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Dans le cadre des rapports France-Québec nous avons demandé à Jacques Desmarais (ici devant un tableau d'ngres à Montauban) de nous parler de Wajdi Mouawad, artiste venant de Montréal, et qui sera au cœur du prochain Festival d’Avignon.
(photo by Gabor Szilasi/CNA-NAC).
Jacques Desmarais nous indique :
« Je fréquente, hélas, très peu le théâtre. De ce fait, je ne prétendrais surtout pas connaître l'univers théâtral de Wajdi Mouawad à titre de spécialiste. Mais Incendies, Forêts et récemment Seuls (cette dernière marquait le retour magistral de l'acteur Mouawad, en fait seul sur scène, après plus de dix ans consacré à l'écriture et à la mise en scène), les trois pièces que j'ai vues de cet homme orchestre ont été assurément des espèces de rencontres particulières, marquées d'une grande intelligence et à fortes charges cathartiques.
Mais plus encore, de cet auteur magnifique je retiens étonné - au sens où la vie nous étonne encore parfois comme des enfants -, je retiens, dis-je, la soif, la souffrante soif, il me faudrait un océan de qualificatifs et tout un espace historique pour faire comprendre ce qu'est cette soif chez cet homme... Elle est de l'ordre de la survie, en réalité. Soif de la parole humaine juste, pertinente, poignante, mais jamais fixée sur le chemin hasardeux de nos pas.
Nous sommes ici dans un autre lexique, loin du théâtre psychologique, bourgeois, suffisant, pour consommation immédiate et tout huilé pour l'oubli. Mouawad démonte, tisse, nous prend au cœur, s'ouvre à la surprenance et nous entraîne vraiment ailleurs, c'est-à-dire juste ici, entre-nous.
Soif de paroles comme l'on cherche à bâtir sa maison.
Et tant de blessures qui voyagent à dos d'homme.
Ces « spectacles » de théâtre à la fois si classiques et si profondément révolutionnaires renvoient en quelque sorte à « l'obscène » où se joue notre présent...
Je ne sais pas si le dialogue peut être de l'ordre de la passion. Mais ce gars-là m'éveille comme un frère. Non pas comme une idole.
Ses mots mis en chair et en sang rebondissent au-delà de l'émotion, de la peine ou de l'hilarité - qui peut être très vive chez lui. Mouawad en appelle à la culture. À ces mots seuls, on peut pleurer. À ces mots seuls conviant avec force tous les humains à la table, on peut trouver le courage de faire un pas.
***
En complément, voici un texte publié sur Train de nuit suite à la pièce Incendies vue au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal à l'automne 2006.
04 décembre 2006 Wajdi Mouawad ou l' ancre de la poésie
Je ne sais pas si c'est parce que j'avais oublié de prendre mon lithium, mais la pièce Incendies que j'ai vue samedi soir et qui en était à sa dernière représentation au Théâtre du Nouveau Monde, est bien ce chef-d'oeuvre remuant, extrêmement émouvant qui voyage dans plusieurs pays depuis 2003.
L'amie Nina qui l'a vue trois fois m'avait bien prévenu que je serais remué. Remué? Remué, chamboulé, labouré, séduit, étonné, dévisagé, dérangé, amusé, atterré... Pris d'une tristesse... Je ne saurais dire pourquoi dès l'entrée en scène de la jeune Nawal, c'est venu par grandes vagues successives.
Je ne suis pas si familier que cela avec le sel de la mer dans les yeux.
Nos cœurs secs sont pourtant habitués, eux, à gober entre deux indices du Dow Jones les images crues, live, en direct, ration quotidienne de la guerre. Le carnage siffle dans nos oreilles à tous les jours. C'est marqué sur le journal, comme dirait Pauline Julien que j'aimais tant.
Le tour de force du brillant et sensible Wajdi, c'est de frapper avec les mots de la douleur incommensurable de ce monde. Bien sûr que l'argument dépasse le Liban à nouveau ensanglanté. L'auteur fait dire à Nawal la battante : il faut toujours se tenir la tête dans les étoiles. C'est alors certes une politique de la poésie dont il est question ici comme le montre l'extrait que je cite plus loin. Poésie plus que la politique. Comment est-ce imaginable?
Ce chemin-là est étroit, si escarpé, mais si bien dégagé ici par le génie de Wajdi. Il nous entraîne sur le chemin royal de la magie de la scène au-delà des temps et des lieux, au-delà aussi de l'inconscient et du rêve... Il dessine sous nos yeux avec des mots, il appelle par ses acteurs inspirés, il catharsise à coups d'interjections scéniques à la fois simples et ingénieux, il met en scène comme en écho des personnages le rôle d'une communauté à grandeur humaine, vivante, lettrée, libre, soucieuse de sa dignité.
