutionnaires extrémistes, ce qui avait fait naître en eux l'obligation de s'occuper des « gens ». Aujourd'hui, s'ils s'occupent des « gens », cela arrive toujours à travers les statistiques de Doxa, ou de Pragma (si je me rappelle bien les noms). Par exemple : il est malséant de s'occuper de ménagères ; les nommer peut, tout au plus, vous mettre dans une excellente disposition d'esprit : les ménagères, paraît-il, ne peuvent être que des personnages comiques. De fait, dans L'Espresso, on s'occupe des ménagères — ces animaux énigmatiques, lointains, perdus dans les profondeurs de la vie quotidienne — parce qu'une statistique de Doxa, ou de Pragma a fait apparaître que leur vote a été remarquablement important pour la victoire communiste aux dernières élections. Chose qui a fait frémir la Cour, causant des séismes dans les hiérarchies du pouvoir.

Les ménagères vivent dans le fait divers, Fanfani ou Zaccagnini vivent dans l'histoire. Mais entre les premières et les seconds s'ouvre un vide immense, une rupture historique qui est probablement le prélude à l'Apocalypse.

A quoi est dû ce vide, cette rupture ? Pourquoi le fait divers, qui a toujours été si important depuis 1945, est-il aujourd'hui cantonné dans la pile des dossiers en attente, relégué dans un ghetto mental ? Analysé, utilisé, manipulé, il est vrai, de toutes les manières que peuvent suggérer les normes de la consommation, pourquoi n'a-t-il pas été rattaché à l'« histoire sérieuse », restant ainsi privé de signification ?

Pourquoi vols, enlèvements, criminalité adolescente, couvre-feux, larcins, exécutions capitales, homicides gratuits, sont-ils dans le concret « exclus » de la logique et par conséquent jamais analysés ? Deux garçons de 17 ans, à Ladispoli (lieu de villégiature des malfrats) ont mortellement blessé à coups de revolver un garçon de leur âge parce qu'il ne leur avait pas donné les bougies de sa moto. Paese Sera intitule l'article sur ce fait divers « Histoire absurde à Ladispoli ». Absurde peut-être en 1965. Aujourd'hui, c'est la norme. Cet article aurait dû être intitulé « Histoire normale à Ladispoli ». Pourquoi cet anachronisme dans Paese Sera ? Les journalistes de Paese Sera ignorent-ils que l'exception, c'est de trouver dans les faubourgs romains un garçon de 17 ans sans revolver ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé d'une décharge de mitraillette à cause d'une Porsche volée, le soir, il y a deux ou trois jours à Termarancio ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé des coups de revolver tirés dans les jambes d'un « gars solide qui s'adonne au culturisme » par un jeune de 15 ans qui lui a crié : « La prochaine fois, c'est dans la bouche que je tire » ? Je veux dire : pourquoi la presse se détourne-t-elle de cela et passe-t-elle sous silence des milliers de délits comme ceux-ci (les larcins et les vols à la tire ne se comptent plus) qui surviennent chaque nuit dans les grandes villes, choisissant parmi eux les seuls que l'on ne puisse décemment taire ? Et, pour comble, en les dédramatisant, en imposant à l'opinion publique une adaptation ?

Mais je ne veux pas forcer la dose et passer pour un homme d'ordre. Qu'il soit bien clair que la pègre m'intéresse seulement dans la mesure où ses représentants sont humainement changés par rapport à ceux d'il y a dix ans. Et ceci n'est pas un simple épisode. Cela fait partie d'un même tout d'une seule révolution anthropologique, qui inclut la mutation des ménagères...

La question réelle est : pourquoi cette rupture entre le fait divers et l'univers mental de ceux qui s'occupent des problèmes politiques et sociaux ? Et pourquoi, à l'intérieur du fait divers, ce « tri des événements » ?

Ce qui arrive « hors de la Cour » est qualitativement, c'est- à-dire historiquement, différent de ce qui arrive « à la Cour » : c'est infiniment plus nouveau, épouvantablement plus avancé.

Voilà pourquoi les puissants qui se meuvent « à la Cour » et ceux qui les décrivent — « à la Cour » eux aussi, pour pouvoir, logiquement, le faire - se meuvent comme d'atroce ridicules, caricaturales idoles mortuaires.

Dans la mesure où ils sont puissants, ils sont déjà morts, parce que ce qui « faisait » leur puissance — à savoir une certaine manière d'être du peuple italien — n'existe plus : leur existence est, par conséquent, un tressautement de marionnette:

Sortant « hors de la Cour » on retombe dans quelque autre chose : le pénitencier de la consommation. Et les principaux personnages de ce pénitencier sont les jeunes.

Etrange à dire c'est vrai que les puissants ont été largués par la réalité avec, collé à la peau comme un masque grotesque, leur pouvoir clérico-fasciste, mais il est non moins vrai que les hommes de l'opposition ont été, eux aussi, largués par la réalité avec, collés à la peau comme un masque grotesque, leur progressisme et leur tolérance.

Une nouvelle forme de pouvoir économique (c'est-à-dire la nouvelle, véritable âme — si Moro me permet ce mot — la démocratie chrétienne, qui n'est plus un parti clérical parce que l'Eglise n'existe plus) a réalisé à travers le développement du pays une fallacieuse forme de progrès et de tolérance. Les jeunes qui sont nés et ont été formés en cette période de faux progressisme et de fausse tolérance, sont en train de payer ce mensonge (le cynisme du nouveau pouvoir qui a tout détruit) de la façon la plus atroce. Les voici autour de moi, une ironie imbécile dans les yeux, un air stupidement fait, une canaillerie agressive et aphasique — quand ce n’est pas une souffrance et une appréhension de pensionnaires, la réelle intolérance de ces temps de tolérance...

Toujours dans le même numéro de L'Espresso, Moravia fait la recension d'un film : un père, homme de bien, a un fils contestataire, assassin etc. —, et il conclut — en cela d’une absolue cohérence avec lui-même — qu'à un père semblable dans de telles conditions, il ne reste rien d'autre à faire qu’à « chercher à comprendre son fils » : ne pas dramatiser, ne pas le tuer, ne pas se détruire, mais chercher à le comprendre. Et moi je me demande : Et quand il l'aura compris? Et après ? Après qu'il aura accompli ce geste magnifique de libéralisme moral ? Certes, le comprendre dont parle Moravia est un comprendre rationnel, c'est-à-dire occidental : il engendre nécessairement l'agir. Admettons que ce père – après s’être mis dans l'état d'esprit d'un entomologiste qui étudie son insecte — réussisse à la fin à comprendre son fils et découvre que c'est un imbécile, un présomptueux, un indécis, un agressif, un vaniteux, un criminel en puissance, ou bien également un être sensible, désespéré. Que devra-t-il faire ? Se contenter de l'avoir compris? Mais se contenter de cela implique impartialité et indifférence. C'est l'agir qui distingue. Et un père qui aime agit. Il est destiné à mordre la poussière comme le méprisé Laïus : rien d'autre n'est possible. Par conséquent le comprendre est la moindre des choses. Et l'agir ne peut être autre chose sinon agresser son fils pour pouvoir à la fin, justement, mordre la poussière. Je regarde les enfants, je cherche à les comprendre et puis j'agis ; j'agis en leur disant ce que je crois être la vérité sur eux :

« Vous, vous vivez dans le fait divers, qui est la véritable histoire, parce que — bien qu'elle ne soit ni définie, ni acceptée, ni parlée elle est infiniment plus avancée que notre histoire opportuniste; parce que la réalité est dans le fait divers « hors de la Cour » et non dans ses interprétations partiales ou, pire encore, dans ses travestissements. Mais ce fait divers vous veut écartelés par une crise de valeurs parce que le pouvoir, créé en définitive par nous, a détruit toute culture antérieure, pour en créer une à lui, faite de pure production et consommation, et par conséquent de faux bonheur. La privation de valeurs vous a jetés dans un vide qui vous a fait perdre toute orientation et vous a humainement dégradés. Votre « masse » est une « masse » de criminels en puissance à qui on ne peut plus parler au nom de quoi que ce soit. Vos quelques élites cultivées — socialistes ou radicales ou catholiques avancées — sont étouffées d'une part par le conformisme, de l'autre par le désespoir. Les seuls qui se battent encore pour une culture et au nom d'une culture, dans la mesure où il s'agit d'une culture « différente » projetée vers le futur, et donc au-delà, dès son principe, des cultures perdues (la culture de classe, des bourgeois, et la culture archaïque, du peuple), ce sont les jeunes communistes. Mais combien de temps encore pourront-ils défendre leur dignité ? »

Pier Paolo PASOLINI.

