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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 19:03

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Revoici Balmaceda, le faux dictateur poussé au suicide par le vrai milliardaire qu’il voulait nationaliser : John Thomas North. J'avoue que je suis assez fier de pouvoir offrir cette photo sur le net même si l'article mériterait d'être réécrit.

Il s'agit d'un complément au livre sur le Chili. JPD

 

Le Monde illustré : 4 juillet 1891

 

M. BALMACEDA, PRESIDENTDE LARÉPUBLIQUEDU CHILI.

(Dessin de M. G. VUILLIER.)

Don José Manuel Balmaceda.

La question du Chili est si compliquée et les documents nous en arrivent si tardivement, que, après nos premières gravures sur la révolution, nous avons cru devoir nous abstenir de reproduire tous les faits maritimes et autres qui se sont succédé depuis. La question des trois navires chiliens que le gouvernement français refuse de remettre entre les mains du dictateur Balmaceda, met ce personnage plus encore en actualité. C'est pour cette raison que nous publions son portrait depuis longtemps dans nos cartons.

Don José Manuel Balmaceda, dont nous publions le portrait, a été désigné par son prédécesseur pour la présidence de la république du Chili, le 25 juin 1886et il est entré en fonctions le 18 septembre de la même année. La période présidentielle qui, d'après la constitution, est de cinq ans, devait finir le 18septembre prochain, mais la révolution commencée le 1er janvier de cette année a entraîné pour le président, comme mesure complémentaire, la nécessité de se déclarer dictateur en décrétant le 7 janvier qu'il s'empare de tous les pouvoirs publics, exécutif, législatif, judiciaire.

Il n'y a donc pas actuellement au Chili de président de la république, mais deux gouvernements de fait : un au nord qui occupe souverainement les provinces de Tarapaca, Autofagasta, Atacama et Coquimbo, et l'autre au sud qui occupe également quelques provinces.

M. Balmaceda est Chilien, fils de mère et de père chiliens et il a quarante-huit ans environ.

Il a fait quatre ans d'études au séminaire de Santiago, et après avoir terminé ces quatre années, il est entré dans le monde, profitant de la grande fortune que lui avait laissée son père. Il n'est donc pas bachelier, n'a pas d'instruction scientifique, mais il a lu des livres de science sociale et surtout de sciences politiques.

Sous le gouvernement de M. Santa-Maria, qui l'a élevé à la présidence de la république, il a été deux fois ministre : la première fois en qualité de ministre des affaires étrangères et la deuxième comme ministre de l'intérieur, chef du cabinet.

La révolution que tout le monde connaît paraît devoir se terminer bientôt, en ayant eu, dès le premier moment, contre elle, le Congrès national et la marine.

La fin de cet événement si grave et si imprévu rendra au Chili la paix féconde qui a procuré à ce beau pays tant de bonheur et de respect.

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 14:08

 

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Le livre de poésies de Jacques Desmarais publié aux Editions La Brochure a fait le tour du monde si on suit ses déplacements, sur le blog de l'auteur Train de nuit (lien sur la liste de ce blog). Cette photo le montre à Santiago ascroché à un panneau-expo sur la poète, chanteuse, peintre etc. Violeta Parra. On peut s'étonner au Chili de l'énorme reconnaissance dont elle bénéficie... depuis qu'elle est morte (un suicide) ! "S'étonner", non dans le sesn où ce n'est pas mérité mais dans le sens où de son vivant, elle a été la risée de toutes les autorités ! J-P Damaggio

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 11:21

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Sur la place centrale, juste à côté du splendide théâtre de la ville, nous avons une petite maison qui ne dit pas son nom. Il s’agit de la première maison du peuple du Chili, gagnée à la force des poignées par les ouvriers du salpêtre en 1916. C’est là que s’est concocté le premier journal ouvrier, la première section socialiste passée ensuite au parti communiste.

Que reste-t-il de cette histoire qui est le cœur de la littérature de Hernan Rivera Letelier ? Beaucoup de nostalgie quand les Quilapayun chantent le massacre de l’école Santa Maria où en 1907 ils furent des milliers d’ouvriers à tomber sous les balles de l’armée (eux disent 3000 quand les militaires disent 300) mais là-bas comme partout le syndicalisme appartient à une histoire passée (je sais on va me répondre que j’exagère mais j’insiste : passée par rapport à ce qu’elle a été).

 

A Rivera Letelier qui fut longtemps ouvrier du salpêtre avant de devenir écrivain (ses livres sont chez Métaillé en France) on a posé cette question :

Dans le Nord du Chili s’est forgé un mouvement syndical très fort, qui aujourd’hui est plutôt diminué. Crois-tu qu’on puisse espérer une récupération de ce mouvement syndical ?

Rivera Letelier : C’est que ces fils de pute firent si bien les choses pendant l’époque de la dictature, ils nous ont chiés dessus et si bien, ils ajoutèrent cette nouvelle constitution de 1980 qui est une monstruosité, ils ont si bien empaqueté la démocratie qu’elle s’est trouvée attachée de tous les côtés et que nous nous sommes retrouvés nus. Très peu se sont détachés et il en existe d’autres qui pourraient le faire mais la volonté manque, me semble-t-il. Les gens sont déçus. Les syndicats ont été dispersés, divisés. Aujourd’hui le travailleur n’a plus aucune protection. »

 

Nous pourrions « rassurer » Rivera Letelier. Chez nous, même sans l’effet dictature, nous approchons de la même situation. Ceci étant il ne répond pas à la question : comment cette histoire du mouvement ouvrier pourrait-elle avoir une suite ? Le constat est clair, la perspective non.

 

Alors il reste cette Maison du Peuple à Iquique. JPD

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 11:19

foot-sepulveda.jpg

Après mon voyage au Chili je comprends mieux le triple aspect de ce texte de Sepulveda :

1 ) la passion pour le foot est en effet immense.

2 ) elle est liée pour le petit Luis à la passion pour l’amour avec la présence de Marly, un prénom qu’on retrouve dans l’œuvre de Sepulveda.

3 ) Ces deux passions conduisent au culte du mythe car la religiosité est telle au Chili….

D’où un article sur Sepulveda et le mythe, à suivre. J-P Damaggio

  

Télérama N 2530 -8juillet 1998

 (CHILI-URSS 1962) LUIS SEPULVEDA Le petit Luis ne voit qu'eux.

Deux goals en noir, seuls devant leur cage. Dont l'immense Lev Yachine.

LA SOLITUDE DE L'ARAIGNEE

J’ai vécu mon premier championnat du monde de football en 1962, au Chili. J'avais 12 ans et j'étais un avant-centre très acceptable de la sélection de mon école, aussi Leonel Sanchez, capitaine et avant-centre de la sélection chilienne, mobilisait-il toute mon attention, ma tension et mon angoisse. Naturellement, je rêvais d'être sur le terrain, surtout pour la partie inaugurale Chili-Suisse, qui a vu la victoire chilienne par deux buts à un.

Ça a été une partie inoubliable à plus d'un titre : 1) c'est là qu'ont été inaugurées les retransmissions de matchs à la télévision ; 2) Marly, une petite voisine assez farouche de deux ans plus âgée que moi, pour laquelle je fondais comme une glace au soleil, calma ses nerfs en serrant ma main et fêta les buts chiliens en m'embrassant avec une générosité toute sportive; 3) la solennelle solitude du gardien de but se grava dans mon regard.

Le gardien de la sélection chilienne s'appelait Misael Escuti, c'était un sportif solide, peut-être un peu gros, avec un début de calvitie et comme un autre grand gardien de but du football mondial, le Russe Lev Yachine, « l’Araignée noire », il s'habillait tout en noir.

Quand la sélection chilienne attaquait, tous les spectateurs du stade national regardaient le camp adverse ; chez nous, nous suivions les déplacements rapides des caméras vers ce secteur, et je ressentais une angoisse terrible de ne pas savoir ce que faisait notre gardien de but pendant ce temps.