En réalité, il y a plus que la poésie dans ces Incendies qui se frottent à la symbolique de l'eau tout au long de la pièce. L'eau qui purifie jusqu'à la mort, l'eau qui mitraille, l'eau qui rigole dans la chaleur du ciel montréalais, l'eau de pluie du dernier et ultime tableau, si beau, où tous les personnages, victimes et bourreaux, côte à cote, se protègent sous la toile tendue et nous font entendre le silence.
Être radical, cela veut dire aller à la racine de l'homme, disait Marx.
Combattre les incendies avec de l'eau, source de vie.
Bien sûr, rien n'est simple. C'est la vie qui tue aussi.
Il y a du spirituel dans ce propos avec l'évocation de l'amour sans condition (lettre de Nawal vieillissante à son fils). On dira à part soi : c'est un gros morceau à digérer. Nous allons en rire, en prendre et en laisser. Reste que l'auteur a vu juste. C'est-à-dire qu'il imagine quelque chose de pas si naïf au-delà du mur de la violence et de ses chaînes associées sans pour autant savoir ce que cela peut bien être. Mais l'amour sans condition épouse les morts successives de l'autre, de l'être aimé en tous les cas, comme dirait Jean-François Malherbe. La mort de l'autre au sens où nous ne savons jamais ce qu'advient l'être, qu'il est par définition différent de ce qu'on croit qu'il est. Bien sûr, le silence de l'autre est terrible à supporter. L'argument de la pièce montre toutefois que le silence n'est pas toujours le déni de l'autre.
Ce qui nous mène à une réflexion assez joyeuse et très importante sur la vérité. Je n'ai pas le texte de la pièce sous les yeux. Mais si j'ai bien noté, Nawal vieillissante, en fait morte déjà dans la sphère de réalité des enfants, dit : il est des vérités qui ne valent que si elles sont dévoilées. Le dévoilement de ce qui est voilé. Les jumeaux devront consentir à dévoiler ce qu'ils croyaient être leur vie. Si je traduis bien l'auteur, on touche ici un noeud philosophique d'une très grande richesse. La vérité, «l'alèthéia comme dévoilement... de l'erreur plutôt que comme dévoilement d'une substance «voilée» par des apparences trompeuses.» (Jean-François Malherbe, recueil de textes, cours Éthique 731, univ. de Sherbrooke, aut. 2006) . Apprendre à rechercher la moindre erreur plutôt que conquérir le vrai pourrait nous aider à détendre l'atmosphère, à déjouer les pièges du relativisme et ceux du dogmatisme.
Cela est libérateur et révolutionnaire d'y réfléchir. À tout le moins, on peut penser pour notre temps qu'il faut sortir de la dialectique du bourreau et de la victime. Le spectacle est magistral à cet égard. Et c'est ainsi que je récapitule à l'envers la pièce de Mouawad. Par exemple : imaginons la mère de Nawal qui «épouse la mort de sa fille» et accepte dans sa maison le fruit de l'amour interdit? La guerre aurait eu lieu quand même. Mais Nawal aurait eu son enfant, son amant. Il n'y aurait pas eu ce fou «américanisé» sans mère.
Ne recomposons pas la pièce autrement qu'elle ne se donne. Mais en jonglant comme cela, en filigrane, une autre question importante se détache. Je l'ai entendue évoquée par l'auteur lui-même en interview : comment penser le paradoxe d'être heureux personnellement dans une société qui ne l'est pas?
Quel beaux cadeaux que ce garçon sérieux fait à notre dramaturgie !
«Depuis longtemps (...) on ne croit plus que la poésie puisse parler en faveur des douleurs et des mystères de nos agissements. Trop abstrait. Bon pour les théâtres. Les artistes. Les fous. (...) Poésie. Les plafonds peuvent être transparents. Ainsi en est-t-il d'Incendies. Alors, ce qui ferait battre mon coeur c'est de savoir que ce spectacle restera, à travers vos yeux, ancré avant tout dans la poésie, détaché de toute situation politique, mais ancré dans la politique de la douleur humaine, cette poésie intime qui nous unit. »
- Wajdi Mouawad, Programme du TNM, saison 2006-2007.
Incendies, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Avec Annick Bergeron, Éric Bernier, Gérald Gagnon, Reda Guerinik, Andrée Lachapelle, Marie-Claude Langlois, Isabelle Leblanc, Isabelle Roy et Richard Thériault.
«Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux.»
Dans le cadre des rapports France-Québec nous avons demandé à Jacques Desmarais de nous parler de Wajdi Mouawad, artiste venant de Montréal, et qui sera au cœur du prochain Festival d’Avignon.
(photo by Gabor Szilasi/CNA-NAC).
Jacques Desmarais nous indique :
« Je fréquente, hélas, très peu le théâtre. De ce fait, je ne prétendrais surtout pas connaître l'univers théâtral de Wajdi Mouawad à titre de spécialiste. Mais Incendies, Forêts et récemment Seuls (cette dernière marquait le retour magistral de l'acteur Mouawad, en fait seul sur scène, après plus de dix ans consacré à l'écriture et à la mise en scène), les trois pièces que j'ai vues de cet homme orchestre ont été assurément des espèces de rencontres particulières, marquées d'une grande intelligence et à fortes charges cathartiques.
Mais plus encore, de cet auteur magnifique je retiens étonné - au sens où la vie nous étonne encore parfois comme des enfants -, je retiens, dis-je, la soif, la souffrante soif, il me faudrait un océan de qualificatifs et tout un espace historique pour faire comprendre ce qu'est cette soif chez cet homme... Elle est de l'ordre de la survie, en réalité. Soif de la parole humaine juste, pertinente, poignante, mais jamais fixée sur le chemin hasardeux de nos pas.
Nous sommes ici dans un autre lexique, loin du théâtre psychologique, bourgeois, suffisant, pour consommation immédiate et tout huilé pour l'oubli. Mouawad démonte, tisse, nous prend au cœur, s'ouvre à la surprenance et nous entraîne vraiment ailleurs, c'est-à-dire juste ici, entre-nous.
Soif de paroles comme l'on cherche à bâtir sa maison.
Et tant de blessures qui voyagent à dos d'homme.
Ces « spectacles » de théâtre à la fois si classiques et si profondément révolutionnaires renvoient en quelque sorte à « l'obscène » où se joue notre présent...
Je ne sais pas si le dialogue peut être de l'ordre de la passion. Mais ce gars-là m'éveille comme un frère. Non pas comme une idole.
Ses mots mis en chair et en sang rebondissent au-delà de l'émotion, de la peine ou de l'hilarité - qui peut être très vive chez lui. Mouawad en appelle à la culture. À ces mots seuls, on peut pleurer. À ces mots seuls conviant avec force tous les humains à la table, on peut trouver le courage de faire un pas.
***
En complément, voici un texte publié sur Train de nuit suite à la pièce Incendies vue au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal à l'automne 2006.
04 décembre 2006 Wajdi Mouawad ou l' ancre de la poésie
Je ne sais pas si c'est parce que j'avais oublié de prendre mon lithium, mais la pièce Incendies que j'ai vue samedi soir et qui en était à sa dernière représentation au Théâtre du Nouveau Monde, est bien ce chef-d'oeuvre remuant, extrêmement émouvant qui voyage dans plusieurs pays depuis 2003.
L'amie Nina qui l'a vue trois fois m'avait bien prévenu que je serais remué. Remué? Remué, chamboulé, labouré, séduit, étonné, dévisagé, dérangé, amusé, atterré... Pris d'une tristesse... Je ne saurais dire pourquoi dès l'entrée en scène de la jeune Nawal, c'est venu par grandes vagues successives.
Je ne suis pas si familier que cela avec le sel de la mer dans les yeux.
Nos cœurs secs sont pourtant habitués, eux, à gober entre deux indices du Dow Jones les images crues, live, en direct, ration quotidienne de la guerre. Le carnage siffle dans nos oreilles à tous les jours. C'est marqué sur le journal, comme dirait Pauline Julien que j'aimais tant.
Le tour de force du brillant et sensible Wajdi, c'est de frapper avec les mots de la douleur incommensurable de ce monde. Bien sûr que l'argument dépasse le Liban à nouveau ensanglanté. L'auteur fait dire à Nawal la battante : il faut toujours se tenir la tête dans les étoiles. C'est alors certes une politique de la poésie dont il est question ici comme le montre l'extrait que je cite plus loin. Poésie plus que la politique. Comment est-ce imaginable?
Ce chemin-là est étroit, si escarpé, mais si bien dégagé ici par le génie de Wajdi. Il nous entraîne sur le chemin royal de la magie de la scène au-delà des temps et des lieux, au-delà aussi de l'inconscient et du rêve... Il dessine sous nos yeux avec des mots, il appelle par ses acteurs inspirés, il catharsise à coups d'interjections scéniques à la fois simples et ingénieux, il met en scène comme en écho des personnages le rôle d'une communauté à grandeur humaine, vivante, lettrée, libre, soucieuse de sa dignité.