Ce texte, traduit par Madeleine JUFFÉ, est paru dans le Corriere della Sera du 1er  août 1975.

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:44

Dans la précédente chronique (1), Hugo Chavez se réjouissait du retour de Karl Marx dans les rues de Moscou. Sait-il ce que le grand philosophe pensait de Simon Bolivar, son idole ? J’ai mis très longtemps avant de trouver les informations qui suivent et qui me paraissent éclairantes. Je connaissais ses écrits au sujet des USA sans connaître son opinion sur les révolutions d’Amérique du Sud. Or, en 1858, un ami nord-américain du philosophe lui demanda, pour son encyclopédie, quelques lignes sur Bolivar. Dans le cadre d’une vingtaine de pages, le résultat fut sidérant : Bolivar réduit au portrait de « véritable Soulouque » (un dictateur oublié d’Haïti). Pourquoi ?

 Marx découvrit que Bolivar étant le prototype des mythes modernes, lui, philosophe rationaliste, devait donc se livrer à sa première activité : détruire les mythes. Pour Marx, tout en étant une force créatrice, les mythes masquent la réalité du rapport des forces (la lutte des classes).

 Premier point : c’est vrai, Bolivar fut très tôt un mythe, et au nom du mythe, encore ces dernières années, la vie réelle de la maîtresse du héros a été niée par les adorateurs du Libertador, qui allèrent jusqu’à brûler leur correspondance !

 Deuxième point : pour dénoncer le mythe fallait-il ridiculiser toutes les luttes d’indépendance de l’Amérique hispanique ? Marx aurait dû être sollicité pour écrire la biographie de Tupac Amaru, mais connaissait-il seulement ce paysan indien ?

 Pour comprendre la féroce actualité des questions posées commençons par celle du nationalisme. Pour Marx, les prolétaires, la force de l’avenir, n’avaient pas de frontières donc, quand l’Irlande s’engagea dans la lutte pour échapper au joug de l’Angleterre, il dénonça ce faux combat. Or, depuis cette époque, le néolibéralisme a démontré sa capacité à abolir les frontières, afin de satisfaire les besoins des transnationales et les objectifs du capitalisme financier et féodal. Une lutte pour des droits nationaux n’a pas à être assimilée automatiquement au nationalisme sous peine de perdre une dimension de la lutte des classes. Comment trouver ridicule le nationalisme français et souhaitable le nationalisme corse ou tchétchène ?

 Quant à Bolivar, il n’était pas un nationaliste mais un fédéraliste qui voulait unifier toutes les Amériques où je note une énigme : d’un côté une zone de langue espagnole éclatée en de multiples pays et de l’autre, une zone de langue portugaise formant un seul pays aussi grand que les USA (si on fait abstraction de l’achat de l’Alaska). Donc l’idée de Bolivar d’unifier l’Amérique hispanique n’était pas totalement utopique. Marx réduit aussitôt ce combat à une soif de pouvoir du Libertador. Aux yeux de Marx, l’intrépide général avait de toute façon tort. Tort d’être nationaliste en cherchant à libérer le Venezuela et tort d’être fédéraliste en tentant d’unifier les Amériques ! S’il est juste de démontrer que Bolivar fut en partie un jouet entre les mains de l’impérialisme anglais soucieux d’en finir avec son adversaire espagnol, pourquoi ne pas pousser la réflexion plus loin ? Car le Bolivar unitaire entrait en contradiction avec les intérêts de ses commanditaires. Pour combattre l’Espagne, les Anglais appuyèrent toujours le Portugal qui ne fut pas ennuyé, quand il construisit un Brésil à sa dimension. Mais en 1820, pour les mêmes Anglais, il n’était plus question de recréer des entités aussi grandes, pour qu’ils puissent exercer plus facilement une domination sur des zones émiettées.

 Et que dire de la révolution bourgeoise de Bolivar ? Si le Libertador comprit les bienfaits de l’alliance avec l’Angleterre, il comprit aussi les bienfaits d’alliances avec les Noirs et les Indiens. Non, Monsieur le grand Karl Marx, Bolivar n’était pas l’idiot du village seulement soucieux de sa gloire de caudillo bonapartiste et plus pressé de chanter et de danser que de créer une démocratie ! Les Amériques n’étaient pas des pays sans histoire incapables de donner un sens à leurs luttes (le sens marxien de l’histoire étant celui du développement industriel producteur des fossoyeurs du capitalisme). Ridiculiser les comportements militaires de Bolivar (un homme fuyant en permanence les combats) mériterait un peu plus de dialectique.

 L’analyse de la diatribe contre Bolivar doit se lire en parallèle avec ses diatribes contre les paysans « même » européens. Pour l’excuser, des défenseurs de Marx parlèrent d’un manque d’information et d’un européocentrisme. Marx a toujours soigné sa documentation (pour Bolivar aussi) et n’a pas cru que l’Europe était le centre du monde (le prolétariat jouait ce rôle à une époque où les frontières n’étaient pas des fossiles essentiels). Son univers était celui de l’infrastructure économique comme base de toute étude. Sous l’angle des forces dominantes, l’histoire lui a totalement donné raison (le fric dirige le monde), mais sous l’angle des forces révolutionnaires, l’histoire lui a donné totalement tort (la classe ouvrière toujours présente n’a pas accompli sa mission). Alors que les paysans, les Indiens, les femmes contribuent à des luttes essentielles.

 Face aux révolutions des Amériques, Marx aurait pu repenser son matérialisme historique. Il aurait compris que la décisive Révolution mexicaine de 1810 qui n’a pas eu son Bolivar, car conduite par des paysans indiens, annonçait dans ce pays, la naissance du PREMIER parti communiste du monde en 1919 (avant celui de l’URSS). Il aurait compris que la conscience révolutionnaire ne suit pas les chemins fixés à l’avance par l’évolution des forces productives (d’où justement la révolution de 1917 dans la retardataire Russie).

Il aurait compris que le reproche qu’il adressa à Victor Hugo qui aurait présenté le coup d’Etat du 2 décembre 1851 comme un bizarre événement tombé du néant céleste, pouvait lui être renvoyé pour sa biographie de Bolivar : Marx expliqua à son ami Engels qu’« il n’était pas question de présenter en Napoléon 1er cette canaille si peureuse, brutale et misérable ». Comme si Bolivar était seulement le produit de son caractère ! (pour le cas où tel aurait été son caractère). Les grands hommes politiques symbolisent toujours tout un mouvement de la société, et l’effort de l’historien, celui que généralement s’applique à réaliser Marx quand il parle du triangle Allemagne, France, Angleterre, consiste à percer ce lien entre le mouvement de l’histoire et sa personnalisation par des mythes. Mais pour parler des attardés de l’Amérique hispanique, inutile d’aller chercher très loin les références. D’autant que quand Marx mentionne le couronnement de Napoléon 1er il fait comme si Bolivar, qui y aurait assisté, se plaça du côté du monarque, alors que d’autres témoignages indiquent au contraire son aversion pour le cinéma impérial. Dans la bio écrite par Marx, l’absence de toute référence à Simon Rodriguez, le penseur qui guida Simon Bolivar et qui était avec lui au moment du sacre de Napoléon 1er est significative.

 Comme toute révolution, celle engagée par Bolivar avait plusieurs faces ce qui donna plusieurs pays. Plusieurs pays dont la couleur fut celle, au bout du compte, des divers rapports à l’agriculture et au passé colonial, en lien avec la présence et l’histoire des Indigènes. Depuis des années, je tente de faire réévaluer les combats paysans à la lumière des enjeux démocratiques, en constatant tous les jours qu’ils restent souvent rangés parmi les folklores du passé (dans la mouvance communiste comme dans les autres). Malgré le bond en avant que le mouvement Via campesina suscita, par son action, en matière de récupération historique de luttes paysannes, devenues des luttes alimentaires, c’est-à-dire luttes pour la qualité de notre alimentation, donc des luttes globales, il reste à reprendre le débat sur la propriété et donc sur la démocratie. Les Amériques se caractérisent par des réformes agraires toujours reportées à plus tard et pourtant toujours à l’ordre du jour (grâce aux luttes sociales). Lula au Brésil vient de la reporter tandis que Chavez subit les feux de la critique pour avoir rendu des terres aux paysans.

