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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:18

(encore sur Humberstone...)

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, le soleil écrase de ses rayons la ville d’Humberstone et les deux vendeuses de son unique boutique s’ennuient. « S’ennuient » n’est peut-être pas le mot juste. Si elles sont trop jeunes pour avoir connu la folle activité de la ville qui s’est vidée d’un coup, d’un coup d’un seul, à l’aube de l’année 60, elles appartiennent à l’autre épopée, celle qui, à partir du 23 novembre 1997, a tenté de sauver les vestiges d’un passé incroyable, aussi plus que vendeuses elles sont une part de l’âme qui survit ici, en plein désert..

Ce jour de novembre, la Corporación Museo del Salitre regroupant 1500 membres signe l’achat du site au milliardaire d’Iquique Isidoro Andía Luza, qui ne savait plus quoi en faite. L’Etat avait manifesté un encouragement quand par un décret du Ministère de l’éducation, numéro 320, de janvier 1970, il avait désigné la ville, Monument national. Avec le régime militaire l’heure n’était pas à célébrer la classe ouvrière dont cette ville est un symbole, car oui, c’est une ville-usine si bien que sa fermeture signait la fin de toute vie dans ses rues, donc il a fallu attendre, aussi, quand le 15 juillet 2005, à force de réclamations, l’ensemble du site devient « Patrimoine Mondial de l’Unesco », l’enthousiasme a saisi des centaines d’anciens travailleurs de la mine qui ont voulu faire franchir un pas de géant à leur musée.

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, quelques haut-parleurs d’une radio installée sur la place centrale de la ville, tentent de signifier une animation qui malheureusement n’est pas de saison. Les vendeuses constatent surtout la présence des rénovateurs du lieu qui par des tranchées dans les rues donnent l’impression qu’ils vont installer l’eau courante dans chaque appartement de quelques rues vides et ce vide contraste profondément avec la taille du lieu. Existe-t-il au monde, ville plus fantôme qu’Humberstone ? Nous sommes en plein désert, à plus de 50 km de toute civilisation et pourtant, une fois la porte d’entrée passée on y entre par la rue Baquedano comme si nous étions dans la splendide Iquique ! En effet, la ville à une porte d’entrée car c’est une ville-usine qui était de ce fait entourée d’une palissade. Et après la rue Baquedano, en tournant à droite, le visiteur se donne la sensation de circuler presque dans le luxe ! Sur la place centrale les haut-parleurs de la radio diffuse une chanson de Compay Secundo popularisée par le film Buena Vista Social Club. Et justement le promeneur se sentant subitement fantôme à son tour, arrive devant le Club social d’Humberstone.

 

Les deux vendeuses voient passer un couple de touristes et surprise, munis d’une grande bouteille d’eau, ils s’installent sur un banc de la place dessinée comme le drapeau britannique, devant le Club social, et sort de son sac… un pique-nique ! Depuis qu’elles vivent là, jamais des visiteurs n’avaient souhaité se donner l’illusion qu’ici, on avait mangé, joué, rigolé… Elles espéraient vendre trois bricoles et devront se contenter de regarder passer le temps d’autant que même pour les toilettes, gratuites dans le Club social qui faisait hôtel, on n’a rien à leur demander. Au menu, avocat, tomate, mortadelle et petits gâteaux…

 

Que viennent faire les Britanniques et pourquoi ce nom d’Humberstone ? Nous sommes dans l’univers du salpêtre qui va propulser le Chili sur la scène internationale pour deux raisons : le nitrate qui fait le bonheur de l’agriculture productiviste nouvelle, et la guerre de 14-18 qui, négligeant le travail des champs, fait de ce nitrate la source de la poudre. Pour conduire cette industrie à bon port (c’est-à-dire au bénéfice des pays européens) ingénieurs anglais et allemands viendront assurer le contrôle des opérations. Santiago T. Humberstone est l’un d’eux. Né le 8 juillet 1850 il devient ingénieur des mines, et plus particulièrement ingénieur chimiste. Dès ses 25 ans il s’implique dans la Compagnie du Salpêtre de Tarapacá après avoir débarqué à Pisagua le 6 janvier 1875. Introducteur du système de James Sanks il fait faire un progrès immense à la production du nitrate. Il prend sa retraite en 1925 (il a tout de même 75 ans) et meurt le 12 juin 1939 pour être enterré dans le cimetière anglais de Tiliviche. Il a eu le temps d’apprendre que la ville-usine de La Palma, après une forte rénovation en 1934 va finalement porter son nom. Etrangement ce nom de La Palma avait traversé le temps alors qu’il avait été donné par les Péruviens au moment de sa création en 1872 du temps où ce coin de pays appartenait au pays voisin. La Palma c’est une grande bataille qui a vu s’affronter deux Péruviens, Ramon Castilla et José Echenique.

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, arpenter les rues de la ville c’est retrouver le partage habituel entre zones aux classes sociales bien marquées : là le quartier des riches, là le quartier des hommes mariés, là celui des célibataires. Là le quartier du commerce, là le quartier du loisir. Mais qui arpente encore les rues ? Si au départ, la présence des anciens étaient encore forte, si la mémoire était vive tout semble s’estomper et la meilleure preuve, ce sont les graffitis sur les murs que les visiteurs d’hier laissaient en abondance (bêtement), et qu’il n’est plus besoin d’effacer aujourd’hui. Seules les plaques de fer de la piscine témoignent de ce premier succès touristique. Les vendeuses en savent quelque chose puisque si elles ne sont pas les survivantes de la ville ouvrière elles deviennent les survivantes de la ville touristique. En 2007, dans l’enthousiasme de la nomination par l’Unesco, les gestionnaires de la ville-musée confièrent à Ernesto Zepeda Rojas la confection d’un petit fascicule destinée aux touristes où il écrit : « Actuellement, dans la zone du marché, il y a dix petits magasins qui offrent de l’artisanat local, des livres, des films et photos, des chapeaux et des objets divers que les touristes acquièrent pour emporter avec eux un souvenir du musée. » Tant d’efforts de rénovation vont-ils être vains ? Jack Forton est passé par là en l’an 2000 et il n’y avait alors que l’église de restaurée. Elle le fut par le précédent propriétaire en 1989 car tout de même on ne pouvait laisser se dégrader le site sans sauver au moins l’Eglise ! Le même auteur indique au sujet du théâtre : « Il est repeint chaque année pour effacer les graffitis des touristes. Pas un seul bâtiment n’est exempt des « signatures » des visiteurs irrespectueux. Un grand dommage. »[i]

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, l’air se fait plus pesant au fil des heures et nos deux pique-niqueurs ont fini par avaler toute leur bouteille d’eau. Ils se dirigent alors vers la petite boutique à l’étonnement des deux vendeuses. Pas parce qu’ils achètent de l’eau, mais parce qu’ils pensent acheter un livre ! La journée serait-elle plus faste que prévue ? En fait ils croyaient que la brochure d’Ernesto Zepeda Rojas était toujours disponible mais ils ne trouvent que le récit d’un ouvrier racontant sa vie dans l’usine, racontant la fin de l’usine, un récit techniquement publié avec des moyens minimum ce qui en rend le prix tout à fait abordable. Les touristes se décident et l’affaire est conclue. Ils sont là depuis deux heures mais il reste encore l’usine à visiter car que serait la ville sans l’usine et le cimetière des machines est aussi impressionnant que le reste. Au fait, où était le cimetière dans cette ville ? Rien ne l’indique sur le plan.

