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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 21:59

Cette fois j'ai cherché Steinbeck sur l'Humanité. Je n'ai rien trouvé. Alors j'ai tapé Dos Passos et je suis tombé sur cet article. Au-dessus de cet article un extrait des Beaux Quartiers d'Aragon. JPD

 

 

Humanité 18 octobre 1936

Les Livres

Images de l'Amérique

Le petit arpent du Bon Dieu par Erskine Caldwell 1 vol. NRF 15 fr.

 

IL y a une, grande et singulière littérature américaine que le public français connaît peu. Des romans de William Faulkner aux récits policiers, et sanglants de Dashiel Hammet s'exprime un monde partagé entre la violence et l'ennui, où les conflits entre les morales protestantes et les exigences de l'instinct, le banditisme, les aspects de terreur que le capitalisme américain impose aux luttes sociales composent un «climat» déchirant. Naturellement, pas un des témoins sincères de la réalité américaine n'attache la moindre importance aux transformations de surface que le régime Roosevelt a pu introduire aux Etats-Unis. Les conditions de violence de la vie américaine, l'état extrême de fureur de tension ou d'angoisse dans lesquels vivent un nombre immense d'Américains aboutit à créer un art également violent, tendu et angoissé où le rôle essentiel est joué par les valeurs, de dénonciation. Tout écrivain américain véritable est un dénonciateur, qu'il se nomme John Dos Passos, Waldo Franck, William Faulkner, Erskine Caldwell. La pression de cette réalité est assez forte pour agir parfois, malgré toutes les précautions, sur le fil américain et aboutir à des œuvres que les critiques français trouvent généralement « cruelles » et qui ne franchiraient même pas en France les barrières de la censure.

George Bernard Shaw, le grand écrivain irlandais, a divisé ses pièces en pièces plaisantes et pièces déplaisantes. On pourrait dire que toute la littérature américaine - celle qui compote, car bien entendu, les Etats-Unis possèdent, comme, la France une littérature particulièrement stupide et sentimentale d0tsinée à persuader aux millions de lecteurs petits bourgeois des grands magazines que tout va en Amérique au mieux des sentiments élevés, poétiques et moraux - on pourrait donc dire que .la véritable littérature américaine est tout entière déplaisante ; elle met une insistance remarquable, à signaler les lynchages de nègres, la misère des chômeurs, l'absurdité, de la vie. sociale, la répression des grèves, la violence érotique d'un peuple étouffé par les interdictions sexuelles, la domination des capitalistes, le pouvoir des bandes organisées, la vénalité des magistrats, des hommes politiques et de la police.

On se demande d'ailleurs- comment il pourrait y avoir actuellement dans le monde une littérature authentique qui ne soit pas une littérature déplaisante, c'est-à-dire une littérature offensante par sa vérité. Ce n'est pas par hasard que les seules littératures « plaisantes» sont le fait des écrivains fascistes : on notera comme un. signe important que les intellectuels fascistes du genre de M. Brasillach ou de M. Maxence écrivent ici des romans volontiers poétiques, ou « féeriques », comme ils disent dans leur langage, pour se délasser, en parlant des petits oiseaux des appels au meurtre qu'ils prodiguent par ailleurs.

Le dernier livre que le public français va lire d'un écrivain américain est le petit arpent du Bon Dieu, d'Erskine Caldwell.

Caldwell, qui a trente-trois ans, est un fils de pasteur de Géorgie. Comme tant de ses confrères américains, il a fait plus d'un métier : journaliste, ouvrier dans une huilerie, ramasseur de coton, aide cuisinier, garçon de nuit dans un buffet de gare, machiniste de théâtre, critique littéraire, dans le Texas, footballeur -professionnel.. Ses premiers livres, Bastard, Poor Fool, Tobacco Road, God's little Acre - traduit sous le titre Le petit arpent du Bon Dieu décrivent tous le monde des fermiers pauvres du Sud, planteurs de tabac ou de coton, à peu près aussi misérables que "les nègres qui les, entourent.

Le petit arpent du Bon Dieu parut scandaleux aux Américains bien-pensants : le livre, fut poursuivi pour « obscénité ». L'attorney de New-York abandonna le procès à la suite d'une protestation de quarante-cinq écrivains américains, parmi lesquels les' plus grands.