Un coup de chance m'a permis d'assister à une des parties des quarts de finale, et j'ai eu le bonheur de voir le duel entre deux titans solitaires. C'était le match Chili-Union soviétique. Les joueurs russes étaient en majorité blonds et avaient l'air très grand. Les Chiliens, en revanche, à l'exception de Tito Foulleaux, étaient bruns, petits, les jambes courtes mais très solides. Et on remarquait surtout les deux gardiens de but, habillés de la même façon, d'un noir impeccable.

Quand sa surface de réparation n'était pas menacée, Yachine se plaçait au centre de la cage, fléchissait légèrement les genoux, appuyait ses mains gantées sur ses cuisses et, de cette position, observait d'un œil de lynx.

Escuti occupait sa solitude en donnant de petits coups sur les poteaux de sa cage comme pour vérifier qu'ils étaient bien fixés, puis soudain sautait et se suspendait à la barre transversale, ou bien il enlevait ses gants pour arranger un défaut du filet.

A la quarantième minute de la première mi-temps, à un but partout, la sélection russe bénéficia d'un coup franc. Kolev, le terrible « Patte de Mule », arracha une touffe de pelouse pour caler le ballon et les Chiliens Honorino Landa, Jorge Toro, Leonel Sanchez et Tito Foulleaux formèrent le mur. Face à Kolev, ils avaient l'air sans défense, en train de sautiller en se protégeant les parties de leurs mains.

Dans les buts. Escuti était calme, de la main il faisait signe à ses camarades de mieux protéger son flanc gauche.

Kolev calcula que le gardien chilien n'allait pas couvrir ce côté-là, et le bruit de la chaussure frappant le ballon résonna comme un coup de feu. Dans le stade on n'entendait pas une mouche voler. Le ballon s'éleva, sa trajectoire était nettement orientée vers l'angle droit du but, mais au moment où la balle était au-dessus du penalty, l'effet du shoot la fit dévier prodigieusement vers la gauche.

Escuti sauta, ses mains gantées s'emparèrent du ballon en l'air et il tomba en le protégeant de son corps. Il resta un long moment comme ça, dans la position du fœtus, enroulé autour du ballon, jusqu'à ce que les applaudissements et les vivats le rendent à la réalité de la partie. Depuis 1'autre cage, Yachine lui adressa un signe amical de la main.

Après avoir rendu le ballon à ses camarades, Escuti rajusta ses gants, vérifia les poteaux, le filet, le sol. Il avait l'air de dire : «Du calme, il ne c'est rien passé».

La deuxième mi-temps a été rapide comme en général dans les bonnes rencontres. Le nul, deux à deux, chauffait l'ambiance, et le jeu avait l'air arrêté au centre du terrain. Soudain, une passe mal orientée a fait arriver le ballon dans les mains de Yachine, qui l'a remis en jeu d'un dégagement puissant. Le ballon a atterri au centre, dans le camp chilien, et les Russes se sont précipités pour obtenir le but de la victoire. Escuti a arrêté trois tirs en bloquant la balle en plein vol, mais le quatrième l'a surpris et il a dû faire une claquette qui a fait passer le ballon sur la barre transversale. Le corner a été tiré et Yachine s'est avancé jusqu'aux limites de sa surface pour mieux observer la situation.

Un corner impeccable. Le ballon s'est envolé jusqu'à la tête d'un attaquant russe, et Escuti n'a pu faire autrement que de le repousser des deux poings.

Ce qui suit s'est déroulé à la vitesse de la lumière : le ballon a rebondi sur les mains d'Escuti et est tombé presque aux pieds de Honorino Landa, et ce dernier a simplement shooté avec toute la vigueur de ses 21 ans.

Lev Yachine, les genoux légèrement fléchis et les mains appuyées sur les cuisses, a vu comment le ballon s'élevait de très loin, atteignait sa hauteur maximum et commençait à retomber en traçant une courbe dangereuse. Il sauta et tourna en l'air comme un danseur du Bolchoï, mais inutilement, car ses doigts gantés ne firent qu'effleurer le ballon avant qu'il ne pénètre jusqu'au fond de sa cage.

Honorino Landa avait réussi le but depuis une distance inimaginable, mais le stade restait silencieux, personne n'y croyait jusqu'à ce que Lev Yachine l'« Araignée noire », le gardien du Dynamo de Moscou et de la Sélection nationale de l'Union soviétique, se mette à applaudir la prouesse du Chilien.

Yachine, Escuti, auxquels s'ajoute une longue liste de gardiens de toutes nationalités. Dans le football, ce sont ces personnages qui me passionnent, car ils sont les maîtres de cérémonie, les démiurges de tous les duels sportifs. Je suis passionné et ému par la solitude du gardien de but en face de celui qui tire le penalty, par cet art de prolonger son corps et ses sens jusqu'à onze mètres, de deviner l'intelligence et le pouvoir des muscles de celui qui va tirer. Et surtout je suis ému de les voir en l'air, en pleine lévitation, volant à la rencontre, ou à la non-rencontre du ballon. Puis la chute, toujours la même, toujours identique, qu'elle soit ou non couronnée par l'euphorie du succès ou la tristesse de l'échec.

Traduit du chilien par Jeanne Peyras.

LUIS SEPULVEDA. Chilien, devenu auteur planétaire. Adulé dès son premier roman. Le vieil homme qui lisait des romans d'amour (1992, éd. Métailié et (Points Seuil), n'a jamais, depuis, trahi ses lecteurs. Dernier bijou Journal d'un tueur sentimental (éd. Métailié).

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 11:11

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Grâce à l’ami Yves Vidaillac j’ai dans mes archives une revue chilienne si exceptionnelle… qu’elle a disparu depuis. C’est le numéro d’avril 2000 et la revue est morte exactement cinq ans après comme beaucoup d’autres revues indépendantes chiliennes. Ils ont été nombreux à verser des larmes de colère ou de crocodile sur cette disparition mais sans rien changer à cette mort injuste.

Rappelons que même sous gouvernement socialiste, 60% de la pub institutionnelle allait au groupe El Mercurio, le groupe de presse le plus à droite. Le reste allant à La Tercera qui ne vaut pas mieux.

Rappelons la longue liste des autres journaux morts surtout après la fin de la dictature :

Análisis (journal emblématique de l’opposition à Pinochet de 1973 à 1990) ; La Época et Fortín Mapocho, Cauce et Apsi ou El Metropolitano et les revues Página Abierta et Los Tiempos.

 

Il se trouve que dans ce numéro il y avait quelques auteurs bien connus en France avec Danielle Mitterrand, Régis Debray et Alain Touraine. Et aussi des grands noms chiliens comme Carmen Castillo, l’épouse du dirigeant du MIR assassiné Miguel Enriquez, devenue en France documentaliste et dont je me souviens d’un entretien pas triste avec justement Régis Debray publié dans espaces latinos. Elle lui avait posé la question pourtant si simple : « Etes-vous de gauche ? ».

Celle sur laquelle je m’arrête un moment c’est le dernier nom de la liste : Marta Harnecker. Notons en passant que ça fait beaucoup de femmes et c’est une des surprises de la revue : elle était dirigée par une femme, Faride Zeran.

Donc Marta Harnecker qui publie là un résumé du livre qu’elle venait de publier : La izquierda en el umbral del sigle XXI (livre disponible en espagnol sur le site de Rebelion). Un résumé tonique qui nous sort des diagnostiques accablants, pour ouvrir une perspective claire, courageuse, honnête et polémique.

 

Marta Harnecker est une philosophe chilienne qui était membre du Partis socialiste chilien quand elle a fui le coup d’Etat en 1973 pour se réfugier à Cuba. Formée à la pensée marxiste aux côtés du Français Althusser, elle a eu une grande  notoriété du temps où les Amériques étaient en vogue au cours des années 60. Son cas démontre la rupture imposée par Pinochet : après le coup d’Etat beaucoup ont pensé qu’elle était morte car son travail pourtant toujours aussi combattif ne dépassait pas les frontières de l’île qui lui apporta tant.