En réalité, il y a plus que la poésie dans ces Incendies qui se frottent à la symbolique de l'eau tout au long de la pièce. L'eau qui purifie jusqu'à la mort, l'eau qui mitraille, l'eau qui rigole dans la chaleur du ciel montréalais, l'eau de pluie du dernier et ultime tableau, si beau, où tous les personnages, victimes et bourreaux, côte à cote, se protègent sous la toile tendue et nous font entendre le silence.
Être radical, cela veut dire aller à la racine de l'homme, disait Marx.
Combattre les incendies avec de l'eau, source de vie.
Bien sûr, rien n'est simple. C'est la vie qui tue aussi.
Il y a du spirituel dans ce propos avec l'évocation de l'amour sans condition (lettre de Nawal vieillissante à son fils). On dira à part soi : c'est un gros morceau à digérer. Nous allons en rire, en prendre et en laisser. Reste que l'auteur a vu juste. C'est-à-dire qu'il imagine quelque chose de pas si naïf au-delà du mur de la violence et de ses chaînes associées sans pour autant savoir ce que cela peut bien être. Mais l'amour sans condition épouse les morts successives de l'autre, de l'être aimé en tous les cas, comme dirait Jean-François Malherbe. La mort de l'autre au sens où nous ne savons jamais ce qu'advient l'être, qu'il est par définition différent de ce qu'on croit qu'il est. Bien sûr, le silence de l'autre est terrible à supporter. L'argument de la pièce montre toutefois que le silence n'est pas toujours le déni de l'autre.
Ce qui nous mène à une réflexion assez joyeuse et très importante sur la vérité. Je n'ai pas le texte de la pièce sous les yeux. Mais si j'ai bien noté, Nawal vieillissante, en fait morte déjà dans la sphère de réalité des enfants, dit : il est des vérités qui ne valent que si elles sont dévoilées. Le dévoilement de ce qui est voilé. Les jumeaux devront consentir à dévoiler ce qu'ils croyaient être leur vie. Si je traduis bien l'auteur, on touche ici un noeud philosophique d'une très grande richesse. La vérité, «l'alèthéia comme dévoilement... de l'erreur plutôt que comme dévoilement d'une substance «voilée» par des apparences trompeuses.» (Jean-François Malherbe, recueil de textes, cours Éthique 731, univ. de Sherbrooke, aut. 2006) . Apprendre à rechercher la moindre erreur plutôt que conquérir le vrai pourrait nous aider à détendre l'atmosphère, à déjouer les pièges du relativisme et ceux du dogmatisme.
Cela est libérateur et révolutionnaire d'y réfléchir. À tout le moins, on peut penser pour notre temps qu'il faut sortir de la dialectique du bourreau et de la victime. Le spectacle est magistral à cet égard. Et c'est ainsi que je récapitule à l'envers la pièce de Mouawad. Par exemple : imaginons la mère de Nawal qui «épouse la mort de sa fille» et accepte dans sa maison le fruit de l'amour interdit? La guerre aurait eu lieu quand même. Mais Nawal aurait eu son enfant, son amant. Il n'y aurait pas eu ce fou «américanisé» sans mère.
Ne recomposons pas la pièce autrement qu'elle ne se donne. Mais en jonglant comme cela, en filigrane, une autre question importante se détache. Je l'ai entendue évoquée par l'auteur lui-même en interview : comment penser le paradoxe d'être heureux personnellement dans une société qui ne l'est pas?
Quel beaux cadeaux que ce garçon sérieux fait à notre dramaturgie !
«Depuis longtemps (...) on ne croit plus que la poésie puisse parler en faveur des douleurs et des mystères de nos agissements. Trop abstrait. Bon pour les théâtres. Les artistes. Les fous. (...) Poésie. Les plafonds peuvent être transparents. Ainsi en est-t-il d'Incendies. Alors, ce qui ferait battre mon coeur c'est de savoir que ce spectacle restera, à travers vos yeux, ancré avant tout dans la poésie, détaché de toute situation politique, mais ancré dans la politique de la douleur humaine, cette poésie intime qui nous unit. »
- Wajdi Mouawad, Programme du TNM, saison 2006-2007.
Incendies, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Avec Annick Bergeron, Éric Bernier, Gérald Gagnon, Reda Guerinik, Andrée Lachapelle, Marie-Claude Langlois, Isabelle Leblanc, Isabelle Roy et Richard Thériault.
«Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux.»
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