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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 18:04

Jasmin a sa statue à Agen. Elle ferait rire Mary-Lafon dont voici l'extrait de "Cinquante ans de vie littéraire (page 124 à 131)" que je me propose de lire le 20 juin à Bruniquel. JPD

La parole à Mary-Lafon :

Je croyais, enfant du pays, connaître un peu la vanité gasconne, quelle erreur ! Jasmin me montra que j'étais loin de me douter de son exubérance ! Ivre des éloges à lui prodigués par les aristarques du cru, il m'écrivit une lettre où l'ignorance s'étalait avec insolence, où l'orgueil devenait folie !

Justement, je venais, comme je l'ai dit, d'achever ces études philologiques poursuivies pendant douze ans. Chartes et poèmes manuscrits, j'avais presque tout exploré dans nos nécropoles littéraires de Paris ou des départements. Trente-six mille vers de nos grands troubadours avaient jailli déjà sous la pioche de la traduction. Jugez donc du sentiment de pitié profonde, plus encore que de mépris, que j'éprouvai en recevant une lettre où ce pauvre frater d'Agen, qui ne savait rien que rimailler des vers sans prosodie, pleins de tournures et de mots français, et faux pour la plupart, car ils sont criblés d'hiatus, me criait fièrement : Monsieur, c'est moi qui ai régénéré la langue de nos pères !

L'orgueil de cette médiocrité si étrangement surfaite par des hommes qui, tels qu'Augustin Thierry et Lamartine, qui ne pouvaient la juger, puisqu'ils ne la comprenaient pas, m'écoeura tellement, qu'après avoir haussé les épaules, je n'y pensai plus et ne m'en serais à coup sûr plus occupé sans un incident imprévu. Sainte-Beuve, ayant eu la fantaisie de faire un article sur la poésie méridionale, vint me demander quelques notes que je m'empressai de lui fournir. Il voulut savoir mon opinion sur Jasmin et je ne la lui cachai pas. Aussi jugea-t-il convenable de mettre, en guise de sourdine à son article publié le 30 avril 1837, dans la Revue des Deux-Mondes (page 389), une note ainsi conçue :

« Depuis que ceci est écrit, nous lisons dans le Journal grammatical, avril et mai 1836, un article philologique sévère sur le patois de Jasmin par M. Mary-Lafon, qui s'est occupé, en érudit, de l'idiome provençal ! - Nous concevons, en effet, le peu d'estime que des antiquaires, épris de cette belle langue, en ce qu'elle a de pur et de classique, expriment pour le patois, extrêmement francisé, qu'on parle dans une ville du Midi, en 1836. Nous concevons que Goudouli, au commencement du XVIIe siècle, ait été plus nourri dans son style des purs idiotismes provençaux et que la saveur de ses vers garde mieux le goût de la vraie langue. Le jugement de M. Mary-Lafon nous paraît porter sur la détérioration inévitable du patois plus que sur la manière même de Jasmin, qui fait ce qu'il peut, qui n'a pas lu les troubadours et qui se sert avec grande correction de son patois d'Agen, tel qu'il se trouve à la date de sa naissance. La lettre de Jasmin, que M. Lafon a l'extrême obligeance de nous communiquer, vient à l'appui pour nous montrer que le poète populaire entend peu la question comme l'a posée le critique érudit et qu'il n'est pas, comme il s'en vante presque, à la hauteur du système ; il reste pourtant à regretter qu'avec de si heureuses qualités et un art véritable d'écrivain, Jasmin n'ait pu cacher sous ce titre d'homme du peuple, un bon grain d'érudition et de vieille langue, comme Béranger et Paul-Louis de ce côté-ci de la Loire. Mais que voulez-vous ! il est homme du peuple tout de bon. »

Jusque-là, je ne connaissais du frater d'Agen que les lignes rimées sans prosodie qu'il appelait ses vers et sa correspondance ; j'allais avoir l'avantage, sans l'avoir recherché, de connaître sa personne.

Dans l'été de 1837, je regagnais le Midi et ma chère campagne de Lunel, entourée de peupliers plus grands, plus beaux et plus verts que ceux du port de Créteil, et non moins chers à mon cœur que les chênes de Dourdan ou les futaies des parcs de la Beauce. Les chemins de fer n'existant de ce côté de la France que sur le papier, après avoir quitté la malle à Bordeaux, on prenait le bateau à vapeur qui remontait la Garonne jusqu'à Agen. Là, une  voiture formant la correspondance nous transportait avec une sage lenteur dans les vallons du Bas-Quercy. Les départs de cette machine de locomotion, fort improprement appelée diligence, étaient assez irréguliers, car ils dépendaient de la marche plus ou moins rapide du bateau. Le jour dont je parle, par extraordinaire, le bateau était en avance, si bien qu'à mon arrivée, les chevaux ne furent pas prêts.

J'attendais donc tranquillement en fumant un cigare à une table en plein air d'un café du Gravier, lorsqu'en levant les yeux, j'aperçus une immense toile bleue suspendue aux ormeaux et flottant sur toute la largeur du boulevard au milieu de laquelle se détachait cette enseigne en majuscules de ma hauteur :

Jasmin, coiffeur des jeunes gens.