 

Nous allons la croiser face à Vazquez Montalban. J-P Damaggio

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 11:07

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Au cours de son voyage fondamental à Cuba, au moment où le Pape s’est posé à la Havane, Vazquez Montalban a rencontré la planète toute entière pour rédiger cette somme : Et Dieu entra à la Havane. Il a bien sûr croisé Marta Harnecker.

« Cependant, je rencontre Marta Harnecker. La politologue chilienne m'entretient de ses travaux, dont la préparation d'une énième édition de son livre Los conceptos elementales del materialismo histórico (Les concepts de base du matérialisme historique). Elle est directrice, à La Havane, d'un centre culturel dont le nom sonne comme une provocation : « Mémoire populaire d'Amérique latine ». Son optimisme, il est vrai, n'est plus à démontrer, elle qui a intitulé deux de ses livres El sueño era posible (Rêver, c'était possible) et Haciendo camino al andar (C'est en marchant qu'on fraie le chemin) Il y a de l'archéologue dans cette disciple d'Althusser — héraut idéologique des soixante-huitards aux côtés des Poulantzas, Mao, Marcuse, Foucault et le Che : n'a-t-elle pas entrepris, avec patience, compassion et solidarité, de dresser le bilan des souvenirs, le catalogue des aspirations, l'inventaire des faits de conscience de la gauche — tout ce qui la rend indispensable encore ! Sa réflexion de fond ne néglige pas l'homme de la rue, ce citadin qui est aujourd'hui capable de faire la queue pour se procurer un discours de Fidel Castro.

Marta et son mari Manuel Piñeiro m'invitent à dîner, en compagnie de mon collègue d'El Pais Mauricio Vicent. Marta nous annonce d'emblée ses faiblesses en matière culinaire. J'imagine qu'elle se sent intimidée de recevoir à sa table le prestigieux cuisinier du détective Pepe Carvalho. Sans doute aussi son Barberousse de mari prend-il très peu de repas à la maison, tout occupé qu'il est à fourrer son nez, et son ironie, partout où il se passe quelque chose à La Havane. Nous nous voyons offrir un plat unique : des spaghettis tout à fait comestibles, surtout si l'on sait qu'ils ont été préparés par quelqu'un dont le livre de cuisine est un recueil des concepts élémentaires du matérialisme historique. Camila, fille de nos hôtes, sort, et nous laisse entre adultes. Piñeiro confie sa carcasse à un hamac. Et Marta me parle du temps où Paris était une fête, et où elle y était disciple des prophètes de Mai 68 et compagne de micros, de tant de leaders révolutionnaires aujourd’hui adeptes de la postmodernité. »

 Montalban en profite pour préciser : « en souvenir de ma propre jeunesse castro-guévariste, mythomane et désarmée, je rencontre un autre révolutionnaire… ». Dans ce livre, en filigrane on retrouve toute l’histoire de l’écrivain catalan.

 Ce livre paru en 1998, deux ans après, dans El Pais, Vazquez Montalban devient le critique littéraire de Marta Harnecker où on apprend que dès cette époque la Chilienne lui avait présenté des éléments de son livre.

« La proposition weberienne de demander l’impossible pour obtenir le possible est le sous titre de La izquierda en el umbral del sigle XXI, de la Chilienne Marta Harnecker, auteure [en espagnol il y a bien le féminin] de : Los conceptos elementales del materialismo histórico (1969) une des références de la fin du mai 68 (el mayismo) bien qu’il ait été publié un an après Mai 68, qui fut varié et avec des signes et des finalités différents suivant les pays. Quatre-vingt dix éditions des Los conceptos elementales del materialismo histórico, ça donne une idée de leur répercussion  faisant de ce livre un catéchisme de la nouvelle gauche formée à la lumière du structuralisme marxiste d’Althusser, et de son auteure une référence obligée de 68 aux côtés de Poulantzas, Marcuse et le situationisme. (…)

Quand j’élaborai Et Dieu entra à La Havane, j’avais pris contact dans la capitale cubaine avec Marta, qui me passa le texte embryonnaire du livre actuel et quelques mois après, au cours d’une discussion avec Carlos Solchaga je lui ai fait le compte-rendu de ce moment, ce qui provoqua cette réaction de surprise : « elle est toujours vivante ?» »

Montalban retient de ce livre l’analyse d’une société réelle et surtout d’une gauche réellement existante c’est-à-dire en très fâcheuse posture. Avec cette question incontournable : « Qui peut faire à présent la révolution ? ». Il faut d’abord un inventaire des nécessités. Et pour la gauche, tout en assumant la mémoire historique, en finir avec la mentalité militaire, la démagogie populiste afin de retrouver une pédagogie vraiment populaire. Elle propose en fait une révolution de la gauche authentique, autant en ses modes d’organisation qu’en ses objectifs. L’expérience de Marta Harnecker est unique et son travail, dix ans après me semble plus indispensable que jamais. JPD

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 11:03

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L’ASEP est née, à Angeville comme dans les environs, pour s’opposer au projet de LGV. En tant qu’association de sauvegarde de l’environnement et du patrimoine, elle a décidé le 13 novembre de donner la parole aux personnes âgées de la commune, en réponse aux questions des enfants de l’école, pour analyser le patrimoine local.

Même une petite commune de moins de 200 habitants a un riche patrimoine. Des anciens moulins (à vent et à eau), des lavoirs (pour témoigner d’une vie pas si ancienne), des chemins, une vie sociale…

Par exemple, sous Vichy le gouvernement a décidé de donner des subventions aux communes soucieuses de favoriser le développement d’une activité sportive comme la natation. Pour la première fois en Tarn-et-Garonne, le maire a pris au sérieux la proposition : il a fait acheter un terrain en bordure de rivière, il a fait construire un petit barrage et voilà, la piscine était prête. Des aménagements furent construits : vestiaires et salle de bal avec un phonographe à manivelle. Pendant quelques années, le lieu est devenu le point de rencontre estival de la jeunesse locale.

 

Commune agricole, chaque famille avait sa vigne et faisait son vin, le bouilleur de cru passant ensuite pour, avec les déchets de la vendange, produire l’indispensable eau-de-vie. On parle aujourd’hui de « retraitement des déchets » mais avant l’ère du gaspillage imposée par la société industrielle du formica, rien ne se perdait, pas même le verre cassé par inadvertance.

 

Les enfants de l’école ont surtout posé des questions sur la vie autrefois dans la classe unique du village. Les anecdotes ne manquaient pas mais face à l’importante assistance, chacun n’avait pas envie de les rappeler. D’abord pour le trajet. Le soir, une personne rappelle qu’elle utilisait les services de la boulangère rentrant sur Caumont (un village propre) qui avait son chariot vide et était bien contente de rendre service aux enfants.

 

Des photos étaient là pour signifier les retrouvailles. Surtout des photos d’école justement !

 

Sur l’une d’elle, l’enterrement d’un soldat de la commune mort en Algérie.

Sur une autre, plus gaie, l’inauguration d’un nouveau chemin, dit chemin de l’amitié qui unissait deux communes mais qui auparavant n’étaient reliées que par un chemin faisant un vaste détour. Le passage de la LGV risque fort d’en finir avec ce chemin de l’amitié.

 

Un moment agréable autour d’un goûter, pour les enfants comme pour les grands. Certains diraient cependant : un bel exemple de « résidus » de la société. Je pense à cette conversation autour des ânes devenus animaux de compagnie. Une des personnes est passionnée par cet animal et à la question : « que faire quand un âne se bloque sur une voie ferrée ne voulant ni avancer ni reculer ? » Le phénomène s’est produit et l’âne s’est fait faucher par le train.