 Il arrive à Chavez d’être présenté très exactement comme Marx a décrit Bolivar (par adversaires ou défenseurs !). Le passé devra-t-il longtemps se répéter ? Après la comédie aurons-nous la tragédie ? Je le crains. Et pour qui voudrait pousser plus loin l’étude je renvoie au petit livre que nous avons en français où Marx parle de l’Algérie et des peuplades de ce pays qu’il visita vers la fin de sa vie afin de se soigner (Lettres d’Alger, au Temps des Cerises).

15-02-2005

 1 - ce texte fait partie d’un livre de chroniques jamais publié.

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:20

En 1945 Neruda est élu, pour le Parti communiste du Chili, sénateur pour les provinces du Nord, Tarapaca et Antofogasta. Quatre mois après il adhère officiellement au PCCh dont il est un sympathisant depuis 1936. C’est la guerre d’Espagne, qui le pousse vers l’engament sociale et sous doute sous l’influence de Rafael Alberti et peut-être plus encore du Péruvien César Vallejo qui rejoint le communisme.

Lui l’homme de la verdure du Sud, du froid du sud, il est donc l’élu des arides et chaudes régions du Nord. Pourquoi ?

C’est à Iquique qu’est né le premier journal ouvrier, le premier syndicat ouvrier, la première Maison du Peuple, la première section du parti socialiste puis du parti communiste, c’est là l’influence traditionnelle du courant révolutionnaire.

La gauche traditionnelle d’aujourd’hui devrait en tirer quelques leçons à constater que c’est dans cette région que le nouveau Parti progressiste vient d’emporter plusieurs postes de maires et de réussir un score électoral sans précédent le projetant parmi le premier des partis. L’histoire du Chili se joue à Santiago-Valparaiso mais l’histoire de la nouveauté révolutionnaire se joue dans le Nord.

 

Donc Neruda sera sénateur et sa carrière politique va lui révéler les turpitudes de l’univers du pouvoir. Sa notoriété est telle qu’il est appelé à l’aide (comme toute la gauche) par le candidat à la présidence de 1946, le membre du parti radical (qui existe toujours) Gabriel González Videla. Malheureusement moins d’un an après, l’homme ayant été élu président se lance dans une répression féroce d’une guerre de mineurs dans le Nord, à Lota. Les grévistes seront envoyés en camp de concentration comme celui de Pisagua, qui reprendra du service après 1973 !

Le 6 janvier 1948, Neruda prononce au Sénat un discours sous le titre célèbre « j’accuse » pour dénoncer le sort fait aux mineurs.

Neruda doit se cacher et en septembre 1948 suite à la Loi de défense permanente de la démocratie baptisée « loi maudite » par ses adversaires le PCCh est interdit et neruda qui vit caché depuis plusieurs mois doit fuir son pays. Ce moment sera si crucial pour le poète qu’il en fera le récit le jour de son discours pour la cérémonie du Prix Nobel.

Période cruciale puisque c’est au cours de cette fuite (avec le passeport de Miguel Ángel Asturias, le Guatemaltèque) qu’il croisera au Mexique la chanteuse chilienne Matilde Urrutia sa dernière épouse et qu’il arrivera à Capri chez l’ami historien Edwin Cerio.

 

En 1998, Leonidas Aguirre, se propose sous le titre de « Discursos Parlamentarios de Pablo Neruda (1945-48)», de publier les discours du poète mais Agustín Figueroa au nom de la Fundación Pablo Neruda (il serait trop long d’expliquer comment cet avocat est devenu le maître de la Fondation) décida d’en empêcher la publication, devant les tribunaux, lui seul pouvant donner l’autorisation d’user des textes du poète ! Les tribunaux donnèrent raison à Leonidas Aguire car des discours parlementaires ne tombent pas dans le domaine des droits d’auteur, mais l’affaire a révélé le souci de la Fondation de masquer la dimension politique du poète pour privilégier, celle du collectionneur, du voyageur, de l’intellectuel ou du bon vivant.

Le prologue du livre a été écrit par Volodia Teitelboim, qui devient alors un membre dissident du directoire, où il rappelle que « le livre d’Aguirre évoque ni plus ni moins qu’un chapitre indispensable de l’œuvre nerudienne, jusqu’à présent effacée, et pratiquement inaccessible pour le public. »

 

En fait, la Fondation Pablo Neruda, qui gère, par volonté du poète et de sa femme, les droits d’auteur et le patrimoine de Pablo, a surtout privilégié la dimension commerciale de ce « capital » et de ce point de vue a totalement réussi à faire de Neruda, un Chilien universel.

Prenons un minuscule point technique : à la maison de Santiago, tout se fait avec des guides, à celle de Valparaiso tout se fait avec des audio-guides et à celle d’Isla Negra, pour le moment il y a les deux dispositifs.

Quelle est la différence entre un guide et un audio-guide ?

L’audio-guide a l’avantage sur le guide de proposer à tout moment, au client, la langue de son choix. Il y a bien à Santiago des visites en diverses langues mais il faut attendre le bon moment et il arrive par exemple que la visite en anglais rassemble seulement une personne.

Mais l’audio-guide a un défaut : il diffuse une version officielle, contrôlée au mot près tandis que le guide… peut dépondre aux questions. Et l’audio-guide supprime les emplois de guides qui sont souvent des passionnés du poète.

Jean-Paul Damaggio

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:19

En 1966 les Editions Gallimard publient, Elégie à Pablo Neruda de Louis Aragon. D’entrée le livre donne « l’argument du poème » après les deux vers de Neruda qui n’ont pas besoin de traduction : « Entre morir y no morir /me decidi por la guitara » : « Au printemps de 1965, un tremblement de terre ravageant le Chili ruine la maison de Pablo Neruda au bord du pacifique. A cette occasion, Aragon s’adresse à son ami, mêlant aux siens propres des vers du poète chilien qui l’interrompt pour dire son poème Le Paresseux, nul ne sait pourquoi de tant de vers choisi. »

Le Paresseux est un des derniers poèmes de Vaguedivague publié en 1958 mais seulement traduit en France en 1971, donc la version de 1966 est une première version très différente par la traduction, de celle de Guy Suarès de 1971 (que je préfère nettement). J’en donne le texte à la fin.

Ce poème est sans nul doute choisi pour dire que malgré le tremblement de terre destructeur Neruda reprend son affirmation : « je ne veux pas changer de planète » qui dans la traduction donnée dans Elégie à Pablo Neruda est : « Pourquoi donc changer de planète ».

 

Les deux poètes sont unis par « le plaisir » du drame même si en cette occasion Neruda en rigole quand Aragon en pleure.

 

Aragon reprendra du poème les thèmes de l’océan « au bord de l’océan par dérision qu’affuble un nom pacifique », de la terre, de la maison, et la symbolique du vin avec celle de la guitare.

« Ah ce n’est pas le vin qui naît des pieds du peuple

Mon ami mais c’est notre sang

Palpe la nuit, palpe la pluie, palpe tes pleurs

Nous sommes neige d’or naissant

Ô poésie »

 

Cette terre qui tremble réellement pour l’un (on dit les Chiliens philosophes face à l’inévitable) et symboliquement pour l’autre reste plus encore pour le Français, le prétexte au grand lyrisme.

« Que sommes-nous venus faire dans l’histoire des hommes

Que souffrir

Que sommes-nous venus chercher dans leur folie

Pourquoi s’être jetés entre eux bétail sacrificatoire »

 

Oui, pourquoi ? Jean-Paul Damaggio

 

LE PARESSEUX

Des choses de métal continueront

à voyager entre les étoiles,

des hommes exténués monteront,

violenteront la douce lune

et là-bas fonderont leurs pharmacies.

 

En ce temps de plein raisin

le vin commence sa vie

entre la mer et les cordillères.

 

Au Chili les cerises dansent,

les obscures jeunes filles chantent,

et l'eau brille sur les guitares.

 

Le soleil touche toutes les portes

et fait des miracles avec le blé.