 

Une des belles rénovations, en allant vers l’usine, c’est le kiosque à musique. A côté, il y a avait le local syndical mais il a brûlé en 1963 et ne sera pas reconstruit. Le terrain de tennis n’est pas mal, et en plusieurs endroits les salles font musée. Celle des affiches sur le Nitrate du Chili rappellent à merveille tout ce que les consommateurs des pays riches ont pu manger grâce à l’apport en nitrate, dans les champs de leurs agriculteurs. Mais l’usine elle-même ? Zepeta Rojas en décrit tous les éléments et on a la sensation que survivaient là des surhommes capables de défier toutes les lois de la nature, celles de la chaleur particulière-ment. Souvent il rappelle que les salaires étaient importants mais que la moindre erreur était fatale. Dans la ville, il y avait un hôpital (avec maternité) et visiter aujourd’hui la maison de son directeur en chef, à côté de celles des autres personnages clefs, permet de comprendre que lui, devait gagner bien plus encore. Combien de morts par accidents de travail ? Bien que touristique la brochure de Zepeta Rojas rappelle cet événement national chilien qui vit l’armée tirer sur la foule des grévistes le 21 décembre 1907 et faire 2000 morts. L’événement est si peu étudié avec minutie que Jack Forton, pourtant attentif au peuple, parle seulement de 1000 morts !

 

 



[i] Espaces Latinos, n°188 novembre 2001. Jack Forton grand connaisseur du Chili a proposé à ce moment-là un guide du Chili chez Peuples du Monde.

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:15

Peut-être cet texte à la traduction imparfaite est-il déjà sur le blog. Il mérite d'être à laplace Chili. JPD

Neruda et une pierre couverte de mousse par Sepulveda

 Voici quelques semaines la journaliste chilienne Isabel Lipthay m’envoya d’Allemagne une histoire émouvante qui parlait d’un autre Neruda, à la marge des justes célébrations pour les cent ans de sa naissance et, que nous pourrions intituler : « les raisons du silence ».

Je n’ai pas connu Pablo Neruda dans son intimité, à peine si je l’ai vu trois fois, mais ces occasions furent pour moi décisives pour conclure que dans ses yeux il y avait une tristesse singulière, quelque chose comme la tristesse des naufragés qui, une fois sauvés et revenus dans leurs lieux d’origine, conservent la nostalgie de l’île déserte dans laquelle vécut Robinson Crusoë, tristesse qui s’accroît avec la certitude que jamais ils ne reviendront dans cette île.

L’histoire d’Isabel Lipthay, écrite brièvement comme doivent l’être les bonnes histoires, me décida à hâter un voyage en Hollande prévu pour octobre, et je partis, décidé à rencontrer moi aussi la pierre oubliée et couverte de mousse.

Pendant le voyage j’ai cherché dans la meilleure biographie de Pablo Neruda, celle écrite par son ami et camarade du Parti communiste chilien, Volodia Teitelboim, certainement la meilleure jamais écrite, des renseignements sur Maria Antonieta Hagenaar, la mythique « hollandaise de Java », la première épouse de Neruda à laquelle il dédia des vers pleins de crainte et que résumait le désamour qui se résout seulement par une distanciation définitive. Je n’ai pas rencontré beaucoup d’informations, à peine quelques pincées qui confirmaient qu’en effet elle fut mariée avec le poète, et qu’ensemble ils eurent une fille : Malva Marina.

On dit et on sait que les femmes qui accompagnèrent Neruda eurent une importance capitale dans son œuvre de poète. Avec Maria Antonieta de Hagenaar il partagea les années d’exil pendant lesquelles son génie rencontra les éléments pour écrire « Résistance sur la terre ».

Malva Marina Reyes-Neruda s’appelait Neftali Reyes. Elle naquit à Madrid le 18 août 1934 et peut-être fut-elle appelé à être la fleur la plus importante dans cette maison madrilène, que les amis du poète, Antonio Machado, María Teresa León, García Lorca, Miguel Hernández, Rafael Alberti, appelaient avec raison « la maison des fleurs ». Mais Malva Marina naquit avec le sceau indélébile des fleurs transitoires, de celles qui ne réussissent pas à montrer la plénitude de leurs pétales ni à offrir l’enivrement de leurs arômes. La fille naquit hydrocéphale et peut-être est-ce sa naissance qui marqua le poète d’une douleur définitive puisqu’il n’existe pas de douleur plus intense que celle d’avoir la certitude de survivre à ses enfants.

Les vers dans lesquels Neruda parle de sa fille sont tristes, énigmatiques comme si le poète avait tenté de se sauver de sa douleur par la perfection de son génie : « Oh niña entre las rosas, oh presión de palomas / oh presidio de peces y rosales / tu alma es una botella de sal sedienta…. » « Ode avec une lamentation ». De toute la riche correspondance entretenue par Neruda, c’est seulement dans une lettre à son père qu’il mentionne la présence de sa fille : « Il semble que la fille soit née avant terme, et il a coûté beaucoup pour qu’elle vive … ».

En 1936 les madrilènes se préparent pour la grande tragédie du fascisme, La République était en danger, Neruda était un activiste de la démocratie, il ouvrait sa maison à tous ceux qui étaient décidés à lutter contre Franco, et il ouvrit aussi son cœur à une autre femme : Delia del Carril, « La petite fourni », peintre et camarade de combat. Maria Antonieta Hagenaar, la Hollandaise de Java disparut de sa vie, et avec elle la petite Malva Marina qui se retira de la vie du poète avec le même silence que celui de la marche d’une ombre.

En cette même année 1936 «  a la hora del fuego, al año del balazo » si bien définie par César Vallejo[1], la Hollandaise de Java, sa solitude d’abandonnée et sa petite Malva Marina quittent l’Espagne pour la Hollande. Peut-être en ses valises emportait-elle les vers que Federico Garcia Llorca lui écrivit comme seul souvenir : « Niñita de Madrid, Malva Marina / no quiro darte flor ni caracola : / ramo de sal y amor, celeste lumbre / pongo pensando en ti sobre tu boca ».

Eloignée de la beauté et de l’horreur, loin de l’amour et de la haine, Malva Marina continua son existence végétale à Gauda, abandonnée aussi par sa mère qui en confia la garde à un couple hollandais. Elle ne sut rien de la fin de la République en Espagne, ni de la mort de Garcia Lorca, ni de la mort de Machado, ni de la mort de Miguel Hernandez, ni de la mort de la poésie quand tomba la dernière barricade dans le quartier madrilène de Lavapiés. Elle ne sut pas que les nazis envahirent la Hollande et que, dans toute l’Europe, l’horreur marchait au pas d’une musique wagnérienne. Elle ne sut pas davantage que son père organisait de Trompeloup, près de Bordeaux, la plus grande opération de sauvetage de républicains espagnols poursuivis par Franco[2], et par les autorités pro-nazis de la France occupée. L’eau qui noyait sa tête la laissa flottante dans le ventre simple des absents et elle se refusa à naître dans un monde de crainte et d’épouvante.

Le vieux cimetière de Gauda est un monument national, comme me l’expliqua mon ami Gerd Kooster, aucune tombe ne peut être ouverte ou annulée, ce qui rend son éternité aussi éternelle que la fragile éternité de la planète.

Après avoir parcouru pendant une heure les étroits sentiers du cimetière envahi par une végétation dominée par la faible verdure de l’humidité, nous avons rencontré la tombe de Malva Marina, cette petite présence du sang d’un des poètes les plus grands de tous les temps, et peut-être la responsable de son rictus de tristesse qui accompagnait toujours son visage, un peu comme si l’eau qui noyait Malvina Marina s’était installée à jamais dans ses cernes.

L’inscription qui couvre cette pierre où pousse la mousse est laconique : « Ici demeure notre chère Malva Marina Reyes née à Madrid le 18 août 1934 et décédée à Gauda le 2 mars 1943 ».

Pourquoi les fougères poussent dans les cimetières oubliés ? Pourquoi les pies choisissent de tels lieux pour essayer leurs jacassements ? Pourquoi la mousse est synonyme de l’oubli ? Pourquoi Neruda dans son poème « Farawell » écrit : « desde el fondo de ti y arrodillado / un niño triste comme yo nos mira » ?