Inutile de le tirer dans un sens ou dans un autre car un âne qui refuse d’avancer, personne n’est assez fort seul pour le faire changer d’idée. Il faut le prendre par les sentiments, en essayant de le faire tourner à droite ou à gauche et peut-être là seulement on pourra le sauver.

Une autre personne à deux ânes, dont l’un à qui lui a refusé le licol. Depuis, cet âne, à le voir arriver s’écarte ! Que faire ? Lui mettre une chaîne à tirer avec un bâton au bout et petit à petit lui imposer sa présence. Il ne faut jamais se laisser dominer par un animal, ce qui ne passe pas par la violence.

Un débat du siècle d’aujourd’hui depuis que l’âne est devenu animal de compagnie mais aussi un débat d’hier pour comprendre ce qu’était le métier de paysan.

 

Mais bon, il y aurait tant à dire sur la vie réelle qui se trouve toujours dans les mémoires à confronter cependant avec les documents d’archives, mais lesquels parlent des ânes ?

Jean-Paul Damaggio

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:51

Début 1975 certains espèrent que la hiérarchie catholique va prendre ses distances avec Pinochet (voir article ci-dessous) mais le 5 septembre 1975, le Comité permanent de l'épiscopat chilien légitimait explicitement le coup d’Etat militaire le plus sanglant de toute l'histoire du sous-continent-américain :

« Nous reconnaissons le service que les Forces armées ont rendu au pays quand elles l'ont libéré d'une dictature marxiste qui semblait inévitable et devait être irréversible. Nous croyons qu'il est juste de reconnaître que les Forces armées, le 11 septembre... ont écarté un immense obstacle à la paix... Nous reconnaissons la sensibilité manifestée par le gouvernement en faveur des vieillards, des handicapés, des enfants... Nous reconnaissons l'infatigable labeur déployé par les épouses des membres de l'Honorable Junte de gouvernement. Nous reconnaissons aussi l'infatigable activité de Madame l'épouse du Président de la République... Qu'il y ait justice partout et que le bien devienne un torrent inépuisable... » J-P Damaggio

 

Esprit : juillet-août 1975

 Les tâches des chrétiens révolutionnaires du Chili

Après vingt-deux mois d'exercice du pouvoir, la Junte militaire chilienne n'a réussi qu'à organiser la terreur : la totalité du pays est encore soumise à la législation d'exception de l'état de guerre ; le couvre-feu est toujours en vigueur ; les arrestations se poursuivent au rythme d'un millier chaque mois, et la DINA, Gestapo locale, fonctionne désormais comme une institution qui n'a de comptes à rendre à personne.

Le taux de chômage est le plus élevé jamais connu par le pays 13,3 % en mars 1975. Malgré cela, l'inflation dépasse 500 %, rythme jamais atteint, même lors de la période la plus difficile du gouvernement Allende, qui avait à faire face aux accapareurs et au marché noir. L'Eglise n'a cessé, depuis avril 1974, de prendre des distances de plus en plus grandes avec le régime militaire. Des évêques ont publiquement dénoncé la situation des travailleurs chiliens et l'effrayante dégradation de leur niveau de vie le pouvoir d'achat des ouvriers à chuté de 60 % par rapport à 1973, la malnutrition infantile règne de nouveau dans les quartiers populaires, etc.

L'isolement international de la Junte est considérable : elle a été condamnée par l'O.N.U., l'U.N.E.S.C.O., l'O.I.T, et des dizaines de commissions juridiques. Récemment, le Club de Paris, appelé à négocier la dette extérieure chilienne (4 milliards de dollars) a refusé de se réunir (1).

Dans ces conditions, le problème d'un changement de régime au Chili acquiert évidemment une actualité tout à fait imprévisible il y a quelques mois. La résistance armée — où s'était engagé le M.I.R. — a été très durement touchée par la répression, et par ses propres faiblesses ou erreurs. Les partis qui composaient l'Unité populaire se sont regroupés dans l'exil. Le poids du Parti communiste est très fort dans ce regroupement, auquel il souhaite imprimer deux directions négociations avec la Démocratie chrétienne et élimination du M.I.R. Dans l'esprit du P.C. chilien, les négociations avec la Démocratie chrétienne devraient aboutir à un front de type antifasciste, préfiguration d'un gouvernement civil constitutionnel, où les communistes sont prêts à n'être que de modestes participants. L'exclusion du M.I.R. de toute participation à un tel front correspond à la fois à la volonté du P.C. de se débarrasser d'un groupe qu'il considère comme aventuriste et au fait que le M.I.R. lui-même n'a adopté une attitude unitaire qu'après l'échec de sa stratégie de lutte armée.

La Démocratie chrétienne a observé pendant vingt mois un silence complice. Cependant, depuis mai dernier, elle semble considérer que le moment est venu de voler au secours de la victoire qu'on entrevoit. Le 12 mai, à Bogota, l'ex-président Frei proclamait la nécessité d'une alliance entre « l'humanisme chrétien et l'humanisme laïc ». Quelques jours plus tard, à Santiago, il condamnait la gestion économique de la Junte.

Dès lors, plusieurs problèmes se posent

—         L'anticommunisme d'Eduardo Frei et de la majorité de son parti est une donnée certaine : l'appel à l'union des « deux humanismes » peut donc être interprété comme s'adressant à la droite de l'ex U.P. (Radicaux et une partie du P.S.). Mais il peut être aussi entendu comme une invite à une partie à la fois modérée et moderniste de l'armée, pressée par la D.C. de se débarrasser d'éléments mussoliniens comme le général Leigh, et de constituer un gouvernement militaro-technocratique. Rien ne dit que la D.C. ait complètement perdu l'espoir d'appuyer son retour aux affaires sur les militaires putschistes.

—         Il est exclu que la Junte soit remplacée par un gouvernement de type Union populaire. La gauche doit donc compter avec la D.C. Mais quel sens peut avoir une alliance tactique du type « front antifasciste », entre des partenaires qui ont montré au cours des dix dernières années l'incompatibilité de leurs stratégies ? Bien entendu, celles-ci ont pu évoluer — c'est même souhaitable —, mais la crédibilité d'une telle alliance n'est possible que si elle a un contenu stratégique public et clair. C'est ce à quoi s'oppose de fait le parti communiste chilien. C'est ce que réclament la gauche chrétienne, le M.A.P.U. et le M.I.R.

—         L'existence ou non d'un contenu stratégique à l'alliance éventuelle de l'Union populaire et de la D.C. pèsera vraisemblablement très lourd sur l'attitude de l'Eglise, encore très méfiante vis-à-vis de la gauche et organiquement très liée à la D.C. Or l'importance acquise par l'Eglise chilienne dans la vie sociale et politique de ces vingt derniers mois lui confère un pouvoir décisif dans la recherche d'une « solution de remplacement » à l'actuel gouvernement.

C'est dans ce cadre et en fonction de ce débat qu'il faut interpréter la prise de position que nous publions de Bosco Parra, secrétaire général de la Gauche chrétienne du Chili. Rappelons que la Gauche chrétienne a été formée par des militants qui ont rompu avec la Démocratie chrétienne pour participer à l'Unité populaire, et se sont ensuite séparés de leurs compagnons du M.A.P.U. qui voulaient créer un parti marxiste. Interdite par la Junte, la Gauche chrétienne est animée par des personnalités comme Jacques Chonchol, Raphael Agustin, Gumucio, Armando Uribe, Luis Badilla (pour ne citer que ceux qui se trouvent actuellement hors de leur pays).

Aureliano BUENDIA

 1. Sur proposition du gouvernement français, la Junte militaire mènera avec chacun de ses créanciers des négociations bilatérales. Ce fait n'a pas été rendu public. Il serait intéressant de savoir ce que la France fera de la part de la dette chilienne dont elle est créancière.