 

Le premier vin est rosé,

il est doux comme un enfant tendre,

le second vin est robuste

comme la voix d'un marin

et le troisième vin est une topaze,

un coquelicot et un incendie.

 

Ma maison a mer et terre,

ma femme a de grands yeux

couleur de noisette sylvestre,

lorsque la nuit vient la mer

s'habille de blanc et de vert

et la lune ensuite sur l'écume

rêve comme une fiancée marine

 

Je ne veux pas changer de planète.

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:18

(encore sur Humberstone...)

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, le soleil écrase de ses rayons la ville d’Humberstone et les deux vendeuses de son unique boutique s’ennuient. « S’ennuient » n’est peut-être pas le mot juste. Si elles sont trop jeunes pour avoir connu la folle activité de la ville qui s’est vidée d’un coup, d’un coup d’un seul, à l’aube de l’année 60, elles appartiennent à l’autre épopée, celle qui, à partir du 23 novembre 1997, a tenté de sauver les vestiges d’un passé incroyable, aussi plus que vendeuses elles sont une part de l’âme qui survit ici, en plein désert..

Ce jour de novembre, la Corporación Museo del Salitre regroupant 1500 membres signe l’achat du site au milliardaire d’Iquique Isidoro Andía Luza, qui ne savait plus quoi en faite. L’Etat avait manifesté un encouragement quand par un décret du Ministère de l’éducation, numéro 320, de janvier 1970, il avait désigné la ville, Monument national. Avec le régime militaire l’heure n’était pas à célébrer la classe ouvrière dont cette ville est un symbole, car oui, c’est une ville-usine si bien que sa fermeture signait la fin de toute vie dans ses rues, donc il a fallu attendre, aussi, quand le 15 juillet 2005, à force de réclamations, l’ensemble du site devient « Patrimoine Mondial de l’Unesco », l’enthousiasme a saisi des centaines d’anciens travailleurs de la mine qui ont voulu faire franchir un pas de géant à leur musée.

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, quelques haut-parleurs d’une radio installée sur la place centrale de la ville, tentent de signifier une animation qui malheureusement n’est pas de saison. Les vendeuses constatent surtout la présence des rénovateurs du lieu qui par des tranchées dans les rues donnent l’impression qu’ils vont installer l’eau courante dans chaque appartement de quelques rues vides et ce vide contraste profondément avec la taille du lieu. Existe-t-il au monde, ville plus fantôme qu’Humberstone ? Nous sommes en plein désert, à plus de 50 km de toute civilisation et pourtant, une fois la porte d’entrée passée on y entre par la rue Baquedano comme si nous étions dans la splendide Iquique ! En effet, la ville à une porte d’entrée car c’est une ville-usine qui était de ce fait entourée d’une palissade. Et après la rue Baquedano, en tournant à droite, le visiteur se donne la sensation de circuler presque dans le luxe ! Sur la place centrale les haut-parleurs de la radio diffuse une chanson de Compay Secundo popularisée par le film Buena Vista Social Club. Et justement le promeneur se sentant subitement fantôme à son tour, arrive devant le Club social d’Humberstone.

 

Les deux vendeuses voient passer un couple de touristes et surprise, munis d’une grande bouteille d’eau, ils s’installent sur un banc de la place dessinée comme le drapeau britannique, devant le Club social, et sort de son sac… un pique-nique ! Depuis qu’elles vivent là, jamais des visiteurs n’avaient souhaité se donner l’illusion qu’ici, on avait mangé, joué, rigolé… Elles espéraient vendre trois bricoles et devront se contenter de regarder passer le temps d’autant que même pour les toilettes, gratuites dans le Club social qui faisait hôtel, on n’a rien à leur demander. Au menu, avocat, tomate, mortadelle et petits gâteaux…

 

Que viennent faire les Britanniques et pourquoi ce nom d’Humberstone ? Nous sommes dans l’univers du salpêtre qui va propulser le Chili sur la scène internationale pour deux raisons : le nitrate qui fait le bonheur de l’agriculture productiviste nouvelle, et la guerre de 14-18 qui, négligeant le travail des champs, fait de ce nitrate la source de la poudre. Pour conduire cette industrie à bon port (c’est-à-dire au bénéfice des pays européens) ingénieurs anglais et allemands viendront assurer le contrôle des opérations. Santiago T. Humberstone est l’un d’eux. Né le 8 juillet 1850 il devient ingénieur des mines, et plus particulièrement ingénieur chimiste. Dès ses 25 ans il s’implique dans la Compagnie du Salpêtre de Tarapacá après avoir débarqué à Pisagua le 6 janvier 1875. Introducteur du système de James Sanks il fait faire un progrès immense à la production du nitrate. Il prend sa retraite en 1925 (il a tout de même 75 ans) et meurt le 12 juin 1939 pour être enterré dans le cimetière anglais de Tiliviche. Il a eu le temps d’apprendre que la ville-usine de La Palma, après une forte rénovation en 1934 va finalement porter son nom. Etrangement ce nom de La Palma avait traversé le temps alors qu’il avait été donné par les Péruviens au moment de sa création en 1872 du temps où ce coin de pays appartenait au pays voisin. La Palma c’est une grande bataille qui a vu s’affronter deux Péruviens, Ramon Castilla et José Echenique.

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, arpenter les rues de la ville c’est retrouver le partage habituel entre zones aux classes sociales bien marquées : là le quartier des riches, là le quartier des hommes mariés, là celui des célibataires. Là le quartier du commerce, là le quartier du loisir. Mais qui arpente encore les rues ? Si au départ, la présence des anciens étaient encore forte, si la mémoire était vive tout semble s’estomper et la meilleure preuve, ce sont les graffitis sur les murs que les visiteurs d’hier laissaient en abondance (bêtement), et qu’il n’est plus besoin d’effacer aujourd’hui. Seules les plaques de fer de la piscine témoignent de ce premier succès touristique. Les vendeuses en savent quelque chose puisque si elles ne sont pas les survivantes de la ville ouvrière elles deviennent les survivantes de la ville touristique. En 2007, dans l’enthousiasme de la nomination par l’Unesco, les gestionnaires de la ville-musée confièrent à Ernesto Zepeda Rojas la confection d’un petit fascicule destinée aux touristes où il écrit : « Actuellement, dans la zone du marché, il y a dix petits magasins qui offrent de l’artisanat local, des livres, des films et photos, des chapeaux et des objets divers que les touristes acquièrent pour emporter avec eux un souvenir du musée. » Tant d’efforts de rénovation vont-ils être vains ? Jack Forton est passé par là en l’an 2000 et il n’y avait alors que l’église de restaurée. Elle le fut par le précédent propriétaire en 1989 car tout de même on ne pouvait laisser se dégrader le site sans sauver au moins l’Eglise ! Le même auteur indique au sujet du théâtre : « Il est repeint chaque année pour effacer les graffitis des touristes. Pas un seul bâtiment n’est exempt des « signatures » des visiteurs irrespectueux. Un grand dommage. »[i]

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, l’air se fait plus pesant au fil des heures et nos deux pique-niqueurs ont fini par avaler toute leur bouteille d’eau. Ils se dirigent alors vers la petite boutique à l’étonnement des deux vendeuses. Pas parce qu’ils achètent de l’eau, mais parce qu’ils pensent acheter un livre ! La journée serait-elle plus faste que prévue ? En fait ils croyaient que la brochure d’Ernesto Zepeda Rojas était toujours disponible mais ils ne trouvent que le récit d’un ouvrier racontant sa vie dans l’usine, racontant la fin de l’usine, un récit techniquement publié avec des moyens minimum ce qui en rend le prix tout à fait abordable. Les touristes se décident et l’affaire est conclue. Ils sont là depuis deux heures mais il reste encore l’usine à visiter car que serait la ville sans l’usine et le cimetière des machines est aussi impressionnant que le reste. Au fait, où était le cimetière dans cette ville ? Rien ne l’indique sur le plan.