Salut, Pablo, Salut Poète, et comme l’écrivit si bien Atahualpa Yupanqui, « merci pour la tendresse que tu nous donnas ». Quand je lèverai mon verre pour trinquer à tes cent ans de poète et de camarade, ce sont ces questions, avec d’autres, que je te poserai. Et quand je reviendrai à la Isla Negra, à tes figures de proue, à tes collections de bouteilles et d’objets enfantins, je regarderai au bord de la falaise l’endroit où poussent encore les Mauves[3] balancées par la saumâtre brise Marine.

Luis Sepúlveda (pas de date, pas de lieu de publication)

 

P.S. Voici dix ans exactement je traduisais, pour le petit livre que j’ai consacré au Péruvien Nestor Cerpa, le premier article de presse de Sepulveda que j’avais croisé par hasard en Italie. Nestor Cerpa téléphonait à Sepulveda quand leur conversation fut brisée par les rafales de mitraillettes des militaires de Fujimori et Montesinos qui abattaient lâchement Nestor. Aujourd’hui Montesinos est en prison au Pérou et Fujimori vient d’être à nouveau arrêté au Chili en vue d’une éventuelle extradition pour le pays voisin. Y aurait-il une justice ?



[1] España aparte de mí est cáliz est un des textes les plus phénoménaux de l’écrivain péruvien dont la tombe est à Paris, au cimetière Montparnasse à quelques mètres de celle de Bourdelle.

[2] Un des poursuivis fut pris d’un dilemme : au moment d’embarquer pour le Mexique il apprit la naissance de son fils à Barcelone. Il décida de rentrer au pays et son fils eut l’occasion de le visiter pendant des années … en prison.

[3] Malva c’est « mauve » le nom d’une fleur.

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:14

« Nous sommes comme les chiens des rues. Ils sont à notre image, astucieux, prudents, sans agressivité, ils cherchent à se nourrir. Ils sont comme nous, sans histoire et préoccupés par leur survie. » Ronalth Smith prof à Valparaiso (Le Monde 16-17 juillet 2006)

 

 

En grand connaisseur du cas chilien, Alain Touraine, dont je ne suis pas un admirateur, indique en septembre 1973 : « La dictature chilienne n’a pas été une dictature mobilisatrice : ce n’était pas un fascisme, c’était une dictature libérale économiquement mais surtout répressive. La population n’a pas été mobilisée comme au Paraguay de Stroessner, on n’a pas répandu une culture politique ; l’appui à Pinochet c’était quand même plutôt du type Pétain qu’Hitler. »[i]

Alain Touraine a raison si l’on considère que la définition du fascisme s’arrête dans le temps. Oui, le Chili « n’a jamais choisi », indique-t-il aussi, et c’est donc une volonté extérieure, celle de Nixon, qui dirige la manœuvre.

 

A suivre ce chemin, le fascisme devient circonstanciel ce qui n’est pas impossible pourtant, par les camps de concentration, par la répression, par le coup d’Etat et sa brutalité, on retrouve bien des traits caractéristiques du fascisme. Alors ? Le franquisme est-il resté jusqu’au bout un fascisme ?

Je défends l’idée que les formes multiples prises par le fascisme, qu’il faut analyser en fonction des circonstances, n’efface pas de l’histoire, la catégorie générale de « fascisme » et que dans ce cadre là le pinochetisme a bel et bien été un fascisme.

 

La négation de l’histoire

Des côtés les plus divers monte ce constat : le Chili cultive plus l’oubli que la mémoire. Et pas seulement à propos de l’épisode Pinochet. Alain Touraine indique dans le même article : « C’est un pays qui souffre d’une sorte d’autocensure. (…) Je continue de penser que l’on ne peut pas penser l’avenir démocratiquement, si on n’a pas la mémoire de ce qu’a souffert la démocratie dans le passé. »

Dans le Monde l’historien chilien Ronald Smith indique : « Nous occultons l’histoire, nous n’assumons pas notre passé. Nous minimisons les événements quand la vérité est trop dure à affronter. »[ii]

Dans son dernier film[iii] Patricio Guzman insiste longuement, à travers divers témoignages sur ce culte de l’oubli si fort au Chili. Partout, l’élément fondateur de l’histoire chilienne, l’appel obsessionnel à la mémoire concerne seulement, la guerre d’indépendance et la guerre du pacifique, la guerre dans le nord du pays contre la Bolivie et le Pérou et encore, le souvenir de ce moment est trafiqué ! Par le culte des héros de cette période pourtant tardive avec Prat en figure de proue, le Chili prétend en appeler à son unité !

Le fascisme s’appuie toujours sur des pays rendus mythiques. Les uns en appellent à Jeanne d’Arc, les autres aux Aryens et pour les Italiens qui furent pendant des siècles en mal de pays, la religion de l’empire romain devait soulager toutes les douleurs.

Le Chili est un pays impossible et le rapport aux Mapuches du sud me semble révélateur de cette négation de l’histoire, histoire que Neruda tenta de réinventer par un Chant général.

 

Le mythe de la démocratie chilienne

Face aux autres pays d’Amérique du Sud le cas chilien présente une vie politique plus pacifiée, plus ordonnée, plus stable ce qui a conduit au mythe de la démocratie chilienne avec une armée qui en aucun cas n’avait de tendances à se lancer dans un coup d’Etat. L’existence d’un parti communiste puissant pouvait même laisser croire qu’à Santiago nous étions presque à Paris ! Si les dictateurs chiliens furent moins nombreux, moins féroces que ceux des pays voisins, ils ne sont pas des absents de l’histoire ; ils sont plutôt ceux qu’on veut rendre absents.

Le cas le plus emblématique est celui du président Balmaceda qui s’est suicidé après huit mois de guerre civile. Au cours de la projection du film présentant la bataille de Pozo Almonte l’animateur du groupe a fait observer que les historiens présentent encore les faits en disant que les opposants au président c’était les militaires vainqueurs des Péruviens alors que des militaires de la guerre du pacifique se trouvaient dans les deux camps. Le fait que Nixon se soit arraché les cheveux pour que la CIA puisse pénétrer au cœur de l’armée chilienne montre qu’en effet cette armée n’était pas toute désignée à rejoindre l’illégalité et le cas du père de Michelle Bachelet devenu présidente de son pays témoigne parfaitement du courage de certains officiers légalistes y compris dans l’aviation ! Pour bombarder La Moneda, les putschistes préférèrent en appeler à des pilotes de lignes de LAN (qui avait quitté depuis peu l’armée) qu’à des pilotes en exercice.

Il y a donc eu une démocratie chilienne mais dans le cadre de conflits toujours sévères avec ses adversaires.

 

L’écriture de la période Pinochet

Pour justifier les fascismes la musique est toujours la même : « Si sur le plan politique ils sont détestables, sur le plan économique ils ont marqué des points. » Et on a donc parlé du miracle chilien que certains contestent en disant que ce miracle s’est fait au prix d’un développement de la misère. Miracle pour les uns, désastre pour les autres ?

Le fascisme nie l’histoire car la première de ses fonctions c’est d’imposer sa propre version de l’histoire, une version linéaire où d’un pays au bord du gouffre la dictature conduit les habitants presque au paradis et pour le paradis comment ne pas admettre qu’il y ait un prix à payer ? Les « Chicagos Boys » qui ont expérimenté au Chili la stratégie néolibérale n’ont ni enfoncé ni fait décoller le pays ou les classes dirigeantes du pays.

« Somme toute, pour l’ensemble de la période dictatoriale on peut considérer que la performance économique du Chili est très proche de celle de la moyenne du continent latino-américain. De là à parler d’un miracle il y a un grand pas à franchir. Qui plus est, les 6,6% de croissance annuelle de 1984 à 1989 – les années les plus performantes de la dictature – tendent à surévaluer la performance car ils sont calculés par rapport au creux de la dépression, c’est-à-dire 1983. En, effet le pays venait de connaître las plus importante dépression de son histoire depuis les années trente, - 16% en cumulant 1982 et 1983.»[iv]

Depuis longtemps, l’histoire économique dépend davantage des circonstances internationales que des politiques locales surtout quand le pays est soumis si fortement que le Chili aux exportations. La montée actuelle du prix du cuivre est une aubaine pour le pays car même si tous n’en profitent pas, il reste des miettes pour chacun.

