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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 20:46

En 1967 Violeta Parra se suicide. Un an après un grand colloque l’honore dans une Université catholique à Lima ou Santiago, je ne sais. L’écrivain péruvien Arguedas y intervient. Lui-même va se suicider un an après. C’est en admirant Violeta qu’il tombera amoureux de sa seconde épouse, une Chilienne. En fait, quand il parle de Violeta, il parle de son propre combat aussi impossible sur le plan littéraire que celui de la grande chanteuse dont il pense cependant qu’elle a réussi. JPD

P.S. Ceux qui me connaissent savent qu'Arguedas est depuis longtemps une de mes références.


 JOSE MARIA ARGUEDAS.— Je crois que le cas de Violeta Parra est un des plus exceptionnels et intéressants qui se soit présentés dans le monde de l’art d’Amérique latine. J’ose dire cela parce que depuis de nombreuses années je ne cesse de réfléchir à ce cas chaque fois que j’ai l’opportunité de l’écouter directement.

L’art que crée les noirs, les indiens, les métis, est considéré comme un art inferieur. Cet art sert à différencier ces groupes, pour assurer leur ségrégation et même pour les déprécier. D’un autre côté, et c’est une des caractéristiques générales du folklore, tout l’art que crée ceux qui n’ont pas réussi à aller à l’école ou à l’université, qui ont maintenu une source d’inspiration dans les formes passées témoignages historiques de groupes appelés cultes ou prédominants dans leurs sociétés, c’est aussi considéré comme du folklore, et c’est aussi un élément pour les différencier et jusqu’à les rejeter. Cependant quelques grands artistes, grands créateurs, ont réussi à convertir ces éléments distinctifs en éléments unificateurs. Ils l’ont réalisé à travers le miracle de l’art. Nous avons des cas en Amérique et en Europa, assez clairs et universellement reconnus. On pourrait se référer au cas en Amérique du Nord de chanteurs comme Robertson et Marian Anderson ; en Europe au cas de compositeurs comme Bartok ou Manuel de Falla. Je crois que Violeta Parra est à ce niveau.

Je sais qu’on considère toujours comme une audace excessive, comme une hérésie, d’alterner exemples latino américains et européens mais cela fait partie du colonialisme mental de nos pays, colonialisme dont on croit s’être libéré mais qui pèse encore beaucoup y compris sur les personnes qui pensent avec la plus grande audace en Amérique latine.

 

Rien ne nous intéresse plus aujourd’hui en Amérique latine que le folklore. Il y a une inquiétude, un intérêt authentique ou snob, pour le folklore ; mais que ce soit une inquiétude nous émeuvent tous, c’est une évidence. Il existe à présent une véritable multitude de personnes qui se consacre au folklore. Ce sont des gens qui se consacrent au folklore, principalement en musique, et je vais considérer qu’il existe trois niveaux. Il y a le folkloriste authentique, porteur du folklore, comme par exemple un indien péruvien ou bolivien, ou un noir brésilien, qui interprètent la musique. Et je vais me référer de manière plus précise à la musique de façon à ce que mon propos soit plus clair (j’ai toujours peur du public et en général au fur et à mesure que je parle ma peur grandit. Pourvu que ça ne m’arrive pas).

Nous allons nous référer au cas très concret de la musique. L’Amérique est millionnaire en musique, parce qu’en Amérique nous héritons d’éléments culturels du monde entier et ces éléments culturels sont allés en se mélangeant à des degrés différents et très complexes.

Parmi les folkloristes musiciens, il y a par chance les folkloristes, porteurs authentiques, l’indien, le paysan qui par miracle arrivent à construire un univers sans s’y perdre, car il garde une pureté merveilleuse comme était celle de son propre village. Au Pérou, il existe des exemples vraiment extraordinaires de joueurs de quena, de chanteurs et même de danseurs qui n’interprétaient que des cérémonies de type magique, et qui maintenant dansent sur les scènes de Lima avec une grande pureté.

 

A un autre niveau —et je n’utilise pas le terme à des fins hiérarchiques— il y a les folkloristes que s’approchent des sources du folklore avec grande sympathie, et de plus avec une grande aptitude pour arriver à s’identifier avec la forme et le contenu de cette musique. Mais à ce niveau, fréquemment, l’aptitude à une identification totale est impossible. Alors ils atteignent des niveaux différents dans la création populaire.

 

Considérons le cas de Violeta Parra. Elle n’est pas une imitatrice, elle n’est pas celle qui s’approche du peuple, de la source créatrice du peuple, avec sympathie. Plutôt, elle symbolise le cas d’une identification totale, absolue, avec une espèce de soif insatiable, au point qu’elle arrive à se confondre de la manière la plus totale et profonde au message que contient le folklore, qu’il soit noir, métis, blanc, européen ou chilien. Elle a une aptitude géniale pour cette identification. Au moyen de cette identification, l’artiste crée des œuvres d’une originalité qui ne peut être confondue avec aucune autre. A s’identifier et créer à propos de manifestations folkloriques caractéristiques de classes sociales ou de races (que l’on considère inferieures parce qu’elles ont été marginalisé, ces races maintiennent des caractéristiques en même temps distinctes), l’artiste réalise le miracle de lancer tous ces éléments différents et ségrégatifs comme des éléments unificateurs, et universalisateurs et pas seulement sur un plan national.

Bref, Violeta Parra n’est pas seulement une artiste chilienne. Ses sources, ses racines, ne peuvent être plus chiliennes, elle est le plus chilien du plus chilien de ce que je peux sentir comme tel, cependant, au même moment elle est ce qu’il y a de plus universel que j’ai connu au Chili. En ce sens, sans doute – et excusez la véhémence avec laquelle je m’exprime parce que je ne suis pas un scientifique mais un modeste créateur — l’œuvre de Violeta Parra se transforme ainsi en une source la plus éclairante la plus féconde pour tout type de créateur. Parce que on y trouve la palpitation de gens les plus oubliés, de gens les plus discriminés, les plus victime de ségrégation qui de ce fait ont créé, face à tant de marginalisation, de souffrance, une œuvre porteuse de messages plein de forces. Je suis d’accord pour dire que l’œuvre de Violeta Parra va se transformer rapidement en un véhicule américain qui atteindra d’autres pays car en elle est contenu cet amalgame formidable qu’est le Chili.

De ce fait, moi en tant que Péruvien qui vient d’en bas, qui suis un sujet sorti du pur folklore, quand j’ai écouté Violeta Parra dans son chapiteau je me suis senti véritablement ému et en même temps éclairé. Le plus génialement individuel et en même temps le plus génialement populaire.

 

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