 

Une des belles rénovations, en allant vers l’usine, c’est le kiosque à musique. A côté, il y a avait le local syndical mais il a brûlé en 1963 et ne sera pas reconstruit. Le terrain de tennis n’est pas mal, et en plusieurs endroits les salles font musée. Celle des affiches sur le Nitrate du Chili rappellent à merveille tout ce que les consommateurs des pays riches ont pu manger grâce à l’apport en nitrate, dans les champs de leurs agriculteurs. Mais l’usine elle-même ? Zepeta Rojas en décrit tous les éléments et on a la sensation que survivaient là des surhommes capables de défier toutes les lois de la nature, celles de la chaleur particulière-ment. Souvent il rappelle que les salaires étaient importants mais que la moindre erreur était fatale. Dans la ville, il y avait un hôpital (avec maternité) et visiter aujourd’hui la maison de son directeur en chef, à côté de celles des autres personnages clefs, permet de comprendre que lui, devait gagner bien plus encore. Combien de morts par accidents de travail ? Bien que touristique la brochure de Zepeta Rojas rappelle cet événement national chilien qui vit l’armée tirer sur la foule des grévistes le 21 décembre 1907 et faire 2000 morts. L’événement est si peu étudié avec minutie que Jack Forton, pourtant attentif au peuple, parle seulement de 1000 morts !

 

 



[i] Espaces Latinos, n°188 novembre 2001. Jack Forton grand connaisseur du Chili a proposé à ce moment-là un guide du Chili chez Peuples du Monde.

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:15

Peut-être cet texte à la traduction imparfaite est-il déjà sur le blog. Il mérite d'être à laplace Chili. JPD

Neruda et une pierre couverte de mousse par Sepulveda

 Voici quelques semaines la journaliste chilienne Isabel Lipthay m’envoya d’Allemagne une histoire émouvante qui parlait d’un autre Neruda, à la marge des justes célébrations pour les cent ans de sa naissance et, que nous pourrions intituler : « les raisons du silence ».

Je n’ai pas connu Pablo Neruda dans son intimité, à peine si je l’ai vu trois fois, mais ces occasions furent pour moi décisives pour conclure que dans ses yeux il y avait une tristesse singulière, quelque chose comme la tristesse des naufragés qui, une fois sauvés et revenus dans leurs lieux d’origine, conservent la nostalgie de l’île déserte dans laquelle vécut Robinson Crusoë, tristesse qui s’accroît avec la certitude que jamais ils ne reviendront dans cette île.

L’histoire d’Isabel Lipthay, écrite brièvement comme doivent l’être les bonnes histoires, me décida à hâter un voyage en Hollande prévu pour octobre, et je partis, décidé à rencontrer moi aussi la pierre oubliée et couverte de mousse.

Pendant le voyage j’ai cherché dans la meilleure biographie de Pablo Neruda, celle écrite par son ami et camarade du Parti communiste chilien, Volodia Teitelboim, certainement la meilleure jamais écrite, des renseignements sur Maria Antonieta Hagenaar, la mythique « hollandaise de Java », la première épouse de Neruda à laquelle il dédia des vers pleins de crainte et que résumait le désamour qui se résout seulement par une distanciation définitive. Je n’ai pas rencontré beaucoup d’informations, à peine quelques pincées qui confirmaient qu’en effet elle fut mariée avec le poète, et qu’ensemble ils eurent une fille : Malva Marina.

On dit et on sait que les femmes qui accompagnèrent Neruda eurent une importance capitale dans son œuvre de poète. Avec Maria Antonieta de Hagenaar il partagea les années d’exil pendant lesquelles son génie rencontra les éléments pour écrire « Résistance sur la terre ».

Malva Marina Reyes-Neruda s’appelait Neftali Reyes. Elle naquit à Madrid le 18 août 1934 et peut-être fut-elle appelé à être la fleur la plus importante dans cette maison madrilène, que les amis du poète, Antonio Machado, María Teresa León, García Lorca, Miguel Hernández, Rafael Alberti, appelaient avec raison « la maison des fleurs ». Mais Malva Marina naquit avec le sceau indélébile des fleurs transitoires, de celles qui ne réussissent pas à montrer la plénitude de leurs pétales ni à offrir l’enivrement de leurs arômes. La fille naquit hydrocéphale et peut-être est-ce sa naissance qui marqua le poète d’une douleur définitive puisqu’il n’existe pas de douleur plus intense que celle d’avoir la certitude de survivre à ses enfants.

Les vers dans lesquels Neruda parle de sa fille sont tristes, énigmatiques comme si le poète avait tenté de se sauver de sa douleur par la perfection de son génie : « Oh niña entre las rosas, oh presión de palomas / oh presidio de peces y rosales / tu alma es una botella de sal sedienta…. » « Ode avec une lamentation ». De toute la riche correspondance entretenue par Neruda, c’est seulement dans une lettre à son père qu’il mentionne la présence de sa fille : « Il semble que la fille soit née avant terme, et il a coûté beaucoup pour qu’elle vive … ».

En 1936 les madrilènes se préparent pour la grande tragédie du fascisme, La République était en danger, Neruda était un activiste de la démocratie, il ouvrait sa maison à tous ceux qui étaient décidés à lutter contre Franco, et il ouvrit aussi son cœur à une autre femme : Delia del Carril, « La petite fourni », peintre et camarade de combat. Maria Antonieta Hagenaar, la Hollandaise de Java disparut de sa vie, et avec elle la petite Malva Marina qui se retira de la vie du poète avec le même silence que celui de la marche d’une ombre.

En cette même année 1936 «  a la hora del fuego, al año del balazo » si bien définie par César Vallejo[1], la Hollandaise de Java, sa solitude d’abandonnée et sa petite Malva Marina quittent l’Espagne pour la Hollande. Peut-être en ses valises emportait-elle les vers que Federico Garcia Llorca lui écrivit comme seul souvenir : « Niñita de Madrid, Malva Marina / no quiro darte flor ni caracola : / ramo de sal y amor, celeste lumbre / pongo pensando en ti sobre tu boca ».

Eloignée de la beauté et de l’horreur, loin de l’amour et de la haine, Malva Marina continua son existence végétale à Gauda, abandonnée aussi par sa mère qui en confia la garde à un couple hollandais. Elle ne sut rien de la fin de la République en Espagne, ni de la mort de Garcia Lorca, ni de la mort de Machado, ni de la mort de Miguel Hernandez, ni de la mort de la poésie quand tomba la dernière barricade dans le quartier madrilène de Lavapiés. Elle ne sut pas que les nazis envahirent la Hollande et que, dans toute l’Europe, l’horreur marchait au pas d’une musique wagnérienne. Elle ne sut pas davantage que son père organisait de Trompeloup, près de Bordeaux, la plus grande opération de sauvetage de républicains espagnols poursuivis par Franco[2], et par les autorités pro-nazis de la France occupée. L’eau qui noyait sa tête la laissa flottante dans le ventre simple des absents et elle se refusa à naître dans un monde de crainte et d’épouvante.

Le vieux cimetière de Gauda est un monument national, comme me l’expliqua mon ami Gerd Kooster, aucune tombe ne peut être ouverte ou annulée, ce qui rend son éternité aussi éternelle que la fragile éternité de la planète.

Après avoir parcouru pendant une heure les étroits sentiers du cimetière envahi par une végétation dominée par la faible verdure de l’humidité, nous avons rencontré la tombe de Malva Marina, cette petite présence du sang d’un des poètes les plus grands de tous les temps, et peut-être la responsable de son rictus de tristesse qui accompagnait toujours son visage, un peu comme si l’eau qui noyait Malvina Marina s’était installée à jamais dans ses cernes.

L’inscription qui couvre cette pierre où pousse la mousse est laconique : « Ici demeure notre chère Malva Marina Reyes née à Madrid le 18 août 1934 et décédée à Gauda le 2 mars 1943 ».

Pourquoi les fougères poussent dans les cimetières oubliés ? Pourquoi les pies choisissent de tels lieux pour essayer leurs jacassements ? Pourquoi la mousse est synonyme de l’oubli ? Pourquoi Neruda dans son poème « Farawell » écrit : « desde el fondo de ti y arrodillado / un niño triste comme yo nos mira » ?

Salut, Pablo, Salut Poète, et comme l’écrivit si bien Atahualpa Yupanqui, « merci pour la tendresse que tu nous donnas ». Quand je lèverai mon verre pour trinquer à tes cent ans de poète et de camarade, ce sont ces questions, avec d’autres, que je te poserai. Et quand je reviendrai à la Isla Negra, à tes figures de proue, à tes collections de bouteilles et d’objets enfantins, je regarderai au bord de la falaise l’endroit où poussent encore les Mauves[3] balancées par la saumâtre brise Marine.