 

Le pétainisme un fascisme ?

L’extrême-droite en France comme au Chili n’a jamais été mesure d’exercer le pouvoir à elle seule ce qui ne rend pas moins fascistes les politiques de Pétain et Pinochet. La catégorie « fascisme » indique une direction pas un chemin.

« Le Chili comporte deux partis d’extrême-droite, l’Union démocratique indépendante (UDI) et Rénovation nationale (RN). Lez premier fut fondé par Jaime Guzman et d’autres jeunes, ardents collaborateurs de la dictature militaire de Pinochet, qui en arrivèrent à considérer cette dernière comme le principal facteur de libération du pays. Rénovation nationale fut créé sous la dictature (1987) avec le concours de l’Union nationale, du Front national des travailleurs et de l’UDI. L’UDI s’est séparé de RN en 1988, lorsque celle-ci prononça l’exclusion de Jaime Guzman. Le 11 septembre alors que le monde entier commémore tous les ans l’assassinat du président Allende, RN fête le coup d’Etat de 1973. Ce parti considère que l’organisation de la société doit être conforme à l’ordre moral de la civilisation chrétienne occidentale et le reste de ses principes découle de cette profession de foi. »[v]

Depuis les dernières présidentielles c’est l’alliance de ces deux partis qui gouverne le Chili !

Plus que de deux partis d’extrême-droite il s’agit d’une alliance entre une droite classique et sa version plus dure qui peuvent cohabiter à présent sans s’en remettre à une répression féroce. Pour moi, ça ne fait aucun doute, le Pétainisme a été un fascisme et si Pinochet entre plus dans cette tradition que celle d’Hitler (le nazisme ne fut pas le fascisme mais là aussi une version allemande du fascisme) il n’en est pas moins une forme actualisée de la dictature.

 

«Je leur ai dit : se acabo ! » Pinochet

Comme tout coup d’Etat, le 11 septembre ne dira sa « vérité » qu’après le 11 septembre car comme tout coup d’Etat il suppose d’abord une coalition d’où surgira ensuite un seul chef. Je me souviens de Podgorny, Brejnev et Kossygine et il resta Brejnev. A Santiago, la répression c’était aussi pour qu’il ne reste que Pinochet. La classe dirigeante attendait de lui qu’elle lui rende le pouvoir… et il le garda pour lui seul voilà pourquoi il a dit aux grands patrons « se acabo ! » Votre pouvoir s’est achevé comme Franco a dit à son meilleur banquier qu’il n’avait aucun compte à lui rendre. Le fascisme c’est aussi une revanche contre les forces économiques pour se situer (ou se donner l’illusion de se situer) au-dessus des classes. Le fils de famille modeste du nom de Pinochet, ou, le plus puissant Prince Président en 1851,  se voulaient au-dessus de tous, et il n’est pas surprenant que Pinochet qui se voyait avec des ancêtres français, ait si fortement cultivé la référence à Napoléon. Une façon pour moi de rappeler que c’est dans l’auto coup d’Etat de 1851 que je situe la naissance de l’histoire du fascisme. Non comme un anachronisme mais parce qu’avant de nommer la réalité il faut parfois du temps.

 

Jean-Paul Damaggio

 



[i] Espaces Latinos n°205 septembre 2005

[ii] Le Monde 16-17 juillet 2006

[iii] Nostalgia de la luz

[iv] Claudio Jedlicki, éconoliste, chercxheur au CNRS, Espaces latinos n°193 avril 2002.

[v] Octavio Rodriguez-Araujo, droites et extrêmes-droties dans le monde, l’atalante 2005

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:13

Astronomie rime avec Atacama

 

Vu les conditions climatiques du lieu, le désert d’Atacama a connu un premier projet colossal d’observatoire astronomique, le VLT (Very, Large Telescope) de l’ESO (European Southern Observatory mais cette réalisation est à présent éclipsée par le projet ALMA que Le Monde du 28 juillet 2007 présenté ainsi :

 

« Pourtant, le VLT ne sera bientôt plus le programme-phare du désert de l'Atacama. A 450 kilomètres au nord, l'ESO travaille sur un projet futuriste ALMA (Atacama Large Millimeter Array), un réseau de 66 antennes paraboliques de radioastronomie qui capteront ondes en provenance des zones froides de l'Univers, encore très mal connues car elles n'émettent pas de lumière visible. Le site choisi est le plateau de Chajmantor, à 5 100 mètres d'altitude — un lieu d'une beauté infinie, des roches multicolores entourées de pics à plus de 6 000 mètres. A l'origine, l'Europe, les Etats-Unis et le Japon avaient lancé trois projets concurrents dans la région. Après de longues négociations, ils ont réussi à s'entendre pour créer un programme international doté d'un budget de 1,3 milliard de dollars, cofinancé par l'ESO, un consortium américano-canadien et un organisme japonais auquel est associé Taïwan.

Les antennes mesurent 12 mètres de diamètre et pèsent 140 tonnes chacune. Elles sont mobiles car, selon le type d'observation, il faudra les serrer les unes contre les autres ou les éloigner. Pour les recevoir, on va donc construire 180 socles de béton et d'acier, éparpillés dans une zone accidentée de 400 kilomètres carrés. Un véhicule spécial, équipé d'une pince géante, permettra de les transporter de socle en socle. Chaque antenne sera reliée par fibre optique à un bâtiment rempli d'ordinateurs et d'instruments de mesure qui vont numériser et combiner les signaux avant de les transmettre vers l'extérieur. L'ensemble du système sera automatisé et piloté à distance. Seules des équipes de maintenance travailleront ici de temps à autre. »

 

Le côté fou de cette aventure c’est qu’il s’agit d’observer… ce qui ne se voit pas… ce qui n’émet pas de lumières. Il s’agit de percer les mystères du big bang en observant les émanations d’étoiles les plus mortes de toutes les étoiles. En ce lieu sans humidité les télescopes en question vont pouvoir accomplir l’impossible. Nous sommes là en territoire international et la route qui conduit à ce lieu est désignée sur les cartes comme route privée. Le projet devait être prêt en 2013.

Ceux qui vivent là et viennent de tous les pays, disent être comme dans un « monastère médiéval isolé de la vie de la cité ». Pour construire à 5100 mètres les socles il faut à midi des repas sur-vitaminés et se battre contre le froid pouvant atteindre en plein jour entre 2° et -15° C. Le camp de base est à 2950 mètres soit seulement 27 km plus bas et se trouve à 60 km de San Pedro d’Atacama qui reçoit cependant rarement la visite des habitants du lieu, des apatrides trop pris par leur travail.JPD

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:12

PIERRE-DUBOIS.jpg

Pierre Duboispendant la dictature

 

Santiago, 1er octobre 2012

En ce lundi, lendemain de procession, la cathédrale est pleine d’une foule qui déborde sur la Place d’Armes, une foule peu ordinaire, une foule qui met mal à l’aise l’évêque qui doit célébrer la cérémonie. On trouve des militants Mapuche, des associations culturelles, des étudiants, des groupes sociaux, des défenseurs des droits de l’homme, des syndicalistes, des organisations de femmes, autant dire tout ce que Santiago compte encore de forces de gauche.

Les autorités politiques sont bien sûr absentes et l’opposition essaie de se faire discrète.

Tout le monde sait qu’une page d’histoire se tourne à l’instant pour l’enterrement de ce Français nommé Pierre Dubois, un nom effectivement particulièrement de chez nous.