 Texte de Bosco Parra 

IL faut tout d'abord démentir une infamie ; malgré les défaites qu'elle a subies sur ce terrain, la Junte fasciste persévère dans son effort et continue à se présenter comme chargée d'une mission et d'un devoir « chrétiens ». Sur ce point, il est indispensable d'empêcher l'aboutissement de ses prétentions ; les dommages que le christianisme pourrait subir s'il apparaissait lié, même de loin, à la dictature, sont immenses. Les généraux doivent être privés de toutes les formes de légitimité qu'ils s'efforcent de maintenir en recourant aux diverses églises. C'est là une tâche qui n'exigera sans doute pas de très grands efforts : jusqu'à présent, la condamnation, ou tout au moins la réserve, sont loin d'être unanimes mais à l'échelle du monde, elles ont atteint des dimensions qui devraient au moins pouvoir être maintenues.

En second lieu, il s'agit de consolider et de stimuler une évolution positive. De nombreux éléments des hiérarchies ecclésiastiques, de nombreuses communautés chrétiennes en sont venues à jouer un rôle actif dans la défense des droits humains et sociaux du peuple travailleur. Il faut reconnaître qu'au départ la situation était loin d'être la meilleure possible. Les premières réactions furent extrêmement négatives ; à ce sujet, on peut rappeler la lettre envoyée par le secrétaire de la Conférence épiscopale chilienne à ses homologues du continent, et même le document présenté par les délégués chiliens au dernier synode des évêques. Dans l'un et l'autre cas, c'est une évidente nostalgie de gouvernements antisocialistes et réactionnaires qui s'exprime : des formes d'organisation sociale fondées sur une énergique répression de l'idéologie du prolétariat sont vues comme indispensables ou tout au moins préférables du point de vue de l'expansion du catholicisme et la prédication de la foi.

Cependant, on l'a maintes fois souligné, la Junte elle-même a empêché la hiérarchie ecclésiastique d'adopter l'esprit de collaboration avec le fascisme comme thème central et unanime de sa prédication ; au contraire, ses interventions ont pour objet la torture et la misère. C'est le fascisme qui, selon un paradoxe historique fréquent, vient redonner vigueur à l'une des particularités plus importantes du processus social chilien : ii se pourrait bien que la communauté chrétienne participe à la construction du socialisme dans une mesure beaucoup plus considérable qu'on ne le pense.

Mais on ne peut faire simplement confiance au cours des événements ; les chrétiens révolutionnaires continuent leur effort de rénovation théologique et de critique évangélique à la base. Il n'est pas rare que ce genre d'activité provoque des tensions entre prêtres et laïcs de base et les hiérarchies. Dans le cas du Chili, ces tensions s'inscrivent dans le cadre du rôle, souvent important, que les Eglises ont assumé en ce qui concerne la limitation des crimes de la Junte.

C'est la déclaration Gumucio-Leighton (1) qui résume la troisième tâche. Il s'agit d'affronter, tant du point de vue politique que du point de vue idéologique, tous ceux qui, se réclamant du christianisme, apportent leur collaboration au fascisme chilien, font montre de complaisance en présence de ses aberrations ou escomptent tirer de la situation présente des avantages pour leur propre organisation politique.

Cette obligation découle pour nous d'un impératif moral très profond. Nous le disons franchement : la constitution éventuelle d'un Front unique de la Résistance ne peut nous empêcher de poursuivre cette troisième tâche. Cela signifie-t-il que nous soyons fondamentalement anti démocrates chrétiens ? Pas le moins du monde. Déjà lors de notre assemblée constituante, nous insistions sur le fait qu'il était extrêmement important que la Démocratie chrétienne se maintienne fidèle à sa vocation démocratique. Cette fidélité est possible et désirable ; mais elle pose à l'intérieur de la Démocratie chrétienne un problème qui n'est toujours pas résolu. Il ne faut pas oublier l'importance de cet enjeu pour le continent latino-américain tout entier. Ce qui se passe au Chili a de profondes répercussions en dehors du Chili. C'est à l'intérieur de la Démocratie chrétienne que doit être menée la lutte contre la collaboration avec le fascisme ; mais aucun chrétien ne peut s'en désintéresser.

Cet effort mené en direction de la Démocratie chrétienne doit être complété par un effort en direction des forces de gauche. Il s'agit d'imposer que l'alliance entre chrétiens et marxistes ne soit pas seulement tactique mais réellement stratégique. Quand nous parlons de stratégie, nous voulons signifier que, au Chili, la lutte contre le fascisme deviendra nécessairement socialiste. C'est en fonction de cet aboutissement socialiste que nous réclamons pour les chrétiens révolutionnaires une participation militante et de direction. A ce propos, nous nous trouvons actuellement en présence d'une question spécifique : de quelle manière pourra-t-on unir la plus grande quantité de forces politiques ? Certains pensent que c'est en faisant un rassemblement très large mais sur des objectifs limités à l'étape actuelle, étape par définition provisoire. D'autres pensent que c'est en appelant d'ores et déjà à la construction du socialisme, qui ne manquera pas de succéder, ou même de se conjuguer, au processus de libération démocratique.

Pour notre part, nous estimons que, en pratique, un appel à parcourir ensemble toutes les étapes du processus révolutionnaire permet d'accumuler plus de forces. Autrement dit, nous pensons que seuls ceux qui sont disposés à partager nos objectifs ultimes seront aussi prêts à nous accompagner dans les premiers moments de la lutte. Il s'agit de créer l'accord politique qui permette la constitution et le fonctionnement d'un centre politique unifié capable de conduire le peuple chilien vers son destin socialiste : tous les Chiliens, aussi bien progressistes que réactionnaires, sont parfaitement conscients que ce destin est devenu inévitable et qu'une fois le fascisme renversé, son accomplissement ne fera que s'accélérer. Ils sont nombreux les Chiliens qui ne s'incorporeront jamais à un front antifasciste parce que, au fond, ils préfèrent le statu quo ; mais ils sont encore plus nombreux ceux qui refusent de s'incorporer à un front antifasciste, parce qu'ils se méfient (et nous estimons que leur méfiance est justifiée) d'alliances qui seraient transitoires, secondaires et même frauduleuses dans la mesure où elles tairaient les points les plus importants du débat politique.

Soyons clairs : personne n'a envie de brûler les étapes. Nous savons que la réalité sociale objective impose des rythmes différents et des variations qualitatives importantes. Mais, en ce qui concerne le Chili, si l'on veut que le processus se remette en marche, il est indispensable d'avoir, à l'avance, un projet global et cohérent qui pourra servir de référence au moment où se réouvriront les perspectives populaires. Nous pensons que, dans les milieux chrétiens, au sein même de la Démocratie chrétienne, il y a des forces politiques importantes et lucides, capables d'apporter une contribution considérable à la construction du socialisme chilien ; ils ne le feront que s'ils peuvent être assurés d'avoir une responsabilité réelle dans la direction d'une gauche rénovée et plus nombreuse. Tout cela n'est évidemment pas facile. Nous avons appelé à la formation d'un front des chrétiens d'avant-garde. Cette instance n'a pas encore d'existence réellement organique ou officielle ; mais sa visée est de mieux en mieux comprise. Nous maintenons cette initiative.

Stimuler la mobilisation des masses, voilà la cinquième tâche des chrétiens révolutionnaires ; ce qui vient d'être dit favorise leur relation avec les différentes composantes de la population ; les chrétiens révolutionnaires peuvent à présent intervenir dans des secteurs de plus en plus larges ; ces facilités doivent être utilisées les efforts de la base sociale doivent être structurés, regroupés et concentrés ; les organisations existantes doivent être réanimées il faut aussi en créer de nouvelles. En ce qui concerne les milieux prolétaires et « marginaux », il s'agit d'assurer le fonctionnement clandestin, semi-légal ou légal, des organisations ouvrières ou des pobladores. Pour ce qui est de la petite-bourgeoisie et des intellectuels, la situation est différente la résistance à la Junte est devenue majoritaire ; mais les organisations sont insuffisantes, ou elles sont entre les mains de provocateurs ou de collaborateurs. Des organisations spécifiquement orientées vers la défense de la culture et des droits économiques et sociaux devront être créées. Dans l'étape préparatoire, sur la base des arguments fournis par le christianisme progressiste, le débat idéologique doit être ouvert et développé. Cette agitation conduira à l'affleurement de plus en plus significatif de crises de conscience, et les refus d'obéissance à la Junte fasciste se multiplieront.

