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Elle s’appelle Ishtar Yasin
Le 22 mars 2009 la librairie de Sarrant s’est transformée l’espace de deux heures en salle de projection cinéma pour un film où la jeune Saslaya et son frère Dario quittent le Nicaragua - Dario devenant alors un clin d’œil appuyé au poète Ruben Dario - pour le pays voisin plus riche le Costa Rica, par le chemin des clandestins qui tous, aux Amériques, ne traversent pas le seul Rio Grande. Mais alors que vient faire ici un titre babylonien ? Tout commence par une référence scolaire aux Acahualinca « terres du Tournesol » une marque très ancienne d’une trace humaine (1), qui, comme le nom de saslaya nous renvoie aussi aux temps reculés sur la terre nicaraguayenne.
Ishtar Yasin est la réalisatrice du film et son nom peu latino-américain n’en fait pas moins une habitante passionnée de sa chère Amérique centrale, celle des marimbas. Elle honorait de sa présence la projection d’un film totalement émouvant au sujet d’un problème peu classique qui dépasse le simple cas de l’immigration clandestine.
El camino, titre du film, suggère plus qu’il ne montre et en fait il montre, parce qu’il suggère. Ishtar est marquée par le désir de s’affronter à la dure réalité, mais la réalité ne s’enferme pas dans le simple réalisme. Pour la cinéaste, la première réalité tient au spectateur qui est un être pensant à condition de le mettre en situation de pouvoir penser. En conséquence, pas question d’opter pour un discours démonstratif, massif, écrasant, mais au contraire, par un rythme fait de respirations musicales, le réalisme saute aux yeux à la fin du film, à la très triste fin du film.
Ishtar Yasin a eu visiblement du mal à choisir, après des années de maturation, cette fin si réelle, mais elle ne pouvait pas, style hollywoodien oblige, consoler le spectateur par une fin heureuse. Elle ne le pouvait tout en sachant que quand la vie est dure on ne va pas en plus au cinéma, pour en prendre plein la figure. Sauf qu’attention, le film transporte sa part de gaieté, sa part de fête, car tout le chemin lui-même est fait de rencontres heureuses et amusantes.
La ville de Granada, inévitable sur la route de Managua au Costa Rica, est filmée à merveille et c’est du réel, la ville est une merveille, pas celle de la Granada officielle d’Espagne, mais celle d’un Nicaragua pauvre où la ville se refuse à sombrer dans le néant du pays.
De Ruben Dario au « gigante » le Nicaragua vole parfois au-dessus d’un champ de poubelles, sauf qu’à l’heure des comptes, le poète aussi, rangea autrefois ses espoirs.
Ishtar Yasin ne veut plus alimenter tant d’espoirs déçus, après tant d’années de lutte. Elle plaide pour la lucidité comme arme chargée de futur. Son film au féminin conduit à cette immigration qui mène tout droit au tourisme sexuel après le viol familial !
Quelqu’un lui posera bien sûr la question de la situation politique actuelle du pays, et elle répondra sans langue de bois : s’il y a eu le blocus et la guerre qui expliquent en partie la pauvreté, le pouvoir sandiniste d’aujourd’hui n’est pas très beau à voir. Elle cite le triste sort fait à Ernesto Cardenal par un Daniel Ortega qui vit avec un soupçon d’inceste pesant sur lui. Ce ne sont pas les Yankees qui l’obligèrent à s’allier avec l’archevêque très conservateur Obando ! L’apparition dans le générique de Sergio Ramirez (2) ce magnifique écrivain du Nicaragua, autrefois vice-président sandiniste, a dû faire enrager le dit Ortega qui le dénonce sans cesse. Sur ce blog, il m’est arrivé de m’exprimer sur le sujet (3).
Mais revenons au film. Deux hommes à chaque moment crucial apparaissent en portant une table. Ils sont là à la récupérer dans des poubelles, à la transporter sur un bus, à tenter de l’installer sur un bateau et quand, à la fin, il faut passer la frontière, ils sont encore là. Cette table explique la réalisatrice lui vient d’un souvenir d’enfance, quand elle avait cinq ans et que, venant du Chili que sa famille dut quitter en 1973, n’avait pas même pas une table pour manger. Cette précision montre que le premier long métrage de la réalisatrice vient de loin (de son enfance comme celle de l’humanité) et peut durer longtemps sur nos écrans et dans nos consciences. Sans nul doute, si ce n’est déjà fait, vous croiserez un jour Ishtar Yasin Gutiérrez.
22-03-2009 Jean-Paul Damaggio
Notes
1 ) Les traces de Acahualinca ont été laissées sur les bords du lac de Managua il y a 6 à 8000 ans et furent découvertes en 1874. Il s’agit des traces les plus anciennes de l’homme trouvées sur le continent américain. Elles furent laissées par des personnes qui étaient en chemin vers le lac et conservées grâce aux cendres du volcan. D’où le lien avec le film : le chemin.
2 ) Cet auteur n’a malheureusement pas encore été traduit en France. Ajoutons qu’un Français aida aussi à l’écriture du scénario : Maurice Pons.
(3) Nicaragua d'hier et d'aujourd'hui (18/12/2008 )