Nous avons appris son décès par la télévision, le jour de notre arrivé au Chili. Les caméras se sont déplacées dans son quartier populaire de La Victoria. Pourquoi à Lima le quartier populaire porte-t-il le même nom ? Aussitôt la nouvelle diffusée ce fut un défilé pour saluer la dépouille mortelle de Pierre, pourtant un anonyme, pourtant un discret, pourtant un effacé. Mais qui était donc Pierre Dubois ?

Il a acquis, malgré lui une certaine notoriété le 4 septembre 1984, quand rentrant chez lui il a découvert son compagnon aussi français que lui, assassiné. André Jarlan avait été tué par les carabiniers.

 

Pierre Dubois est sans nul doute le dernier prêtre ouvrier à témoigner de l’action constante entreprise en Amérique latine par l’Action catholique ouvrière, action ayant conduit à la théologie de la libération et dont la source incontestable est à Lyon. Un catholicisme qui fait aujourd’hui figure d’archaïsme quand les religieux préfèrent distribuer la bonne parole qu’agir concrètement. C’est un peu comme si la dictature de Pinochet en faisant la guerre à cette religion sociale lui avait apporté des raisons de survivre.

 

A partir du 4 septembre 1984, Pierre Dubois est devenu une épine si irritante dans la peau du régime, car il n’a pas baissé les bras, que deux ans il est expulsé du Chili ! Après la chute du régime militaire, en 1990, il décide de revenir au Chili et cette fois c’est l’archevêque de Santiago qui lui met des bâtons dans les roues en refusant son retour dans son quartier de la Victoria. Les vagues de l’oubli commencent à déferler dans les mémoires et y compris le gouvernement de la Concertation n’a pas envie que le retour du Père Dubois rallume le souvenir de 1984 dans le quartier qui lui est si cher. Les Légionnaires du Christ, l’Opus Dei deviennent les maîtres de l’Eglise chilienne faisant des prêtres ouvriers des anomalies de la vie.

 

Quelques personnes ont noté que la veille de la mort, l’épiscopat chilien par une lettre pastorale a manifesté un retour vers une église sociale en justifiant les luttes des étudiants car la course à l’argent ne peut pas être le moteur de la vie. C’est la confiance envers cette institution, comme envers bien d’autres est tombé de 80% en 1995 à 38% en 2011 à cause d’affaires de pédophilie, et de discours outrancièrement favorables aux classes aisés.

 

Malheureusement ce changement de position est aussi une façon de réaffirmer que l’Eglise existe pour s’occuper de politique, pour influencer la politique et c’est une position qui n’a rien à voir avec celles de Pierre Dubois qui avait bien sûr ses idées mais qui ne souhaitait qu’une chose, agir au quotidien auprès des pauvres.

 

La foule présente pour cet immense hommage retenait du Père Dubois son dévouement au service du peuple quand tant d’autres ne voudraient retenir de la religion que sa capacité à se servir du peuple pour mieux se dévouer à son clergé.

 

En ce 1er octobre un Français héritier de Lamennais et de tant de luttes entrait dans une histoire du Chili arrêtée sauvagement le 11 septembre 1973, sans le moindre espoir de retour. Non que la révolution soit morte à jamais mais une forme de révolution oui. Le Père Dubois a assumé sa tâche, comment reprendre le flambeau ?

Jean-Paul Damaggio

P.S : D’autres prêtres furent dans le même cas : Citons Jacques Lancelot qui a publié Parcelles de vie aux Editions Paroles et Silence en novembre 2001

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:11

Je reprends ici cet article ancien totalement émouvant qui dit mieux que mes écrits, la vie de la famille Parra. Il est extrait d’Espaces Latinos, mars 2000. Toute mon admiration va à l’auteur, Amanda Puz. Jean-Paul Damaggio

 

D'ICI ET DE LÀ-BAS

Violeta et Nicanor

II y a trente-trois ans disparut celle qui est considérée aujourd'hui comme l'une des femmes les plus importantes de toute l'histoire de l'Amérique latine. En chantant "la différence  qu'il y a du vrai au faux", Violeta Parra rendit ses lettres de noblesse à la chanson populaire, tout en faisant de ses vers des miroirs dans lesquels nous pouvons nous reconnaître. Folkloriste, chanteuse, peintre, céramiste, sculpteur, écrivain, elle incarnait surtout la liberté, la révolte.

En évoquant cette femme et artiste exceptionnelle, le musicien uruguayen Daniel Viglietti mentionna dans un article publié récemment dans Brecha quelques phrases tirées d'une lettre adressée par Violeta à son bien-aimé, où elle parlait de son travail : "Mes œuvres sont une vérité simple et gaie malgré la tristesse qu'on trouve dans chacune d'elles. Je suis un petit oiseau qui peut se poser sur l'épaule de chaque homme afin de lui chanter les ailes déployées, tout près, tout près de son âme… »

C'est vrai qu'on la sent, "la Violeta", très près de notre âme, et aucun Latino-Américain ne peut écouter sans s'émouvoir, ses compositions — qui parlent aussi bien de l'amour pour son peuple que de ses propres et tumultueux amours. Gracias a la vida, ("Merci la vie") c'est notre chanson. Et Violeta, c'est notre Violeta. Même si nous ne l'avons pas connue personnellement. Violeta et nous, c'est un tout. D'ailleurs, c'est elle qui l'a dit la première : "Et votre chant qui est mon propre chant..."

Au début des années soixante-dix, j'ai interviewé longuement Nicanor Parra, poète et mathématicien, frère aîné de la folkloriste chilienne, trois ans après le suicide de Violeta. Il m'a dit, à cette occasion, que sa petite sœur lui manquait terriblement. La conversation avait pris un tour douloureux. Les rides qui sillonnaient son beau visage paraissaient plus profondes, le regard s'était embué et j'entendais à peine sa voix, inaudible, qui disait : "Violeta m'a dit, une fois, que sans Nicanor il n'y avait pas de Violeta. J'étais le frère qui; tel un moniteur enlevait de sa route tout ce qui pouvait l'empêcher de marcher d'avancer… »

C'est pour cette raison que je ne peux pas me remémorer Violeta sans parler de Nicanor. Sans Nicanor il n'y avait pas de Violeta. Cet "agneau déguisé en loup", cette Viola chilensis - tous, des mots du poète - avait trouvé en son frère, depuis son plus tendre âge, celui qui était toujours là pour l'aider, la pousser à aller de l'avant dans sa quête de vérité. Violeta prendra très tôt la route pour parcourir ce long et étrange pays qui est le nôtre, afin de récupérer les chants enfouis dans la mémoire des vieux poètes paysans, des ouvriers des mines. Elle allait à la recherche des chants (Los cantos a lo humano, Los cantos a lo divino) qui avaient été oralement transmis de génération en génération, et qui risquaient de disparaître à tout jamais. Il s'agissait d'un travail de longue haleine, mais Nicanor était toujours présent pour éclairer son chemin.

Lors de notre rencontre avec Nicanor, nous avons parlé de tout, mais les instants les plus forts furent ceux passés à se souvenir de Violeta. La cabane où s'est déroulée une partie de l'entretien, était imprégnée des souvenirs de la sœur absente. La femme du poète l'avait quitté en emmenant avec elle Ricardo Nicanor, leur fils d'un an, et le chien Violin, que Violeta avait offert à Nicanor une semaine avant de se donner la mort. Nicanor se sentait seul. Plusieurs fois il m'avait dit, au long de cette journée : "Je suis seul. Seul avec Newton, Einstein, Galilée."

C'est Nicanor lui-même qui m'a parlé du suicide de sa sœur : "Nous ne pouvons pas demander pourquoi elle s'est tuée. C'est une question personnelle. Angel l'a dit dès qu'il apprit la mort de sa mère : le suicide de ma mère est quelque chose de respectable, et ne concerne qu'elle-même."