Enfin, il est indispensable que les chrétiens révolutionnaires resserrent toujours davantage leur alliance avec le peuple Mapuche : traditionnellement, les forces politiques chiliennes l'ont largement laissé dans l'oubli. Maintenant c'est l'ensemble des Chiliens qui ont pu expérimenter dans leur propre chair ce que les militaires réactionnaires voulaient dire lorsqu'ils parlaient de « pacification du pays ». Les conditions sont donc plus favorables pour que la société chilienne tout entière se décide à payer la dette historique qu'elle a contractée auprès de la « nation » mapuche qui, tout au long de son histoire, et particulièrement à la fin du siècle dernier, fut « pacifiée » dans le feu et le sang ; il n'y a pas de politique de masse si la spécificité du problème mapuche est oubliée.

En résumé : un travail politique, idéologique et de masse qui démasque la tyrannie du fascisme, démontre la légitimité de l'insurrection qui le renversera et assure son aboutissement socialiste et libertaire voilà dans quelles directions travaillent les chrétiens révolutionnaires au Chili.

Bosco PARRA. avril 1975.

1. Rafael Gumucio, ancien fondateur et président de la Démocratie chrétienne, a quitté ce 
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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:47

Je découvre ce texte dans un numéro de la revue Esprit consacré aux « révolutions d’Italie », texte que les lecteurs assidus de Pasolini doivent connaître (peut-être est-il dans Ecrits corsaires mais je ne souviens pas), qui est sans doute déjà sur la toile, texte que je reprends cependant car il me semble d’une phénoménale actualité. Les hommes de « Cour » conscients sans doute depuis 1975 d’être enfermés dans leur petit cercle, pratiquent depuis le fait divers par le « micro-trottoir ». Ils confirment ainsi Pasolini… « la réalité » reste entre leur main, sur le trottoir… Or, depuis 1975, le crime est là mais bon pourquoi commenter ce texte si phénoménal quand on sait ce qui se passa à Ostie exactement trois mois après…

Jean-Paul Damaggio

 Esprit Novembre 1976

 Mais à quoi sert de comprendre ses enfants?

PAR PIER PAOLO PASOLINI

 QUE le lecteur me pardonne si je pars « journalistiquement » d'une situation existentielle. Il me serait difficile de faire autrement.

Je suis dans un établissement hospitalier d'Ostie, entre le tour de garde du matin et celui de l'après-midi. Autour de moi, la foule des baigneurs dans un silence semblable au tintamarre et vice-versa. Les bains font fureur.

Quant à moi — occupé à me rétablir des effets de l'obscurité malsaine du laboratoire de doublage — j'ai en mains L'Espresso. Je l'ai lu presque tout, comme un livre.

Je regarde la foule et je me demande : « Où donc est cette révolution anthropologique sur laquelle j'écris tant, pour des gens si experts dans l'art d'ignorer ? » Et je me réponds « La voilà. » De fait, la foule autour de moi, au lieu d'être plébéienne et dialectale, totalement populaire, comme il y a dix ans, est une foule très petite-bourgeoise, consciente de l'être et qui veut l'être.

Il y a dix ans, j'aimais cette foule ; aujourd'hui elle me dégoûte (un dégoût mêlé de souffrance et d'une participation qui finissent par le rendre vain), les jeunes surtout, ces jeunes, imbéciles et présomptueux, convaincus d'être pleinement satisfaits de tout ce que la nouvelle société leur offre : ils croient même en être des exemples quasi admirables.

Et moi je suis ici, seul, désarmé, jeté au milieu de cette foule, irrémédiablement mêlé à elle, à sa vie qui montre sa « qualité » comme dans un laboratoire. Rien ne me protège, rien ne me défend. J'ai choisi moi-même cette situation existentielle il y a bien des années, au cours de l'époque précédente, aujourd'hui, je m'y trouve par inertie : les passions sont sans solutions et sans alternatives. D'autre part, où vivre physiquement ?

Comme je le disais, j'ai L'Espresso en mains. Je le regarde et en reçois une impression globale : «Comme ils sont différents de moi ces gens qui écrivent les choses mêmes qui m'intéressent ! Mais où sont-ils ? Où vivent-ils ? » Une idée inattendue, fulgurante, me montre l'explication anticipatrice et, je crois, évidente : « Ils vivent à la Cour. »

Il n'est pas une page, pas une ligne, pas un mot dans tout L'Espresso (mais sans doute aussi dans tout Panorama, dans tout Il Mondo, dans tous les quotidiens et hebdomadaires où aucune page n'est consacrée aux faits divers) qui ne regarde seulement et exclusivement ce qui se passe « à la Cour ». Seul ce qui se passe « à la Cour » semble digne d'attention et d'intérêt; tout le reste est populace, murmure confus, difformité, qualité inférieure.

Et naturellement, de tout ce qui survient « à la Cour », ce qui importe vraiment c'est la vie des plus puissants, de ceux qui sont au sommet. Etre « sérieux » représente, semble-t-il leur manière d'interpréter la réalité qui est « hors Cour » : cette réalité irritante de laquelle tout dépend à la fin, même s'il est peu élégant et, précisément, si peu « sérieux » de s'en occuper.

Au cours des deux ou trois dernières années, cette concentration de l'intérêt sur les sommets et sur les personnages au sommet est devenue exclusive, jusqu'à l'obsession. Cela n'avait jamais pris pareille ampleur. Les intellectuels italiens ont toujours été courtisans; ils ont toujours vécu « à la Cour ». Mais ils ont été également populistes, néo-réalistes et, qui plus est, révolutionnaires extrémistes, ce qui avait fait naître en eux l'obligation de s'occuper des « gens ». Aujourd'hui, s'ils s'occupent des « gens », cela arrive toujours à travers les statistiques de Doxa, ou de Pragma (si je me rappelle bien les noms). Par exemple : il est malséant de s'occuper de ménagères ; les nommer peut, tout au plus, vous mettre dans une excellente disposition d'esprit : les ménagères, paraît-il, ne peuvent être que des personnages comiques. De fait, dans L'Espresso, on s'occupe des ménagères — ces animaux énigmatiques, lointains, perdus dans les profondeurs de la vie quotidienne — parce qu'une statistique de Doxa, ou de Pragma a fait apparaître que leur vote a été remarquablement important pour la victoire communiste aux dernières élections. Chose qui a fait frémir la Cour, causant des séismes dans les hiérarchies du pouvoir.

Les ménagères vivent dans le fait divers, Fanfani ou Zaccagnini vivent dans l'histoire. Mais entre les premières et les seconds s'ouvre un vide immense, une rupture historique qui est probablement le prélude à l'Apocalypse.

A quoi est dû ce vide, cette rupture ? Pourquoi le fait divers, qui a toujours été si important depuis 1945, est-il aujourd'hui cantonné dans la pile des dossiers en attente, relégué dans un ghetto mental ? Analysé, utilisé, manipulé, il est vrai, de toutes les manières que peuvent suggérer les normes de la consommation, pourquoi n'a-t-il pas été rattaché à l'« histoire sérieuse », restant ainsi privé de signification ?

