Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres

Publicité

La victoire de 1906 23 mai Jaurès IV

Ces articles de Jaurès sont donnés « bruts » or comme tout article de journal il mériterait divers éclairages. Ils seront fournis lors de leur publication en livre. Pour le moment chacun comprend que nous sommes au lendemain des législatives de 1906 qui suivent la création du PS en 1905 et la loi de séparation des églises et de état. Nous y croisons une connaissance de ce site : Paschal Grousset.

 

Mercredi 23 mai 1906

Après la victoire aux élections

 

C’est la démocratie républicaine toute entière qui a triomphé le 6 mai et le 20 mai. Ce sont toutes les fractions qui ont reçu un accroissement. Le radicalisme sort fortifié de la lutte et aussi le socialisme. On voit par là combien était superficielle la vue de ceux qui redoutaient que la vigoureuse entrée en ligne du parti socialiste organisé affaiblit les partis de gauche. Les candidatures socialistes ont pu, çà et là, causer quelque ennui à des radicaux et provoquer des ballottages ; mais, dans l’ensemble, elles ont servi le mouvement de la démocratie. Celle-ci ne peut se développer que par le libre déploiement de toutes les idées. L'ardeur avec laquelle un idéal aussi noble que l’idéal socialiste est proposé au suffrage universel stimule et exalte, de proche en proche, toutes les consciences et toutes les énergies. La vive controverse des idées élève l’élection au-dessus du misérable niveau de préjugés imbéciles et de calomnies misérables, auquel la réaction tente toujours de la ravaler. Et ainsi toute la force républicaine s'accroît de l’élan particulier des républicains d'avant-garde.

Cette énergique affirmation socialiste n’aurait offert quelque danger que si les socialistes n'avaient pas été résolus à observer partout la discipline républicaine. Or, ce qui caractérise les élections du 20 mai, c'est la loyauté avec laquelle socialistes et radicaux ont observé le pacte d'union conclu en vue du second tour. Il y a eu à peine, dans chacun des deux grands partis démocratiques, deux ou trois dérogations à cette règle, deux ou trois manquements à la discipline. Que reste-t il maintenant je le demande, de tous les soupçons jetés sur les socialistes unifies, de toutes les polémiques dirigées tout récemment contre nous ?

 

J’ai été un peu étonné, je l’avoue, de l’espèce d’âpreté avec laquelle M. Aulard insistait sur la motion Gambier. Il paraît que j'étais tombé en un lamentable esclavage, parce que je n'avais pas rompu avec le parti socialiste à ce sujet. Nous étions nombreux qui l’avions désapprouvée. Mais quoi ! Faudra-t-il abandonner notre parti, faudra-t-il rompre avec une organisation qui défend et représente nos idées essentielles toutes les fois que sur un détail de tactique la majorité ne décide pas selon nos vues ? Il y a pourtant, pour toute la démocratie, un grand intérêt à ce que les partis soient organisés ! C’est parce que le parti socialiste l’était depuis l’unité qu’il a pu donner au premier tour le maximum d'effort et au second tour le maximum de discipline. Qu'on se représente à quelle lutte chaotique nous aurions été livrés et à quels conflits insolubles si les polémiques exaspérées qui s’étaient développées entre socialistes s'étaient continuées, s'il y avait eu presque partout candidat socialiste contre candidat socialiste. C'était non seulement le déchirement et la défaite du prolétariat, mais l'impossibilité de faire prévaloir pour le second tour une règle générale de désistement républicain.

C’est l’unification du parti socialiste qui a rendu possibles les magnifiques victoires du 6 et du 20 mai. Je ne comprends pas, je ne peux pas comprendre qu'on méconnaisse les grands résultats d’ensemble et qu'on s'acharne contre nous à des critiques de détail. Après tout, quel mal a fait la motion Gambier ? Cette motion avait été inspirée par la peur que quelques socialistes cherchent à organiser à côté du parti un autre parti et créent ainsi une confusion d'esprit dangereuse pour la classe ouvrière. Il n'y avait là aucun esprit d'Eglise, mais une précaution politique. Le moyen, à mon sens, était fâcheux car rien n’est plus variable que les circonstances de la lutte électorale, et il était imprudent de se lier les mains. Cet inconvénient a été atténué par la sagesse politique des socialistes. La question ne se posait à Paris que dans deux cas, pour Pascal Grousset et pour Viviani. Or, non seulement les socialistes «unifiés», qui avaient posé leur candidature au XIIe et au Ve, se sont immédiatement désistés après le 6 mai, mais le sens évidemment républicain, antinationaliste, anticlérical de leur campagne indiquait assez nettement à tous leurs électeurs, sans qu'il fut besoin pour cela d’une formule explicite, leur devoir au second tour. En fait, Paschal Grousset et Viviani ont eu toutes les voix socialistes. Même, quand fut placardée une affiche scélérate, fabriquée dans quelque officine jésuitique, où un prétendu « groupe de socialistes » prenait parti pour Auffray, tous nos comités et groupes du Ve entrèrent ouvertement dans la lutte et invitèrent tous les électeurs du Ve à « battre Auffray à plate couture». On peut voir, par les chiffres du second tour, que pas une des six cents voix socialistes n'a manqué à Viviani. Il en eût été de même pour Gabriel Deville, après quelques jours de résistance et de mauvaise humeur, si lui-même, par une susceptibilité fort honorable, mais fort excessive, n'avait renoncé à la lutte. Et tous les socialistes ont assuré contre Galli la victoire du président Magnaud.