Nicanor vivait parmi des objets qui étaient autant de souvenirs de Violeta. Des tapisseries merveilleuses, quelques-unes inachevées. Sa voix s'enflamme lorsqu'il se souvient des méchancetés de certains envers Violeta : "Ils n'avaient pas le droit de la snober de l'ignorer, de la trahir" Soudain, Nicanor se leva, fit tourner la manivelle du vieux téléphone et celui-ci laissa entendre un joli son. Il me dit : "Des fois, je l'utilise pour parler à Violeta." Je lui ai demandé s'il réussissait à lui parler, et il m'a répondu : "Non, la ligne est toujours occupée."

Cette interview m'a marquée. J'étais jeune, ambitieuse et romantique, et je voulais que le reportage soit parfait. D'autant plus que j'étais tombée sous le charme fou de Nicanor Parra, qui était à l'époque beau comme un dieu. J'ai rédigé mon papier tout de suite en arrivant chez moi, tout en me sentant follement amoureuse du poète. Cet enivrement m'a habitée pendant tout le temps de l'écriture. Une nuit. Cette histoire si personnelle n'est pas un secret, j'ai d'ailleurs tout dit à mon mari le jour même (je n'aurais pas dû, j'en ai vu de toutes les couleurs à cause de cette franchise juvénile). Et puis, quand on n'est plus jeune on peut se permettre de raconter ces choses-là : je suis quinquagénaire et le poète - qui n'a jamais rien su de ce bref mais intense amour - va bientôt avoir quatre-vingt-dix ans.

En faisant revivre ces tranches de vie si longtemps oubliées, ces souvenirs précieux qui me parlent de moi-même, de la jeune femme que j'étais, je suis obligée d'emprunter les vers de Violeta : "Merci la vie qui m'a tant donné..."

Amanda PUZ

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:08

Avec l’année 2005, Pinochet va devoir enfin passer devant les juges chiliens. Sans vouloir minimiser les mérites du juge Guzman comment ne pas noter que l’événement se produit après que les dirigeants des USA aient publiquement lâchés l’ex-dictateur, tout en rappelant l’implication de la CIA dans l’organisation du coup d’Etat de 1973. La presse étatsunienne a même cru utile de révéler les multiples comptes bancaires qu’Augusta avait chez l’Oncle Sam ! Pour le cas où, en cette occasion, on n’apportera pas en faveur de Pinochet les témoignages d’estime du pape Jean Paul II, je me charge de vous communiquer ce « poème » que le pape lui dédia le 18 février 1993 : « Au général Augusto Pinochet Ugarte et son épouse distinguée Madame Lucia Hiriart de Pinochet à l’occasion de leurs noces d’or et en gage d’abondantes grâces divines, il m’est agréable de donner, ainsi qu’à leurs enfants et petits-enfants, une bénédiction apostolique spéciale ».

 

En fait ce détour par le Chili, tient à d’autres poèmes plus facétieux. Je l’entreprends pour évoquer un autre chilien, de 90 ans lui aussi, et qui se veut le poète anti-poète. Un lecteur de cette chronique me demanda le nom du poète évoqué à la fin du film de Patricio Guzman sur Salvador Allende et, malgré mes recherches, je n’ai pu trouver à ce jour la réponse. Même en demandant à un Chilien bien informé comme Victor de la Fuente ! S’il s’était agi de Pablo Neruda, la question n’aurait pas été posée vu sa notoriété. J’en ai déduit qu’il s’agit de Nicanor Parra l’aîné d’une famille d’artistes dont Violeta, qui écrivit les paroles de la chanson : Gracias a la vida …

En 1992, Nicanor Parra put voyager en France et crut enfin qu’il allait être traduit dans ce pays mais voilà, il n’en est rien. En 1964, s’il avait envoyé 5000 dollars aux éditions Seghers, il aurait pu obtenir ce privilège qu’il refusa. Alors, comment lui rendre hommage ici ?

Après quelques recherches sur Intenet je retiens son discours de réception du prix Juan Rulfo à la Foire du livre de Guadalajara au Mexique en novembre 1991. Ce discours est bien sûr une suite de poèmes où l’auteur a tenté de condenser tout son art anti-poétique.

Il prétend que s’est un ami qui lui suggéra de sortir du discours académique vu que plus personne ne croit aux idées en cette glorieuse « fin de l’histoire ». Il nomme même cet ami : Carlos Ruiz Tagle.

Premier point : quelques lignes sur « tous les types de discours qui se réduiraient en fait à deux, les bons et les mauvais, le discours idéal étant celui qui ne dit rien, tout en paraissant tout dire ».

Deuxième point : il se trouve que pour les discours mauvais il suffirait à l’auteur de plagier Hitler, Staline ou le souverain pontife au risque même d’entendre ensuite quelque chose de pire ! Faute d’opter pour cette voie (voix) Nicanor Parra pouvait-il tenter devant l’immense auditoire de la Foire du livre, un bon discours pour remercier le jury d’avoir pensé à lui ?

Il propose alors un possible début de discours qu’il fait suivre par un autre, tout aussi possible, tout en rappelant que le cadavre de Marx respire encore.

Mais voilà, Nicanor ne peut joindre les deux idées « c’est à cause de ça qu’il se fit poète sinon il aurait été homme politique, philosophe ou commerçant ».

Pour entrer enfin en confiance avec l’auditoire il pensa alors judicieux de lire ce poème de quelqu’un d’autre :

« Je suis Lucila Alcayaga / Alias Gabriela Mistral / D’abord j’ai obtenu le Prix Nobel / Puis le National / Bien que je sois morte / Je me sens mal / Parce que jamais on ne me donna de Prix Municipal ! ».

Et alors Nicanor se sentit autorisé à lire quelques uns de ses poèmes de circonstance le premier portant pour titre, le titre d’un livre de Juan Rulfo, Pedro Páramo, le livre le plus considérable de toute la littérature. Nicanor se souvient avoir croisé une fois Juan Rulfo qui jugea utile de le couvrir d’éloges pour un poème … dont il n’était pas l’auteur. Nicanor s’arme toujours de dérision même devant le vaste auditoire de la Foire de Guadalajara (la rivière des pierres). Il prétend ne pas pouvoir faire l’éloge de l’immense Juan Rulfo et pourtant il s’y emploie en quelques vers soignés qu’il achève ainsi : « En dehors de José María Arguedas et de l’incommensurable cholo Vallejo, peu sont ceux avec qui, il est comparable ».

Puis il parle d’émotion, de l’émotion à la réception de ce prix « qui le laissa bouche ouverte avec un doute : va-t-il pouvoir la refermer ? ». Il eut la sensation d’avoir gagner à la loterie sans acheter de billets !

Mais, soyons sincère, espérait-il ce prix ? « Les prix sont comme les dulcinées du Toboso, plus nous pensons à elles, plus elles s’éloignent ». En fait ce prix, il le reçoit au nom de tous les poètes anonymes car ce prix récompense le silence, le silence qui fut celui de Juan Rulfo et qui est le sien puisque les deux n’écrivirent que le strict nécessaire.

Vient ensuite la question la plus matérielle : « que vais-je faire de tant d’argent ? » Va-t-il avec retard pouvoir donner 5000 dollars aux éditions Seghers pour obtenir une traduction en français ? Hélas les éditions en question n’existent plus ! Il va s’occuper de sa santé et de la construction de sa tour d’ivoire endommagée par un tremblement de terre. Ils disent terremoto en espagnol et ils viennent d’inventer maremoto que partout on appelle tsunami. Le mot a été repris de l’italien et on comprend alors un peu mieux comment moto s’est accroché à terre. Venant du latin moto veut dire bouger d’où bien sûr la moto … En France nous aurions pu dire « tremblement de mer » mais notre langue tendant à devenir fossile laisse à d’autres les talents de l’invention. Et par exemple à Nicanor Parra. Or il nous prévient : « L’espagnol est une langue morte ou moribonde dans le meilleur des fromages, et c’est ainsi que Rulfo rédigea son Quijote dans le parler du 16éme siècle ».