Je ne pus m'empêcher de sourire. A ce mouvement, dont il ne remarqua pas sans doute l'expression moqueuse, un grand gaillard en veste grise et les cheveux au vent, qui, depuis que j'étais assis, passait et repassait devant ma table, en s'efforçant, par son attitude et ses regards hardis, de se faire remarquer, m'aborda tout à coup et, d'un ton assez familier :

– Monsieur est étranger sans doute ?

– Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.

– Et monsieur regarde l'enseigne du célèbre Jasmin ?

– Il serait difficile de ne pas la voir, en effet.

– Monsieur ne quittera pas à coup sûr Agen, sans aller voir le poète ?

– J'ai peur que ce malheur n'arrive, dis-je sérieusement car je suis fort pressé, et, quand la diligence sera prête...

– Je comprends, monsieur, mais vous ne partirez pas sans l'avoir vu, celui que tout le monde admire. Jasmin est devant vous.

– Je m'en doutais, repris-je en éclatant de rire.

– Vous m'aviez reconnu ?

– A votre toupet! qui, permettez-moi de vous le dire, rappelle, sauf la couleur, celui d'un autre grand homme, votre compatriote, M. de Salvandy.

– Je le connais Je lui adressai des vers à son dernier voyage, pendant qu'il relayait là-bas, devant l'hôtel Baron. Mais, avec vous aussi, monsieur, il faut que je fasse connaissance car, moi, je suis physionomiste et je lis cela dans vos yeux, sur votre front vous êtes un ami des Lettres.

– Oh! un simple journaliste, dis-je modestement.

– Un journaliste, de Paris, peut-être ?

– Oui, de Paris !

A ces mots, ouvrant ses grands bras il se précipita sur moi, et, moitié de gré, moitié de force, il m'entraîna dans sa boutique, située quelque pas plus loin. Un instant après, j'étais assis au milieu de cette boutique, dans le fauteuil des clients. Jasmin, criant à tue-tête, d'une main me montrait ses œuvres, et, sans cesser de déclamer des vers, de l'autre entassait sur mes genoux les journaux et les lettres laudatives, tandis que, postée à la porte, sa femme arrêtait les passants et les contraignait d'entrer pour assister à cette scène. Dans cette foule bigarrée, je reconnus l'avocat Baze, d'un abord aimable et gracieux comme celui du hérisson.

Jasmin, lui, se multipliait et s'agitait comme s'il eût rasé cinquante personnes à la fois. Tout en me débitant ses patoiseries, il interpellait les auditeurs, les prenait à témoin individuellement de ses succès ; puis, se saisissant des journaux louangeurs, il m'en répétait les textes avec une rapidité qui n'avait d'égale que sa volubilité de parole. Dans cette apothéose personnelle, la Revue des Deux-Mondes devait avoir et eut son tour. Dès les premières lignes de l'article de Sainte-Beuve, je l'interrompais poliment, et, lui prenant le volume des mains, je cherchai la note atténuante dont j'ai parlé. Introuvable ! Un papier collé avec soin la rendait invisible.

– Je connais l'auteur, dis-je en lui rendant le volume ; j'avais lu son travail et même une certaine note que je ne revois plus ici.

– Non, monsieur, je l'ai fait disparaître, parce que mon sang bouillait de colère en y voyant le nom de mon plus grand ennemi !

– Vous avez un ennemi ?

– Un ennemi mortel, monsieur, et que je déteste au point que, si jamais je le rencontre, je ferai un malheur.

– Il ne faut pas dès lors qu'il vienne vous confier sa barbe ?

– Non je lui couperais le cou.

– Diable et comment l'appelez-vous?

– Il s'appelle Mary-Lafon.

– Je le connais !

– Vous ?

– Intimement.

– Et quel homme est-ce ?

– Un homme comme tous les autres.

– C'est impossible ! moi, je me le figure affreux !

– Il me ressemble, beaucoup même.

– Oh ! pour cela, monsieur, non, non ! je ne le croirai jamais ! votre visage exprime la bonté, vous avez un sourire d'ange, la douceur d'un agnèlou (petit agneau) que je veux célébrer en vers et vous ne pouvez avoir aucun trait de ressemblance avec ce cannibale que Sainte-Beuve a cité dans sa note.

On vint me chercher à ce moment pour monter en voiture. Chevaux, conducteur et postillon, tout était prêt, on n'attendait plus que moi. Je vais donc à la diligence, escorté par Jasmin à la tête de ses amis. Comme j'allais prendre ma place dans le coupé, il m'arrête et me demande, pour sceller cette amitié d'une heure qui doit me valoir la dédicace d'un poème, la permission de m'embrasser.

– Volontiers, lui dis-je ; mais, avant de me donner cet adieu tout méridional, attendez de connaître mon nom et mon adresse.

– Je lui tendis ma carte, il la prit avec vivacité, y porta ses lèvres en signe d'amitié ardente, puis la lisant :

– « Mary-Lafon » s'écria-t– il.

Et ce qui prouve bien qu'il n'avait que l'esprit d'un frater, c'est qu'il s'enfuit à toutes jambes, comme un chien qu'on vient de fouetter.  Mary-Lafon

Note JPD : N’allez pas croire que Mary-Lafon vénérait seulement le passé. Il fit activement l’éloge de poètes ouvriers de son temps écrivant en français ou en occitan. Peyrottes de Clermont l’Hérault était son idole même s’il n’était pas l’idole des foules. Ces choix recoupaient les engagements républicains de Mary-lafon dont parle sur ce blog Patrick Ders.

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