Luis Sepúlveda (pas de date, pas de lieu de publication)

 

P.S. Voici dix ans exactement je traduisais, pour le petit livre que j’ai consacré au Péruvien Nestor Cerpa, le premier article de presse de Sepulveda que j’avais croisé par hasard en Italie. Nestor Cerpa téléphonait à Sepulveda quand leur conversation fut brisée par les rafales de mitraillettes des militaires de Fujimori et Montesinos qui abattaient lâchement Nestor. Aujourd’hui Montesinos est en prison au Pérou et Fujimori vient d’être à nouveau arrêté au Chili en vue d’une éventuelle extradition pour le pays voisin. Y aurait-il une justice ?



[1] España aparte de mí est cáliz est un des textes les plus phénoménaux de l’écrivain péruvien dont la tombe est à Paris, au cimetière Montparnasse à quelques mètres de celle de Bourdelle.

[2] Un des poursuivis fut pris d’un dilemme : au moment d’embarquer pour le Mexique il apprit la naissance de son fils à Barcelone. Il décida de rentrer au pays et son fils eut l’occasion de le visiter pendant des années … en prison.

[3] Malva c’est « mauve » le nom d’une fleur.

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:14

« Nous sommes comme les chiens des rues. Ils sont à notre image, astucieux, prudents, sans agressivité, ils cherchent à se nourrir. Ils sont comme nous, sans histoire et préoccupés par leur survie. » Ronalth Smith prof à Valparaiso (Le Monde 16-17 juillet 2006)

 

 

En grand connaisseur du cas chilien, Alain Touraine, dont je ne suis pas un admirateur, indique en septembre 1973 : « La dictature chilienne n’a pas été une dictature mobilisatrice : ce n’était pas un fascisme, c’était une dictature libérale économiquement mais surtout répressive. La population n’a pas été mobilisée comme au Paraguay de Stroessner, on n’a pas répandu une culture politique ; l’appui à Pinochet c’était quand même plutôt du type Pétain qu’Hitler. »[i]

Alain Touraine a raison si l’on considère que la définition du fascisme s’arrête dans le temps. Oui, le Chili « n’a jamais choisi », indique-t-il aussi, et c’est donc une volonté extérieure, celle de Nixon, qui dirige la manœuvre.

 

A suivre ce chemin, le fascisme devient circonstanciel ce qui n’est pas impossible pourtant, par les camps de concentration, par la répression, par le coup d’Etat et sa brutalité, on retrouve bien des traits caractéristiques du fascisme. Alors ? Le franquisme est-il resté jusqu’au bout un fascisme ?

Je défends l’idée que les formes multiples prises par le fascisme, qu’il faut analyser en fonction des circonstances, n’efface pas de l’histoire, la catégorie générale de « fascisme » et que dans ce cadre là le pinochetisme a bel et bien été un fascisme.

 

La négation de l’histoire

Des côtés les plus divers monte ce constat : le Chili cultive plus l’oubli que la mémoire. Et pas seulement à propos de l’épisode Pinochet. Alain Touraine indique dans le même article : « C’est un pays qui souffre d’une sorte d’autocensure. (…) Je continue de penser que l’on ne peut pas penser l’avenir démocratiquement, si on n’a pas la mémoire de ce qu’a souffert la démocratie dans le passé. »

Dans le Monde l’historien chilien Ronald Smith indique : « Nous occultons l’histoire, nous n’assumons pas notre passé. Nous minimisons les événements quand la vérité est trop dure à affronter. »[ii]

Dans son dernier film[iii] Patricio Guzman insiste longuement, à travers divers témoignages sur ce culte de l’oubli si fort au Chili. Partout, l’élément fondateur de l’histoire chilienne, l’appel obsessionnel à la mémoire concerne seulement, la guerre d’indépendance et la guerre du pacifique, la guerre dans le nord du pays contre la Bolivie et le Pérou et encore, le souvenir de ce moment est trafiqué ! Par le culte des héros de cette période pourtant tardive avec Prat en figure de proue, le Chili prétend en appeler à son unité !

Le fascisme s’appuie toujours sur des pays rendus mythiques. Les uns en appellent à Jeanne d’Arc, les autres aux Aryens et pour les Italiens qui furent pendant des siècles en mal de pays, la religion de l’empire romain devait soulager toutes les douleurs.

Le Chili est un pays impossible et le rapport aux Mapuches du sud me semble révélateur de cette négation de l’histoire, histoire que Neruda tenta de réinventer par un Chant général.

 

Le mythe de la démocratie chilienne

Face aux autres pays d’Amérique du Sud le cas chilien présente une vie politique plus pacifiée, plus ordonnée, plus stable ce qui a conduit au mythe de la démocratie chilienne avec une armée qui en aucun cas n’avait de tendances à se lancer dans un coup d’Etat. L’existence d’un parti communiste puissant pouvait même laisser croire qu’à Santiago nous étions presque à Paris ! Si les dictateurs chiliens furent moins nombreux, moins féroces que ceux des pays voisins, ils ne sont pas des absents de l’histoire ; ils sont plutôt ceux qu’on veut rendre absents.

Le cas le plus emblématique est celui du président Balmaceda qui s’est suicidé après huit mois de guerre civile. Au cours de la projection du film présentant la bataille de Pozo Almonte l’animateur du groupe a fait observer que les historiens présentent encore les faits en disant que les opposants au président c’était les militaires vainqueurs des Péruviens alors que des militaires de la guerre du pacifique se trouvaient dans les deux camps. Le fait que Nixon se soit arraché les cheveux pour que la CIA puisse pénétrer au cœur de l’armée chilienne montre qu’en effet cette armée n’était pas toute désignée à rejoindre l’illégalité et le cas du père de Michelle Bachelet devenu présidente de son pays témoigne parfaitement du courage de certains officiers légalistes y compris dans l’aviation ! Pour bombarder La Moneda, les putschistes préférèrent en appeler à des pilotes de lignes de LAN (qui avait quitté depuis peu l’armée) qu’à des pilotes en exercice.

Il y a donc eu une démocratie chilienne mais dans le cadre de conflits toujours sévères avec ses adversaires.

 

L’écriture de la période Pinochet

Pour justifier les fascismes la musique est toujours la même : « Si sur le plan politique ils sont détestables, sur le plan économique ils ont marqué des points. » Et on a donc parlé du miracle chilien que certains contestent en disant que ce miracle s’est fait au prix d’un développement de la misère. Miracle pour les uns, désastre pour les autres ?

Le fascisme nie l’histoire car la première de ses fonctions c’est d’imposer sa propre version de l’histoire, une version linéaire où d’un pays au bord du gouffre la dictature conduit les habitants presque au paradis et pour le paradis comment ne pas admettre qu’il y ait un prix à payer ? Les « Chicagos Boys » qui ont expérimenté au Chili la stratégie néolibérale n’ont ni enfoncé ni fait décoller le pays ou les classes dirigeantes du pays.

« Somme toute, pour l’ensemble de la période dictatoriale on peut considérer que la performance économique du Chili est très proche de celle de la moyenne du continent latino-américain. De là à parler d’un miracle il y a un grand pas à franchir. Qui plus est, les 6,6% de croissance annuelle de 1984 à 1989 – les années les plus performantes de la dictature – tendent à surévaluer la performance car ils sont calculés par rapport au creux de la dépression, c’est-à-dire 1983. En, effet le pays venait de connaître las plus importante dépression de son histoire depuis les années trente, - 16% en cumulant 1982 et 1983.»[iv]

Depuis longtemps, l’histoire économique dépend davantage des circonstances internationales que des politiques locales surtout quand le pays est soumis si fortement que le Chili aux exportations. La montée actuelle du prix du cuivre est une aubaine pour le pays car même si tous n’en profitent pas, il reste des miettes pour chacun.

 

Le pétainisme un fascisme ?

L’extrême-droite en France comme au Chili n’a jamais été mesure d’exercer le pouvoir à elle seule ce qui ne rend pas moins fascistes les politiques de Pétain et Pinochet. La catégorie « fascisme » indique une direction pas un chemin.