En tant que poète, il eut sur les poètes conventionnels, en y incluant les anti-poètes, « l’avantage de ne jamais écrire en vers, ni même en vers appelé libre qui est le plus artificiel de tous d’après un chat appelé Ezra Pound »

Puis Nicanor évoquera ses propres idées écocommunistes : « Revenons à la démocratie, pour que se répète le film ? NON : pour voir si nous pourrions sauver la planète et sans la démocratie on ne sauve rien. Individualistes du monde, unissons-nous avant qu’il ne soit trop tard ».

Il chantera le terme « huellas » avec lequel j’ai quelques problèmes. Je n’arrive pas à en garder la trace même si je sais qu’il vient du mot « hollar » qui veut dire « fouler » dans le sens de fouler les pas de quelqu’un d’autre. Il citera Rimbaud puis résumera son propos. Il est écologiste et remercie explicitement les membres du jury et parmi eux Julio Ortega le Péruvien. Je l’ai croisé un jour, soucieux d’interroger Alfredo Bryce Echenique.

Et comme le dit Nicanor à la fin de son discours : Mai Mai peñi, qui en langue mapuche signifierait quelque chose comme « hola, hermano » et peut-être en français, « salut à tous »..

Jean-Paul Damaggio

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:03

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Au Chili, j’ai croisé des livres de Gonzalo Millan en me disant que ce nom me rappelait quelque chose. A force de fouiller mes archives je tombe sur ce texte ancienn à la fin d'un livre de chroniques jamais publié. JPD

 

 

J'aurais été profondément triste si j'avais dû conclure mes chroniques sans pouvoir répondre à un des lecteurs qui me posa cette question : « Je viens de voir le beau film de Guzman "Salvador Allende". (il est passé une semaine ici à Bourgoin-Jallieu !) A la fin du film, il y a un splendide poème en espagnol, d'un poète chilien, je crois, mais dont je ne me rappelle plus le nom. Ce poème est comme une description d'un film qui va en arrière, du style : "on voit les bombes remonter dans les avions, les gens sortir du stade en marche arrière etc...". Te souviendrais-tu du nom de ce poète, et saurais-tu si ce poème a été traduit en français ? »

 

Pour répondre, je m'étais adressé à quelques amis et aussi au responsable de la version du Diplo qui paraît au Chili mais sans succès. Or, chercher le nom d'un poète, n'est-ce pas merveilleux ? Pour moi, si l'écriture est une voiture, le romancier peut être le moteur ou les roues, l'essayiste les phares ou le volant ; le poète est inévitablement la voiture toute entière. J'admire à chaque fois la puissance d'une telle globalité. La vie de l'un devient vraiment la vie de chacun et la vie de chacun se retrouve dans la vie de l'un. Le particulier disparaît sous le multiple et pourtant le multiple me revoie à ma particularité.

 

Quand j'ai annoncé que j'allais me plonger dans le festival cinéma latino-américain de Toulouse, il fallait en déduire que j'allais enfin découvrir le poète en question. Le film a même été programmé à Montauban ! Le présentateur de la soirée indiqua que ce festival est né en 1989, c'est-à-dire l'année après la campagne Juquin. J'ai, à ce moment-là, appris à connaître celle qui avait déclaré trois ans avant : « Ce n'est pas moi qui ai quitté le PCF, mais le PCF qui m'a quitté ». Elle est la directrice du festival et quand, à Montauban, le comité de solidarité avec le Nicaragua commença à battre de l'aile, j'avais soutenu Claude Courtot qui avait proposé de se faire le relais, à Montauban, de l'initiative toulousaine devenue une référence. Malheureusement, la majorité n'a pas voulu donner suite et c'est donc seulement depuis 4 ans, grâce à l'association Eidos, que quelques films font les 50 km qui séparent Toulouse de Montauban. Cette année, le premier fut : « Salvador Allende » de Guzman.

Quel est donc le poète qui clôt le film ?

J'avais pensé à Nicanor Parra mais non, ce n'est pas lui. Il porte la fameuse moustache latino-américaine, celle d'Allende justement. Aujourd'hui encore, en version plus blanche, elle orne son visage. Comme chez Alfredo Bryce-Echenique mais il vient de la perdre car quelqu'un la lui a volé à un carrefour de Lima.

Comme l'avait très bien observé mon correspondant, il s'agit d'un poète de l'énumération, un poète qui s'exila au Québec. J'ai nommé Gonzalo Milan.

Je ne connaissais pas cet adepte d'une double poésie: poésie «ordinaire» et poésie « visuelle ».

Natif de Santiago en 1947 il tente depuis son premier recueil qui date de 1968 de marier poésie et arts plastiques, un peu dans la ligne du groupe Cobra. Il n'a publié que quatre livres dont un au Québec, Ciudad, dans lequel je pensais retrouver le bel extrait de poème que Patricia Guzman capta avec sa caméra en 1973 (?) et que Gonzalo récite. Une caméra tellement captivé par le poète-poème qu'elle ne montra pas l'assistance. Ce poème qui pourrait s'appeler 11 septembre, a-t-il été lu à Santiago avant que l'homme ne s'exile ? Tiens, j'ai écrit, s'exile. Au début du film «Salvador Allende» une dame parle de «destierro» pour dire qu'elle est de nulle part et qu'en conséquence pour survivre elle s'invente une utopie.

Vous l'avez deviné : j'ai mis en marche google sur internet, et j'ai tapé Gonzalo Millan avec, comme résultat, un livre d'une cinquantaine de pages. Bien qu'ayant vécu au Québec, il n'y a rien en français et c'est regrettable. Fils de poètes, il fut, au milieu des années 60, le Jacques Kerouac qui alla de Santiago à Lima et comme Vazquez Montalban (mon poète de référence dont la poésie ne fut jamais traduite en français) il est doté de la même moustache et il aimait les mers du sud.

Bien sûr, le coup d'Etat sera l'événement des uns qui, avec le poète, se lira comme la vie de tous, notre vie devenant celle du poète. Rien à voir avec le slogan lamentable « nous sommes tous des Américains» (ou « des Soviétiques, ou des indigènes ou des hommes à la triste figure»). La solidarité n'est pas un alignement. Avec Ciudad, le poète table sur l'objet, sur le mot objet (qu'il utilise en peinture), et ce mot objet devient une machine à fabriquer de l'impersonnel, à fabriquer de l'anonyme. Cette machine au cœur du poème lu dans Salvador Allende : «la bombe qui remonte dans l'avion» et tout qui s'énumère sur le même modèle. Etrangement Gonzalo et Patricio semblent fascinés par une même chose : les anciens, les vieux, les épuisés de la vie.

Cette idée de croiser le verbal et le visuel dans sa poésie vient peut-être de cette nouvelle condition de l'exilé obligé de dire ses poèmes dans un pays où ils ne pouvaient plus être compris comme à Santiago.

En guise d'autoportrait le poète en propose plusieurs. En guise de conclusion je donne cette simple citation qu'il reprend du groupe Cobra:

« Le tableau n'est plus une construction de lignes et de couleurs mais un animal, une nuit, un cri, un être humain ou tout cela en même temps ».

Et ceci:

« Arriver à écrire/ un de ces jours I avec la tranquille/ simplicité du chat! qui nettoie son pelage / avec un peu de salive ». 17-03-2005 Jean-Paul Damaggio

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 10:04

  Après la lecture surprenante d’Erec et Enide je me suis adressé à René Merle pour quelques éclairages sur les rapports entre Chrétien de Troyes et les Troubadours. Voici sa réponse et ma réaction complémentaire.

 

René Merle : Envoyé : mercredi 9 octobre 2002 16:59

 

On peut s'étonner de l'influence de la littérature médiévale sur un homme aussi moderne que MVM, et il faudrait savoir comment, tout jeune, il a été amené à s'y intéresser. Mais, à partir du moment où il s'y intéresse, je ne suis pas étonné que MVM connaisse mieux Chrétien de Troyes que les Troubadours.

