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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 22:43
Pour une façon peu orthodoxe de sacrifier au dieu foot, voici un texte de 2006 quand j'écrivais l'écriture d'un voyageur aux Amériques. JPD
 
Avec Pedro Obando, instit en Equateur, la fierté foot
Le 26 juin 2006

Après une arrivée en bus à Quito, en passant par Guayaquil, Diego fonce aussitôt plus au Nord, là où Pedro Obando, l’instit de El Juncal, dans la vallée du Chota s’arrache les cheveux. Comment apporter aux enfants du village le savoir qu’ils attendent quand l’école est presque ruine et que la vie est toujours misère ?[1] Parce que les habitants sont des paysans, ils ont au moins la chance de pouvoir manger à leur faim, mais s’ils tombent malade en dehors des heures autorisées (8h – 16h) ils devront attendre le retour des infirmières (et faire la queue pour que vienne leur tour). Les nombreux enfants forment plus de 50% de la population : 121 ont moins de 6 ans, 202 ont entre 6 et 12 ans, et 124 ont entre 12 et 18 ans. A l’école, ils sont 157 à vivre dans des conditions inhumaines mais depuis quelques années, les garçons se fabriquent un nouvel espoir : marquer un but pour l’Equateur.

Oui, nous sommes en Equateur, dans le Nord du pays, près de la Colombie. Bien après Otavalo, chère aux touristes, là où la façade de l’église a trois clochers, où les trottoirs attendent leur heure et où les murs des maisons sont rarement crépis. Bien sûr, les volcans servent d’horizon. Jusqu’au dernier moment tous les villageois de la vallée attendirent un miracle le dimanche 25 juin entre 10 h et midi (heure locale) : la qualification de leur équipe qui jouait contre l’Angleterre en huitième de finale de la Coupe du Monde de foot. Encore les ravages du sport-opium ? Elles sont terribles les conséquences de la folie foot : parfois jusqu’à la guerre. Mais toute pièce à son revers et de plus l’opium servi aux foules de France diffère de celui des foules équatoriennes. D’où le revers de la pièce ! Là-bas, le foot c’est aussi l’expression d’une lutte populaire, l’expression d’une dignité en marche, d’une volonté, celle de s’en sortir[2]. Pour tomber dans l’autre opium, le nationalisme ?

Les Equatoriens, divisés par les disparités régionales, s’unirent dans la lutte contre le Pérou (une guerre en 1995 contre ceux qu’ils appellent les poules, les Péruviens les désignant du nom de singes) et des deux côtés de la frontière on compta les morts. Ils s’unissent aujourd’hui autour de leurs héros populaires des terrains de foot au nom du même drapeau. Les tricolores, ce sont eux aussi. Des couleurs peintes sur le visage des joueurs.

Faut-il ridiculiser le sens national, ou les manipulations possibles par le nationalisme ? Toute la réponse réside dans l’opinion que l’on se fait du peuple. Si l’on prend les gens pour des imbéciles, alors, le sens national, sous forme de nationalisme, est l’instrument que les maîtres du monde utilisent comme le torero brandit le tissu rouge devant le taureau. Si on découvre que qu’une partie du peuple a conscience des dites manipulations possibles, alors le sens national devient instrument d’émancipation car le peuple ne peut s’émanciper que collectivement, sa force venant surtout du nombre, et non de l’argent ou des places occupées. Et quel autre collectif plus démocratique que la nation ? La famille (elle est de naissance) ou la tribu (elle enferme dans les traditions) ?

 

Agustin Delgado, affectueusement appelé Tin, est un des grands joueurs né à El Juncal. Il a cinq ans de plus qu’Edison Mendez autre grand joueur qu’on appelle « La lumière ». Il a créé une fondation pour venir en aide aux jeunes de sa vallée, fondation dont sa sœur Diana assure la direction. Elle n’est pas dupe pour deux sous : « Les autorités pensent à nous seulement tous les quatre ans, pendant la coupe du Monde, ils imaginent que nous sommes seulement foot alors que nous sommes des êtres humains comme les autres ». Qu’un gamin de là-bas veuille devenir un grand joueur, c’est parce que la fierté nationale devient la fierté populaire. Quand le « minable » Equateur entend le sélectionneur argentin dire que son équipe nationale est composée de « Nigériens nationalisés », la fierté foot devient un élément de la lutte des classes. Et si l’Equateur avait pu battre l’Angleterre, tous les habitants de El Juncal y auraient vu une revanche sociale. Il faut savoir que cette zone est splendide, ce qui veut dire propice à de riches cultures qui entraînèrent la présence de nombreux esclaves. Depuis leur libération et l’évolution de l’agriculture, ils délaissèrent la canne à sucre pour des cultures alimentaires : les merveilleux pépinos, les tomates, le piment, l’ail, et l’oignon indispensables au riz quotidien. Par contre, ils conservèrent leur musique dite : musique bomba. Elle n’est pas en vedette dans la discothèque Zone Zéro, l’unique du village, où un écran géant en fait l’un des lieux de rassemblement pour profiter collectivement du mundial.

Quand on voit la France vendue sur tous les marchés possibles, quand « ses » joueurs sont des mercenaires, la fierté nationale y devient seulement l’audimat de TF1. Et le peuple d’el Juncal est loin !

 

Que la défaite soit intervenue le 25 juin, date de naissance de don Eloy Alfaro, ça redouble la tristesse des habitants ! Car le 25 juin, c’est la fête nationale de la laïcité en souvenir de ce président qui, en 1905, institua l’Ecole laïque pour tous (après la création des Ecoles normales en 1901). Depuis 1989, le concept de laïcité est inscrit dans la Constitution comme une doctrine capable de fortifier la solidarité, la justice sociale et tout le système démocratique. En foot, c’est la mise en place d’une équipe capable de s’appuyer sur la diversité du pays alors qu’auparavant chaque clan régional voulait l’équipe « nationale » à sa botte. Seuls des entraîneurs étrangers, résistants aux pressions, peuvent encore aujourd’hui maintenir cette pluralité de joueurs. C’est dire que le pays est encore une nation en construction et qu’à ce titre, le nationalisme n’a rien à voir avec celui de la vieille Europe. Il en a tous les défauts mais en conserve une dimension démocratique.

La future élection présidentielle va pouvoir revenir à la Une de l’actualité. Chacun se souvenant que depuis longtemps aucun président élu n’arriva à finir son mandat. Alors l’élection reste une chose, la révolte une autre. Et l’immigration une dure réalité. Pour devenir grand joueur de foot au Mexique ? El Juncal attend encore son vrai terrain de foot. Certains ont les terrains et pas de champions. Là, ils ont les champions sans avoir de terrain. Ainsi va le monde. Un monde qu’après les futilités du foot, Diego se doit de retrouver à Mexico pour ce grand rendez-vous attendu, les résultats de l’élection présidentielle.

26 juin 2006 Jean-Paul Damaggio

P.S. En 2006 Rafael Correa sera élu président, un grand président pour le peuple d’Equateur.



[1] Pour suivre les mouvements sociaux, Diego aurait dû être à Santiago du Chili où des centaines de milliers d’étudiants s’opposaient à la hausse du pase escolar, une sorte de carte Orange.

[2] La philosophe Cynthia Fleury peut, dans L’Humanité du 17 mai, en rajouter sur la folie foot par un large compte-rendu du livre Le football, la peste émotionnelle, de Jean-Marie Brohm et Marc Perelman. Pourquoi ne pas avoir insisté sur ses joies personnelles dans les stades ? Elle aurait pu élargir son regard aux pays pauvres.

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