« Le Chili comporte deux partis d’extrême-droite, l’Union démocratique indépendante (UDI) et Rénovation nationale (RN). Lez premier fut fondé par Jaime Guzman et d’autres jeunes, ardents collaborateurs de la dictature militaire de Pinochet, qui en arrivèrent à considérer cette dernière comme le principal facteur de libération du pays. Rénovation nationale fut créé sous la dictature (1987) avec le concours de l’Union nationale, du Front national des travailleurs et de l’UDI. L’UDI s’est séparé de RN en 1988, lorsque celle-ci prononça l’exclusion de Jaime Guzman. Le 11 septembre alors que le monde entier commémore tous les ans l’assassinat du président Allende, RN fête le coup d’Etat de 1973. Ce parti considère que l’organisation de la société doit être conforme à l’ordre moral de la civilisation chrétienne occidentale et le reste de ses principes découle de cette profession de foi. »[v]

Depuis les dernières présidentielles c’est l’alliance de ces deux partis qui gouverne le Chili !

Plus que de deux partis d’extrême-droite il s’agit d’une alliance entre une droite classique et sa version plus dure qui peuvent cohabiter à présent sans s’en remettre à une répression féroce. Pour moi, ça ne fait aucun doute, le Pétainisme a été un fascisme et si Pinochet entre plus dans cette tradition que celle d’Hitler (le nazisme ne fut pas le fascisme mais là aussi une version allemande du fascisme) il n’en est pas moins une forme actualisée de la dictature.

 

«Je leur ai dit : se acabo ! » Pinochet

Comme tout coup d’Etat, le 11 septembre ne dira sa « vérité » qu’après le 11 septembre car comme tout coup d’Etat il suppose d’abord une coalition d’où surgira ensuite un seul chef. Je me souviens de Podgorny, Brejnev et Kossygine et il resta Brejnev. A Santiago, la répression c’était aussi pour qu’il ne reste que Pinochet. La classe dirigeante attendait de lui qu’elle lui rende le pouvoir… et il le garda pour lui seul voilà pourquoi il a dit aux grands patrons « se acabo ! » Votre pouvoir s’est achevé comme Franco a dit à son meilleur banquier qu’il n’avait aucun compte à lui rendre. Le fascisme c’est aussi une revanche contre les forces économiques pour se situer (ou se donner l’illusion de se situer) au-dessus des classes. Le fils de famille modeste du nom de Pinochet, ou, le plus puissant Prince Président en 1851,  se voulaient au-dessus de tous, et il n’est pas surprenant que Pinochet qui se voyait avec des ancêtres français, ait si fortement cultivé la référence à Napoléon. Une façon pour moi de rappeler que c’est dans l’auto coup d’Etat de 1851 que je situe la naissance de l’histoire du fascisme. Non comme un anachronisme mais parce qu’avant de nommer la réalité il faut parfois du temps.

 

Jean-Paul Damaggio

 



[i] Espaces Latinos n°205 septembre 2005

[ii] Le Monde 16-17 juillet 2006

[iii] Nostalgia de la luz

[iv] Claudio Jedlicki, éconoliste, chercxheur au CNRS, Espaces latinos n°193 avril 2002.

[v] Octavio Rodriguez-Araujo, droites et extrêmes-droties dans le monde, l’atalante 2005

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:13

Astronomie rime avec Atacama

 

Vu les conditions climatiques du lieu, le désert d’Atacama a connu un premier projet colossal d’observatoire astronomique, le VLT (Very, Large Telescope) de l’ESO (European Southern Observatory mais cette réalisation est à présent éclipsée par le projet ALMA que Le Monde du 28 juillet 2007 présenté ainsi :

 

« Pourtant, le VLT ne sera bientôt plus le programme-phare du désert de l'Atacama. A 450 kilomètres au nord, l'ESO travaille sur un projet futuriste ALMA (Atacama Large Millimeter Array), un réseau de 66 antennes paraboliques de radioastronomie qui capteront ondes en provenance des zones froides de l'Univers, encore très mal connues car elles n'émettent pas de lumière visible. Le site choisi est le plateau de Chajmantor, à 5 100 mètres d'altitude — un lieu d'une beauté infinie, des roches multicolores entourées de pics à plus de 6 000 mètres. A l'origine, l'Europe, les Etats-Unis et le Japon avaient lancé trois projets concurrents dans la région. Après de longues négociations, ils ont réussi à s'entendre pour créer un programme international doté d'un budget de 1,3 milliard de dollars, cofinancé par l'ESO, un consortium américano-canadien et un organisme japonais auquel est associé Taïwan.

Les antennes mesurent 12 mètres de diamètre et pèsent 140 tonnes chacune. Elles sont mobiles car, selon le type d'observation, il faudra les serrer les unes contre les autres ou les éloigner. Pour les recevoir, on va donc construire 180 socles de béton et d'acier, éparpillés dans une zone accidentée de 400 kilomètres carrés. Un véhicule spécial, équipé d'une pince géante, permettra de les transporter de socle en socle. Chaque antenne sera reliée par fibre optique à un bâtiment rempli d'ordinateurs et d'instruments de mesure qui vont numériser et combiner les signaux avant de les transmettre vers l'extérieur. L'ensemble du système sera automatisé et piloté à distance. Seules des équipes de maintenance travailleront ici de temps à autre. »

 

Le côté fou de cette aventure c’est qu’il s’agit d’observer… ce qui ne se voit pas… ce qui n’émet pas de lumières. Il s’agit de percer les mystères du big bang en observant les émanations d’étoiles les plus mortes de toutes les étoiles. En ce lieu sans humidité les télescopes en question vont pouvoir accomplir l’impossible. Nous sommes là en territoire international et la route qui conduit à ce lieu est désignée sur les cartes comme route privée. Le projet devait être prêt en 2013.

Ceux qui vivent là et viennent de tous les pays, disent être comme dans un « monastère médiéval isolé de la vie de la cité ». Pour construire à 5100 mètres les socles il faut à midi des repas sur-vitaminés et se battre contre le froid pouvant atteindre en plein jour entre 2° et -15° C. Le camp de base est à 2950 mètres soit seulement 27 km plus bas et se trouve à 60 km de San Pedro d’Atacama qui reçoit cependant rarement la visite des habitants du lieu, des apatrides trop pris par leur travail.JPD

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:12

PIERRE-DUBOIS.jpg

Pierre Duboispendant la dictature

 

Santiago, 1er octobre 2012

En ce lundi, lendemain de procession, la cathédrale est pleine d’une foule qui déborde sur la Place d’Armes, une foule peu ordinaire, une foule qui met mal à l’aise l’évêque qui doit célébrer la cérémonie. On trouve des militants Mapuche, des associations culturelles, des étudiants, des groupes sociaux, des défenseurs des droits de l’homme, des syndicalistes, des organisations de femmes, autant dire tout ce que Santiago compte encore de forces de gauche.

Les autorités politiques sont bien sûr absentes et l’opposition essaie de se faire discrète.

Tout le monde sait qu’une page d’histoire se tourne à l’instant pour l’enterrement de ce Français nommé Pierre Dubois, un nom effectivement particulièrement de chez nous.

Nous avons appris son décès par la télévision, le jour de notre arrivé au Chili. Les caméras se sont déplacées dans son quartier populaire de La Victoria. Pourquoi à Lima le quartier populaire porte-t-il le même nom ? Aussitôt la nouvelle diffusée ce fut un défilé pour saluer la dépouille mortelle de Pierre, pourtant un anonyme, pourtant un discret, pourtant un effacé. Mais qui était donc Pierre Dubois ?

Il a acquis, malgré lui une certaine notoriété le 4 septembre 1984, quand rentrant chez lui il a découvert son compagnon aussi français que lui, assassiné. André Jarlan avait été tué par les carabiniers.

 

Pierre Dubois est sans nul doute le dernier prêtre ouvrier à témoigner de l’action constante entreprise en Amérique latine par l’Action catholique ouvrière, action ayant conduit à la théologie de la libération et dont la source incontestable est à Lyon. Un catholicisme qui fait aujourd’hui figure d’archaïsme quand les religieux préfèrent distribuer la bonne parole qu’agir concrètement. C’est un peu comme si la dictature de Pinochet en faisant la guerre à cette religion sociale lui avait apporté des raisons de survivre.