Pourquoi vols, enlèvements, criminalité adolescente, couvre-feux, larcins, exécutions capitales, homicides gratuits, sont-ils dans le concret « exclus » de la logique et par conséquent jamais analysés ? Deux garçons de 17 ans, à Ladispoli (lieu de villégiature des malfrats) ont mortellement blessé à coups de revolver un garçon de leur âge parce qu'il ne leur avait pas donné les bougies de sa moto. Paese Sera intitule l'article sur ce fait divers « Histoire absurde à Ladispoli ». Absurde peut-être en 1965. Aujourd'hui, c'est la norme. Cet article aurait dû être intitulé « Histoire normale à Ladispoli ». Pourquoi cet anachronisme dans Paese Sera ? Les journalistes de Paese Sera ignorent-ils que l'exception, c'est de trouver dans les faubourgs romains un garçon de 17 ans sans revolver ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé d'une décharge de mitraillette à cause d'une Porsche volée, le soir, il y a deux ou trois jours à Termarancio ? Pourquoi aucun journal n'a-t-il parlé des coups de revolver tirés dans les jambes d'un « gars solide qui s'adonne au culturisme » par un jeune de 15 ans qui lui a crié : « La prochaine fois, c'est dans la bouche que je tire » ? Je veux dire : pourquoi la presse se détourne-t-elle de cela et passe-t-elle sous silence des milliers de délits comme ceux-ci (les larcins et les vols à la tire ne se comptent plus) qui surviennent chaque nuit dans les grandes villes, choisissant parmi eux les seuls que l'on ne puisse décemment taire ? Et, pour comble, en les dédramatisant, en imposant à l'opinion publique une adaptation ?

Mais je ne veux pas forcer la dose et passer pour un homme d'ordre. Qu'il soit bien clair que la pègre m'intéresse seulement dans la mesure où ses représentants sont humainement changés par rapport à ceux d'il y a dix ans. Et ceci n'est pas un simple épisode. Cela fait partie d'un même tout d'une seule révolution anthropologique, qui inclut la mutation des ménagères...

La question réelle est : pourquoi cette rupture entre le fait divers et l'univers mental de ceux qui s'occupent des problèmes politiques et sociaux ? Et pourquoi, à l'intérieur du fait divers, ce « tri des événements » ?

Ce qui arrive « hors de la Cour » est qualitativement, c'est- à-dire historiquement, différent de ce qui arrive « à la Cour » : c'est infiniment plus nouveau, épouvantablement plus avancé.

Voilà pourquoi les puissants qui se meuvent « à la Cour » et ceux qui les décrivent — « à la Cour » eux aussi, pour pouvoir, logiquement, le faire - se meuvent comme d'atroce ridicules, caricaturales idoles mortuaires.

Dans la mesure où ils sont puissants, ils sont déjà morts, parce que ce qui « faisait » leur puissance — à savoir une certaine manière d'être du peuple italien — n'existe plus : leur existence est, par conséquent, un tressautement de marionnette:

Sortant « hors de la Cour » on retombe dans quelque autre chose : le pénitencier de la consommation. Et les principaux personnages de ce pénitencier sont les jeunes.

Etrange à dire c'est vrai que les puissants ont été largués par la réalité avec, collé à la peau comme un masque grotesque, leur pouvoir clérico-fasciste, mais il est non moins vrai que les hommes de l'opposition ont été, eux aussi, largués par la réalité avec, collés à la peau comme un masque grotesque, leur progressisme et leur tolérance.

Une nouvelle forme de pouvoir économique (c'est-à-dire la nouvelle, véritable âme — si Moro me permet ce mot — la démocratie chrétienne, qui n'est plus un parti clérical parce que l'Eglise n'existe plus) a réalisé à travers le développement du pays une fallacieuse forme de progrès et de tolérance. Les jeunes qui sont nés et ont été formés en cette période de faux progressisme et de fausse tolérance, sont en train de payer ce mensonge (le cynisme du nouveau pouvoir qui a tout détruit) de la façon la plus atroce. Les voici autour de moi, une ironie imbécile dans les yeux, un air stupidement fait, une canaillerie agressive et aphasique — quand ce n’est pas une souffrance et une appréhension de pensionnaires, la réelle intolérance de ces temps de tolérance...

Toujours dans le même numéro de L'Espresso, Moravia fait la recension d'un film : un père, homme de bien, a un fils contestataire, assassin etc. —, et il conclut — en cela d’une absolue cohérence avec lui-même — qu'à un père semblable dans de telles conditions, il ne reste rien d'autre à faire qu’à « chercher à comprendre son fils » : ne pas dramatiser, ne pas le tuer, ne pas se détruire, mais chercher à le comprendre. Et moi je me demande : Et quand il l'aura compris? Et après ? Après qu'il aura accompli ce geste magnifique de libéralisme moral ? Certes, le comprendre dont parle Moravia est un comprendre rationnel, c'est-à-dire occidental : il engendre nécessairement l'agir. Admettons que ce père – après s’être mis dans l'état d'esprit d'un entomologiste qui étudie son insecte — réussisse à la fin à comprendre son fils et découvre que c'est un imbécile, un présomptueux, un indécis, un agressif, un vaniteux, un criminel en puissance, ou bien également un être sensible, désespéré. Que devra-t-il faire ? Se contenter de l'avoir compris? Mais se contenter de cela implique impartialité et indifférence. C'est l'agir qui distingue. Et un père qui aime agit. Il est destiné à mordre la poussière comme le méprisé Laïus : rien d'autre n'est possible. Par conséquent le comprendre est la moindre des choses. Et l'agir ne peut être autre chose sinon agresser son fils pour pouvoir à la fin, justement, mordre la poussière. Je regarde les enfants, je cherche à les comprendre et puis j'agis ; j'agis en leur disant ce que je crois être la vérité sur eux :

« Vous, vous vivez dans le fait divers, qui est la véritable histoire, parce que — bien qu'elle ne soit ni définie, ni acceptée, ni parlée elle est infiniment plus avancée que notre histoire opportuniste; parce que la réalité est dans le fait divers « hors de la Cour » et non dans ses interprétations partiales ou, pire encore, dans ses travestissements. Mais ce fait divers vous veut écartelés par une crise de valeurs parce que le pouvoir, créé en définitive par nous, a détruit toute culture antérieure, pour en créer une à lui, faite de pure production et consommation, et par conséquent de faux bonheur. La privation de valeurs vous a jetés dans un vide qui vous a fait perdre toute orientation et vous a humainement dégradés. Votre « masse » est une « masse » de criminels en puissance à qui on ne peut plus parler au nom de quoi que ce soit. Vos quelques élites cultivées — socialistes ou radicales ou catholiques avancées — sont étouffées d'une part par le conformisme, de l'autre par le désespoir. Les seuls qui se battent encore pour une culture et au nom d'une culture, dans la mesure où il s'agit d'une culture « différente » projetée vers le futur, et donc au-delà, dès son principe, des cultures perdues (la culture de classe, des bourgeois, et la culture archaïque, du peuple), ce sont les jeunes communistes. Mais combien de temps encore pourront-ils défendre leur dignité ? »

Pier Paolo PASOLINI.

Ce texte, traduit par Madeleine JUFFÉ, est paru dans le Corriere della Sera du 1er  août 1975.

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:44

Dans la précédente chronique (1), Hugo Chavez se réjouissait du retour de Karl Marx dans les rues de Moscou. Sait-il ce que le grand philosophe pensait de Simon Bolivar, son idole ? J’ai mis très longtemps avant de trouver les informations qui suivent et qui me paraissent éclairantes. Je connaissais ses écrits au sujet des USA sans connaître son opinion sur les révolutions d’Amérique du Sud. Or, en 1858, un ami nord-américain du philosophe lui demanda, pour son encyclopédie, quelques lignes sur Bolivar. Dans le cadre d’une vingtaine de pages, le résultat fut sidérant : Bolivar réduit au portrait de « véritable Soulouque » (un dictateur oublié d’Haïti). Pourquoi ?