Qu’on cesse donc de nous chercher cette querelle. En fait, le but des socialistes est atteint ; ils ont contribué à la victoire de la République ils ont manifesté et accru la force politique du prolétariat et ils ont rendu à peu près impossible, en portant l’immense majorité de leurs suffrages sur le parti socialiste « unifié», la constitution d'un autre groupement. En dehors de l’unité, il y aura des individualités socialistes éclatantes. Il n’y aura pas un autre groupement socialiste. Ou les indépendants viendront à l’unité, ou ils resteront en dehors de tout cadre. Je le sais avec certitude pour plusieurs d'entre eux.

C’est au moment où j'usais avec le plus d’activité de l’influence morale que j'ai pu acquérir dans notre parti par mon dévouement discipliné et fidèle, pour faire prévaloir une règle loyale de désistement républicain, c'est au moment où j'allumais à Paris même les colères et les haines des réfractaires qui ne se soumettaient pas à la discipline, que M. Aulard et quelques-uns de ses amis me représentaient comme tombé en servitude.

Mais laissons ces choses et regardons vers l’avenir. La réaction a subi une défaite sans précédent Elle disposait dans la dernière Chambre de 230 élus contre 350 républicains de gauche. Elle n'a plus dans la Chambre nouvelle que 180 députés contre plus de 400 républicains de gauche. La majorité de gauche n'était que de 120 voix ; elle sera maintenant de 220.

Je dis la majorité de gauche, et j'y compte les 72 députes socialistes, 54 unifiés, 18 indépendants. J'ai déclaré et je répète que l’immense accroissement du parti radical donnera plus de liberté et aux radicaux et aux socialistes. C’est l’évidence même : et dans cette simple constatation il n’y a ni rupture ni défi, ni menace d'obstruction systématique et de parti pris hostile. Il y a des questions sur lesquelles radicaux et socialistes sont d'accord. Il en est d'autres sur lesquelles ils sont en désaccord. Il convient de se féliciter pour les uns et pour les autres qu'ils puissent librement manifester ces accords et ces désaccords, sans craindre de faire le jeu de la réaction. Les radicaux socialistes, les radicaux et les républicains de gauche formeraient un vaste groupement de 340 députés, qui pourra, à certaines heures, se passer du concours des socialistes sans être à la merci de la droite et du centre.

Ce n’est pas à dire que les socialistes se désintéresseront de l’œuvre immédiate des réformes. Ils s'y appliqueront au contraire passionnément, avec le désir sincère d'aboutir. Mais ils exigeront que ces réformes soient sérieuses, profondes. Ils ne se contenteront ni d’à-peu près, ni de trompe-l'œil, ni de demi-mesures inefficaces. Et peut-être les radicaux et les radicaux socialistes, maîtres de la majorité, maîtres du pouvoir, ne pourront-ils faire prévaloir ces grandes réformes, susciter un, gouvernement de résolution, d’action et de hardiesse, que s'ils tiennent compte non pas pour des combinaisons numériques, mais pour la direction générale de leur parti, de cette force socialiste accrue qui va siéger à leur gauche.

C’est sans doute, dès les premiers jours de la législature, que se précisera la volonté de la majorité républicaine. Nous l’y aiderons, par nos questions pressantes, par le débat qui sera institué d'emblée. Si les radicaux veulent tenir compte de la poussée des forces démocratiques, s'ils veulent sans se lier au socialisme, être attentifs au mouvement socialiste grandissant, c'est la politique radicale socialiste qui devient l’axe de la démocratie. Il y a intérêt pour le pays tout entier, il y a intérêt pour les radicaux à ce que la Chambre nouvelle ne perde pas de temps en des tâtonnements, mais qu'elle prenne, d'emblée conscience d'elle-même, de sa force et de son devoir.

JEAN JAURES.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article