M. Maurois qui a préfacé la traduction française croit juste et utile de rappeler Rabelais : il y a un certain genre de critique qui procède, par comparaison, comme si le lecteur ne pouvait jamais assimiler le nouveau sans se dire qu'il l'a déjà rencontré. Naturellement, la comparaison entre Erskine Caldwell et Rabelais n'a exactement aucun sens mais il paraît qu'il suffit à un ouvrage de comporter quelques "obscénités" et une certaine largeur dans la peinture pour rappeler Rabelais. Il est vrai que le héros du livre, Ty Ty Walden, fait parfois entendre des phrases sur la liberté sexuelle et la fidélité à l'instict qui peuvent faire penser un critique cultivé à Frère Jean de l'abbaye de Thélème. On aurait tort d'aller plus loin : quand la jeune littérature américaine lance une protestation en faveur de la liberté des instincts, elle le fait avec une grande angoisse sa protestation est simplement comme le cri d'un homme qui étouffe, sous le poids d'une. Civilisation sans pitié ; elle lance un appel à la vie dans un monde en proie à la mort. La victoire même de la vie ne peut se concevoir qu'après un combat violent contre le monde : on est dans une situation tragique, puisque tout dépend d'une lutte dans laquelle un homme peut tout perdre. Quand les écrivains du seizième siècle lançaient des appels apparemment semblables, ils le faisaient avec un optimisme à peu près total : ils parlaient au nom d'une classe en pleine ascension, dont la victoire devait leur apparaître comme facile. Il faut bien voir que l'appel à la vie lancé au temps de la bourgeoisie mourante et résolue à ne mourir que dans le sang des hommes qu'elle écrase, diffère entièrement de l'appel à la vie qu'elle lançait avec le sentiment exaltant de sa jeune puissance. Et la comparaison que M. Maurois fait aussi entre .Caldwell et l'Anglais D.-H.; Lawrence est sans doute bien plus exacte que la comparaison entre Caldwell et Rabelais.

  

Un fermier, Ty Ty Walden vit avec ses fils Shaw et Buck, sa fille Darling Jill et la femme de Buck, Griselda. Son fils aîné s'est enrichi et vit en ville. Son autre fille, Rosamond, a épousé un ouvrier du textile de Horse Creek Valley, Will Thompson.

Trois thèmes se partagent le livre : le premier est le thème de l'or. Il y a quinze ans que Ty Ty creuse ses terres pour y trouver de l'or qui, sans doute, n'y est pas. Et sans doute ce thème est-il tout à la fois burlesque et symbolique : les éléments burlesques sont excellents, les éléments symboliques sont1 faibles, comme il arrive presque toujours.

Le second thème est celui de l'usine : à Horse Creek Valley, un lock-out paralyse la ville depuis des mois. L'un des dirigeants ouvriers est justement Will Thompson, gendre de Ty-Ty Walden. Will est tué par les gardes de la Compagnie le jour où il entre avec ses camarades dans l'usine, pour la remettre en marche.

"Soudain le bruit cessa dans, l'usine. Les machines tournèrent moins vite, puis, s'éteignirent. Le silence fut complet, même dans la foule. Les femmes se tournèrent les unes vers les autres, déconcertées… Des hommes sortaient toujours, remontaient lentement vers les longues rangées de maisons jaunes, et les muscles, sur leurs dos nus, pendaient comme des tendons coupés sous la peau. Un homme avait du sang aux lèvres, un autre toussa, et le sang suinta par les coins de sa bouche fortement serrés. Il cracha dans la poussière jaune de la Caroline..

Les femmes commencèrent à partir. Elles couraient à côté des hommes, marchaient près d'eux, remontant vers les longues rangées de maisons jaunes. Il avait des larmes dans les yeux des filles, si belles qui rentraient chez elles avec leurs amants. C'étaient les filles de la vallée dont les seins se dressaient, dont les visages ressemblaient à des volubilis quand elles se montraient aux fenêtres de l'usine aux murs habillés de lierre.. "

 

Le troisième thème est le thème sexuel : tous les hommes du livre sont poursuivis jusqu'à l'angoisse par le désir des femmes. Dans le monde pesant où ils vivent, monde du coton, monde des usines, l'érotisme leur apparaît comme la seule liberté et comme le seul bonheur encore possibles. Il est très remarquable que dans toute la littérature américaine, comme dans les romans de Lawrence, la revendication érotique apparaisse comme une évasion. Un écrivain, qui est aujourd'hui devenu, comme Caldwell, un écrivain révolutionnaire, regardait hier encore, le retour à la nature comme une solution sociale et morale. Il en a été ainsi à toutes les époques où l'avenir apparaissait bouché : à la fin du XVIIIe siècle, au deuxième tiers du XIXe le retour à la nature apparaît pareillement. C'est un signe d'angoisse, ce n'est pas un signe de "santé". On notera cependant que, dans les pays anglo-saxons modernes, la prise de conscience révolutionnaire commence souvent chez l'écrivain par une revendication de la liberté sexuelle, une affirmation de la dignité de l'érotisme : toute « l'intelligentsia » -anglaise d'après guerre, à la suite de Lawrence, a obéi à cette loi. Caldwell n'y échappe pas : Ty Ty, son héros et son porte-parole, au moment ou Buck tue, son frère aîné qui veut sa femme Griselda, s'écrie :

Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formée. Dieu a fait les jolies filles et il a fait les hommes. Il n'en fallait pas plus. Quand on se met à prendre une femme ou un homme pour soi tout seul, on est sûr de n'avoir plus que des ennuis jusqu'à la fin de ses jours.

Ce vieux paysan sensé parle comme un intellectuel américain de années 30, pour qui la révolution sexuelle est d'abord la Révolution. Un homme comme Caldwell, n'en restera pas là. On ne transformera pas l'Amérique en appliquant à l'amour ce que Lénine, nommait « la théorie du verre d'eau ». Les théories simplificatrices comme, celle de la liberté érotique ne vont jamais très loin : elles manquent entièrement d'efficacité sur une réalité sociale et humaine infiniment compliquée. Paul NIZAN

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