En ce qui concerne l’autre versant des Pyrénées, comme tout bon étudiant et tout bon lecteur d'alors, sa culture ne peut être que française et non pas occitane. (D'où ses approximations sur l'histoire de la chanson, et sur les Troubadours).

Et comment alors MVM ne serait-il pas alors captivé par la figure centrale de la littérature française de ce 12e siècle si novateur, siècle de redémarrage, de renouvellements fructueux des héritages, de clarifications et d'espérances, à savoir Chrétien de Troyes.

Parce que celui-ci unit la poésie (il écrit en vers assonancés) et le roman, dont il est un des pères, sinon le père, avec tout son cycle arthurien (tout droit venu des pays celtiques par l'Angleterre) dont « Erec et Énide » est le premier morceau.

Pour autant, Chrétien de Troyes ne pouvait ignorer les Troubadours. Il est de la fin du siècle, et les plus grands troubadours sont antérieurs. Leurs livres ont eu le temps de se diffuser. Et déjà aussi par l'Angleterre où régnait Aliénor d'Aquitaine, puis par la cour des Comtes de Champagne, la sienne, où règne Marie de Champagne, fille d'Aliénor. La rhétorique de l'amour courtois est chez elle dans ces cours.

Mais Chrétien de Troyes se différencie des Troubadours dans la mesure où il assume la fusion difficile entre l'héritage chrétien, l'héritage celtique, et l'héritage greco-romain (cf. le prologue d'Erec et Enide), fusion qui n'intervient pas dans les œuvres troubadouresques, fondées sur leur propre culture du présent aristocratique d'Oc et leur rapport à l’Espagne.

Son discours amoureux est celui de la conquête, puis de la négligence, et enfin de la reconquête, et non pas celui, cher aux Troubadours, de l'adulation contemplatrice. C'est de cette dynamique que chez Chrétien de Troyes naît le récit, qui ne peut exister dans le lyrisme des troubadours, voués par la nature même de leur propos à la pièce courte et close. Certes, l'épopée aussi est récit, mais récit d'un destin dans les faits d'armes collectifs, alors que le récit de Chrétien de Troyes est celui d'êtres humains qui ne peuvent accéder au bonheur et à la complétude que dans l'amour réalisé. Donc Chrétien de Troyes et les Troubadours ont en commun le lyrisme, mais le lyrisme savant des Troubadours se clôt sur lui même, dans une discipline de l'amour et une dignification hors réalité de la femme, alors que le lyrisme de Chrétien de Troyes s'ancre plus dans la réalité d'un amour humain réellement vivable.

Reste à savoir ce que MVM a vraiment connu de Chrétien de Troyes, et à comprendre pourquoi le mythe douloureux d'Erec et Enide l'a si vivement embrasé dès sa jeunesse.

A comprendre pourquoi c'est ce mythe qui ressort en cette phase douloureuse où l'âge venant, et le monde étant ce qu'il est, l'individu apparemment comblé se retourne sur son destin et ne s'en contente pas.

Je n'ai pas encore lu le livre. René Merle

09/10/2002

 

 

A la vitesse d'internet, ta fusée éclairante, chargée d'une vision si globale, m'incite à quelques compléments montalbaniens et personnel.

Sur la forme luxe du livre :

Pourquoi a-t-il changé d'éditeur car je pense que ce n'est pas Planeta qui édite? S'agit-il d'un éditeur spécialisé dans le Moyen —Age ? A-t-il eu besoin, sentant une fin proche, de ce type de publication ? La question n'est pas bien sûr anecdotique et le soupçon de trahison a sa raison d'être.

Pour préciser donc les rapports MVM et Chrétien de Troyes, tu trouveras dans Mémoria y deseo page 139 un poème Correo sentimental, Respuesta a Enide. Il te dira sans doute une part de MVM (j'en profite pour t'indiquer car je ne sais si je l'ai fait que Ana, à qui est dédié le premier recueil de poésie, est sa femme). Cette référence a fait discuter en Espagne car dans un premier temps MVM a dit que le poème appartenait à Educacion sentimental, deux livres qui sont proches il est vrai ?

MVM a déclaré que c'est dans le cours de littérature Marti de Riquer qu'il fit connaissance avec la légende de Chrétien de Troyes qui le fascina aussitôt.

Et ensuite dans Chronique sentimentale d'Espagne il écrit :

"El amor, que nada entiende de razas ni colores, paso a ocupar un lugar relevante en la tematica popular. La cosa venia de antiguo, porque uno de los temas mas apurados por la literatura popular ha sido el amoroso, desde los tiempos del Erec y Enide, de Chrétien de Troyes. El romanticismo habia llevado a peligrosas desviaciones del tema ; desviaciones que iban hacia la frustracion, la tragedia final, la carrera de obstaculos corrida por amantes que se queman las alas en el fuego de imposibilidades fatales, individuales o sociales...."

Ce livre de MVM fut un cri politique contre la double vision élitiste de la culture : celle de droite et celle de gauche. Cette citation s'inscrit dans cette quête d'approche d'un peuple qui n'est ni à éduquer ni à consoler. Il constate que la politique n'étant plus au cœur du peuple, il faut chercher des voies nouvelles pour le repolitiser. Mais je m'éloigne du sujet. Peut-être déplace-t-il Chrétien de Troyes, à contre-sens?

Pour résumer le livre un Montalbanien écrit: "Erec y Enide es la adaptacion en clave politica -y vital- de una leyenda arturica con que el autor quiere demostrar, entre otros convencimientos et posible uso mestizo-popular de un texto medieval y por tanto, en apariencia hermético y o elitista ; una novela desesperarizada y esperanzadora al mismo tiempo ; una novela de mujeres fuertes y sabias ; una novela muy literaria para revalorizar la literatura y darle, y reconocerle, una capacidad de intervencion en la realidad que nos circunda ; una novela de compromiso."

Nous verrons à l'occasion, aussi je garde précieusement ton texte que je casserai dans les pages du livres.

 

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 10:03

En fait, l’information nationale concerne le plus souvent le centre du pays qui est le pays lui-même. Le reste, aujourd’hui, c’est la marge.

Les infos télé nous apprennent qu’avec le printemps il faut se méfier des coups de froid, des allergies. A Arica c’est toujours le printemps donc l’information est de peu d’intérêt mais à Coyhaique où le maire qui vient d’être élu est un Indien mapuche (Alejandro Huala Canumán),  c’est si peu le printemps que l’information est de peu d’intérêt.

Le Nord a eu son heure de gloire. Pour Arica le lien avec la Bolivie reste la source d’activité majeure du port. Lien que les Boliviens voudraient remplacer par leur droit historique à l’accès a la mer. Aucune chance pour que ça arrive.

Le Sud reste le pays de rêve quand on est fatigué du Chili central tournant autour de Conception, San Antonio, Valparaiso et bien sûr Santiago.

Le Chili ne pourra jamais être un pays.

J’ai demandé à une dame de Valparaiso si elle avait visité le Nord et elle m’a répondu : « Avec un revenu moyen de 500 euros par mois, pour faire du tourisme il vaut mieux aller en Bolivie. »

Impossible que l’habitant du Sud fasse 4000 km pour aller au Nord et vice versa.

Le Chili ne pourra jamais être un pays sans les Chiliens ne peuvent le connaître.

Les avions en ligne intérieure sont nombreux mais chers.

Les bus sont confortables mais le temps de trajet si long et les congés si courts que les habitants d’Antogasta qui ont un week-end prolongé se précipitent à San Pedro d’Atacama mais pas davantage.

Qu’au Chili, la Marine soit le pouvoir structurant, ça démontre que la mer compte plus que la terre !

Ne parlons jamais du Chili sauf à bien savoir que c’est une zone limité autour de Santiago qui tient lieu de pays !

Jean Paul Damaggio

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