 Marx découvrit que Bolivar étant le prototype des mythes modernes, lui, philosophe rationaliste, devait donc se livrer à sa première activité : détruire les mythes. Pour Marx, tout en étant une force créatrice, les mythes masquent la réalité du rapport des forces (la lutte des classes).

 Premier point : c’est vrai, Bolivar fut très tôt un mythe, et au nom du mythe, encore ces dernières années, la vie réelle de la maîtresse du héros a été niée par les adorateurs du Libertador, qui allèrent jusqu’à brûler leur correspondance !

 Deuxième point : pour dénoncer le mythe fallait-il ridiculiser toutes les luttes d’indépendance de l’Amérique hispanique ? Marx aurait dû être sollicité pour écrire la biographie de Tupac Amaru, mais connaissait-il seulement ce paysan indien ?

 Pour comprendre la féroce actualité des questions posées commençons par celle du nationalisme. Pour Marx, les prolétaires, la force de l’avenir, n’avaient pas de frontières donc, quand l’Irlande s’engagea dans la lutte pour échapper au joug de l’Angleterre, il dénonça ce faux combat. Or, depuis cette époque, le néolibéralisme a démontré sa capacité à abolir les frontières, afin de satisfaire les besoins des transnationales et les objectifs du capitalisme financier et féodal. Une lutte pour des droits nationaux n’a pas à être assimilée automatiquement au nationalisme sous peine de perdre une dimension de la lutte des classes. Comment trouver ridicule le nationalisme français et souhaitable le nationalisme corse ou tchétchène ?

 Quant à Bolivar, il n’était pas un nationaliste mais un fédéraliste qui voulait unifier toutes les Amériques où je note une énigme : d’un côté une zone de langue espagnole éclatée en de multiples pays et de l’autre, une zone de langue portugaise formant un seul pays aussi grand que les USA (si on fait abstraction de l’achat de l’Alaska). Donc l’idée de Bolivar d’unifier l’Amérique hispanique n’était pas totalement utopique. Marx réduit aussitôt ce combat à une soif de pouvoir du Libertador. Aux yeux de Marx, l’intrépide général avait de toute façon tort. Tort d’être nationaliste en cherchant à libérer le Venezuela et tort d’être fédéraliste en tentant d’unifier les Amériques ! S’il est juste de démontrer que Bolivar fut en partie un jouet entre les mains de l’impérialisme anglais soucieux d’en finir avec son adversaire espagnol, pourquoi ne pas pousser la réflexion plus loin ? Car le Bolivar unitaire entrait en contradiction avec les intérêts de ses commanditaires. Pour combattre l’Espagne, les Anglais appuyèrent toujours le Portugal qui ne fut pas ennuyé, quand il construisit un Brésil à sa dimension. Mais en 1820, pour les mêmes Anglais, il n’était plus question de recréer des entités aussi grandes, pour qu’ils puissent exercer plus facilement une domination sur des zones émiettées.

 Et que dire de la révolution bourgeoise de Bolivar ? Si le Libertador comprit les bienfaits de l’alliance avec l’Angleterre, il comprit aussi les bienfaits d’alliances avec les Noirs et les Indiens. Non, Monsieur le grand Karl Marx, Bolivar n’était pas l’idiot du village seulement soucieux de sa gloire de caudillo bonapartiste et plus pressé de chanter et de danser que de créer une démocratie ! Les Amériques n’étaient pas des pays sans histoire incapables de donner un sens à leurs luttes (le sens marxien de l’histoire étant celui du développement industriel producteur des fossoyeurs du capitalisme). Ridiculiser les comportements militaires de Bolivar (un homme fuyant en permanence les combats) mériterait un peu plus de dialectique.

 L’analyse de la diatribe contre Bolivar doit se lire en parallèle avec ses diatribes contre les paysans « même » européens. Pour l’excuser, des défenseurs de Marx parlèrent d’un manque d’information et d’un européocentrisme. Marx a toujours soigné sa documentation (pour Bolivar aussi) et n’a pas cru que l’Europe était le centre du monde (le prolétariat jouait ce rôle à une époque où les frontières n’étaient pas des fossiles essentiels). Son univers était celui de l’infrastructure économique comme base de toute étude. Sous l’angle des forces dominantes, l’histoire lui a totalement donné raison (le fric dirige le monde), mais sous l’angle des forces révolutionnaires, l’histoire lui a donné totalement tort (la classe ouvrière toujours présente n’a pas accompli sa mission). Alors que les paysans, les Indiens, les femmes contribuent à des luttes essentielles.

 Face aux révolutions des Amériques, Marx aurait pu repenser son matérialisme historique. Il aurait compris que la décisive Révolution mexicaine de 1810 qui n’a pas eu son Bolivar, car conduite par des paysans indiens, annonçait dans ce pays, la naissance du PREMIER parti communiste du monde en 1919 (avant celui de l’URSS). Il aurait compris que la conscience révolutionnaire ne suit pas les chemins fixés à l’avance par l’évolution des forces productives (d’où justement la révolution de 1917 dans la retardataire Russie).

Il aurait compris que le reproche qu’il adressa à Victor Hugo qui aurait présenté le coup d’Etat du 2 décembre 1851 comme un bizarre événement tombé du néant céleste, pouvait lui être renvoyé pour sa biographie de Bolivar : Marx expliqua à son ami Engels qu’« il n’était pas question de présenter en Napoléon 1er cette canaille si peureuse, brutale et misérable ». Comme si Bolivar était seulement le produit de son caractère ! (pour le cas où tel aurait été son caractère). Les grands hommes politiques symbolisent toujours tout un mouvement de la société, et l’effort de l’historien, celui que généralement s’applique à réaliser Marx quand il parle du triangle Allemagne, France, Angleterre, consiste à percer ce lien entre le mouvement de l’histoire et sa personnalisation par des mythes. Mais pour parler des attardés de l’Amérique hispanique, inutile d’aller chercher très loin les références. D’autant que quand Marx mentionne le couronnement de Napoléon 1er il fait comme si Bolivar, qui y aurait assisté, se plaça du côté du monarque, alors que d’autres témoignages indiquent au contraire son aversion pour le cinéma impérial. Dans la bio écrite par Marx, l’absence de toute référence à Simon Rodriguez, le penseur qui guida Simon Bolivar et qui était avec lui au moment du sacre de Napoléon 1er est significative.

 Comme toute révolution, celle engagée par Bolivar avait plusieurs faces ce qui donna plusieurs pays. Plusieurs pays dont la couleur fut celle, au bout du compte, des divers rapports à l’agriculture et au passé colonial, en lien avec la présence et l’histoire des Indigènes. Depuis des années, je tente de faire réévaluer les combats paysans à la lumière des enjeux démocratiques, en constatant tous les jours qu’ils restent souvent rangés parmi les folklores du passé (dans la mouvance communiste comme dans les autres). Malgré le bond en avant que le mouvement Via campesina suscita, par son action, en matière de récupération historique de luttes paysannes, devenues des luttes alimentaires, c’est-à-dire luttes pour la qualité de notre alimentation, donc des luttes globales, il reste à reprendre le débat sur la propriété et donc sur la démocratie. Les Amériques se caractérisent par des réformes agraires toujours reportées à plus tard et pourtant toujours à l’ordre du jour (grâce aux luttes sociales). Lula au Brésil vient de la reporter tandis que Chavez subit les feux de la critique pour avoir rendu des terres aux paysans.

 Il arrive à Chavez d’être présenté très exactement comme Marx a décrit Bolivar (par adversaires ou défenseurs !). Le passé devra-t-il longtemps se répéter ? Après la comédie aurons-nous la tragédie ? Je le crains. Et pour qui voudrait pousser plus loin l’étude je renvoie au petit livre que nous avons en français où Marx parle de l’Algérie et des peuplades de ce pays qu’il visita vers la fin de sa vie afin de se soigner (Lettres d’Alger, au Temps des Cerises).

15-02-2005

 1 - ce texte fait partie d’un livre de chroniques jamais publié.

 

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