 

A partir du 4 septembre 1984, Pierre Dubois est devenu une épine si irritante dans la peau du régime, car il n’a pas baissé les bras, que deux ans il est expulsé du Chili ! Après la chute du régime militaire, en 1990, il décide de revenir au Chili et cette fois c’est l’archevêque de Santiago qui lui met des bâtons dans les roues en refusant son retour dans son quartier de la Victoria. Les vagues de l’oubli commencent à déferler dans les mémoires et y compris le gouvernement de la Concertation n’a pas envie que le retour du Père Dubois rallume le souvenir de 1984 dans le quartier qui lui est si cher. Les Légionnaires du Christ, l’Opus Dei deviennent les maîtres de l’Eglise chilienne faisant des prêtres ouvriers des anomalies de la vie.

 

Quelques personnes ont noté que la veille de la mort, l’épiscopat chilien par une lettre pastorale a manifesté un retour vers une église sociale en justifiant les luttes des étudiants car la course à l’argent ne peut pas être le moteur de la vie. C’est la confiance envers cette institution, comme envers bien d’autres est tombé de 80% en 1995 à 38% en 2011 à cause d’affaires de pédophilie, et de discours outrancièrement favorables aux classes aisés.

 

Malheureusement ce changement de position est aussi une façon de réaffirmer que l’Eglise existe pour s’occuper de politique, pour influencer la politique et c’est une position qui n’a rien à voir avec celles de Pierre Dubois qui avait bien sûr ses idées mais qui ne souhaitait qu’une chose, agir au quotidien auprès des pauvres.

 

La foule présente pour cet immense hommage retenait du Père Dubois son dévouement au service du peuple quand tant d’autres ne voudraient retenir de la religion que sa capacité à se servir du peuple pour mieux se dévouer à son clergé.

 

En ce 1er octobre un Français héritier de Lamennais et de tant de luttes entrait dans une histoire du Chili arrêtée sauvagement le 11 septembre 1973, sans le moindre espoir de retour. Non que la révolution soit morte à jamais mais une forme de révolution oui. Le Père Dubois a assumé sa tâche, comment reprendre le flambeau ?

Jean-Paul Damaggio

P.S : D’autres prêtres furent dans le même cas : Citons Jacques Lancelot qui a publié Parcelles de vie aux Editions Paroles et Silence en novembre 2001

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:11

Je reprends ici cet article ancien totalement émouvant qui dit mieux que mes écrits, la vie de la famille Parra. Il est extrait d’Espaces Latinos, mars 2000. Toute mon admiration va à l’auteur, Amanda Puz. Jean-Paul Damaggio

 

D'ICI ET DE LÀ-BAS

Violeta et Nicanor

II y a trente-trois ans disparut celle qui est considérée aujourd'hui comme l'une des femmes les plus importantes de toute l'histoire de l'Amérique latine. En chantant "la différence  qu'il y a du vrai au faux", Violeta Parra rendit ses lettres de noblesse à la chanson populaire, tout en faisant de ses vers des miroirs dans lesquels nous pouvons nous reconnaître. Folkloriste, chanteuse, peintre, céramiste, sculpteur, écrivain, elle incarnait surtout la liberté, la révolte.

En évoquant cette femme et artiste exceptionnelle, le musicien uruguayen Daniel Viglietti mentionna dans un article publié récemment dans Brecha quelques phrases tirées d'une lettre adressée par Violeta à son bien-aimé, où elle parlait de son travail : "Mes œuvres sont une vérité simple et gaie malgré la tristesse qu'on trouve dans chacune d'elles. Je suis un petit oiseau qui peut se poser sur l'épaule de chaque homme afin de lui chanter les ailes déployées, tout près, tout près de son âme… »

C'est vrai qu'on la sent, "la Violeta", très près de notre âme, et aucun Latino-Américain ne peut écouter sans s'émouvoir, ses compositions — qui parlent aussi bien de l'amour pour son peuple que de ses propres et tumultueux amours. Gracias a la vida, ("Merci la vie") c'est notre chanson. Et Violeta, c'est notre Violeta. Même si nous ne l'avons pas connue personnellement. Violeta et nous, c'est un tout. D'ailleurs, c'est elle qui l'a dit la première : "Et votre chant qui est mon propre chant..."

Au début des années soixante-dix, j'ai interviewé longuement Nicanor Parra, poète et mathématicien, frère aîné de la folkloriste chilienne, trois ans après le suicide de Violeta. Il m'a dit, à cette occasion, que sa petite sœur lui manquait terriblement. La conversation avait pris un tour douloureux. Les rides qui sillonnaient son beau visage paraissaient plus profondes, le regard s'était embué et j'entendais à peine sa voix, inaudible, qui disait : "Violeta m'a dit, une fois, que sans Nicanor il n'y avait pas de Violeta. J'étais le frère qui; tel un moniteur enlevait de sa route tout ce qui pouvait l'empêcher de marcher d'avancer… »

C'est pour cette raison que je ne peux pas me remémorer Violeta sans parler de Nicanor. Sans Nicanor il n'y avait pas de Violeta. Cet "agneau déguisé en loup", cette Viola chilensis - tous, des mots du poète - avait trouvé en son frère, depuis son plus tendre âge, celui qui était toujours là pour l'aider, la pousser à aller de l'avant dans sa quête de vérité. Violeta prendra très tôt la route pour parcourir ce long et étrange pays qui est le nôtre, afin de récupérer les chants enfouis dans la mémoire des vieux poètes paysans, des ouvriers des mines. Elle allait à la recherche des chants (Los cantos a lo humano, Los cantos a lo divino) qui avaient été oralement transmis de génération en génération, et qui risquaient de disparaître à tout jamais. Il s'agissait d'un travail de longue haleine, mais Nicanor était toujours présent pour éclairer son chemin.

Lors de notre rencontre avec Nicanor, nous avons parlé de tout, mais les instants les plus forts furent ceux passés à se souvenir de Violeta. La cabane où s'est déroulée une partie de l'entretien, était imprégnée des souvenirs de la sœur absente. La femme du poète l'avait quitté en emmenant avec elle Ricardo Nicanor, leur fils d'un an, et le chien Violin, que Violeta avait offert à Nicanor une semaine avant de se donner la mort. Nicanor se sentait seul. Plusieurs fois il m'avait dit, au long de cette journée : "Je suis seul. Seul avec Newton, Einstein, Galilée."

C'est Nicanor lui-même qui m'a parlé du suicide de sa sœur : "Nous ne pouvons pas demander pourquoi elle s'est tuée. C'est une question personnelle. Angel l'a dit dès qu'il apprit la mort de sa mère : le suicide de ma mère est quelque chose de respectable, et ne concerne qu'elle-même."

Nicanor vivait parmi des objets qui étaient autant de souvenirs de Violeta. Des tapisseries merveilleuses, quelques-unes inachevées. Sa voix s'enflamme lorsqu'il se souvient des méchancetés de certains envers Violeta : "Ils n'avaient pas le droit de la snober de l'ignorer, de la trahir" Soudain, Nicanor se leva, fit tourner la manivelle du vieux téléphone et celui-ci laissa entendre un joli son. Il me dit : "Des fois, je l'utilise pour parler à Violeta." Je lui ai demandé s'il réussissait à lui parler, et il m'a répondu : "Non, la ligne est toujours occupée."

Cette interview m'a marquée. J'étais jeune, ambitieuse et romantique, et je voulais que le reportage soit parfait. D'autant plus que j'étais tombée sous le charme fou de Nicanor Parra, qui était à l'époque beau comme un dieu. J'ai rédigé mon papier tout de suite en arrivant chez moi, tout en me sentant follement amoureuse du poète. Cet enivrement m'a habitée pendant tout le temps de l'écriture. Une nuit. Cette histoire si personnelle n'est pas un secret, j'ai d'ailleurs tout dit à mon mari le jour même (je n'aurais pas dû, j'en ai vu de toutes les couleurs à cause de cette franchise juvénile). Et puis, quand on n'est plus jeune on peut se permettre de raconter ces choses-là : je suis quinquagénaire et le poète - qui n'a jamais rien su de ce bref mais intense amour - va bientôt avoir quatre-vingt-dix ans.

En faisant revivre ces tranches de vie si longtemps oubliées, ces souvenirs précieux qui me parlent de moi-même, de la jeune femme que j'étais, je suis obligée d'emprunter les vers de Violeta : "Merci la vie qui m'a tant donné..."

Amanda PUZ

 

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