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André Benedetto d’hier à aujourd’hui
Photo sérieuse de René, Jacques, Marie-France et Annette avec au fond le Théâtre des Cames.
Le 9 juillet 2009 une coïncidence rassembla quelques amis au resto grec de la Place des Carmes à Avignon. Deux faisaient connaissance physiquement (internet n’est pas toujours que du virtuel), René Merle et Jacques Desmarais, tandis qu’Annette la compagne de René, Marie-France et moi-même participions à la conversation.
J’étais tourné face au Cloître des Carmes quand je vis passer André Benedetto. Justement, avec René nous constations que notre premier voyage à Avignon, ce fut pour y découvrir le phénomène Benedetto, quand je le vis passer dans la rue. Nous aurions pu nous lever pour aller saluer l’artiste que nous avions eu le plaisir d’entendre longuement à Larrazet en novembre 2008 où il parla de son travail avec Félix Castan.
Mais je fus stupéfait par l’apparition : j’eus la sensation de voir passer un fantôme et Annette eut ce mot amical dans sa bouche : « On dirait un petit vieux ». Quatre jours après, André décédait à l’hôpital de Nîmes du même choc qui frappa Félix Castan : un accident vasculaire cérébral qu’autrefois nous appelions une attaque.
Autour de la table de la Place des Carmes, j’eus spontanément envie de rappeler l’immense dette que je dois à Benedetto et qu’à présent j’écris ici. Je me revois très bien, un soir de décembre 1973 au Théâtre des Augustins à Montauban, quand Benedetto muni d’un livre qu’il avait pris au hasard sur les étagères de ce local de la Fédération des Oeuvres laïques, annonça à la petite troupe rassemblée, qu’il allait nous démontrer ce qu’est le théâtre.
Nous étions des acteurs amateurs en puissance qui devions participer à une création avec Benedetto pour le Festival d’Occitanie animé par Félix Castan. Assis en demi cercle nous attentions impatient la démonstration, tandis que André jetait un œil sur le livre dont il tournait tranquillement les pages. Il s’agissait d’un livre touristique des plus ordinaires, présenté par la présidente du Conseil général aussi nous nous demandions : quel rapport entre le projet (expliquer ce qu’est le théâtre) et ce livre trop banal pour être vrai ?
J’avais vingt deux ans et j’étais plus idiot encore que ce que l’on peut être à cet âge là aussi le choc en sera d’autant plus grand quand j’ai entendu Benedetto nous dire : « Je vais vous lire la préface de ce livre ! ». Et en cinq minutes, j’ai appris définitivement ce qu’est le théâtre ! Ce souvenir s’est installé en moi comme un flash ineffaçable ! Le théâtre ce n’est donc pas ce qui est écrit mais d’abord la façon de dire ce qui est écrit ! Avec à l’appui des milliers d’autres artifices. A lire ce texte banal, avec le sérieux bien connu de Benedetto, nous découvrions tout à coup une oeuvre merveilleusement comique ! En un clin d’œil, à le survoler, le comédien avait décidé de le lire sous l’angle de l’humour cher à Dario Fo un auteur que je découvrirai bien plus tard. Tout le monde s’esclaffait sans susciter le moindre sourire sur les lèvres d’André qui impertubable continuait sa lecture.
Tout d’un coup il ne s’agissait pas de bien s’appliquer pour lire un texte (mettre l’intonation si scolaire) mais d’adopter un point de vue sur le texte et de le lire suivant ce point de vue. En conséquence pour jouer la pièce je n’ai jamais eu la sensation d’apprendre un texte : il s’est construit par les répétitions et rien sauf le récit croisé des témoins encore vivants (je pense à Eliane Latu pilier de l’épreuve) ne peut rendre l’essentiel de l’événement. En lisant sous la plume de Wajdi Mouawad sa création de Seuls, je découvre la même démarche.
Ce que j’écris là paraîtra pour des lecteurs comme une évidence or des années plus tard j’ai vérifié que l’évidence est ailleurs ! En conférence pédagogique une IEN (inspectrice de l’éducation nationale) décida de proposer le classement de « production d’écrits » en deux parties : ceux de l’ordre de l’oral et ceux de l’ordre de l’écrit. J’ai bien sûr classé le texte d’une pièce de théâtre dans la première catégorie. Horreur ! Il n’y a pas plus livre qu’une pièce de Molière ou de Corneille me répondit-elle scandalisée ! Pour une fois j’ai essayé d’expliquer mais en vain et j’ai eu l’impression de passer pour un idiot (même si ce n’était plus celui que j’étais à vingt ans !).
Ce débat nous pourrions le pousser beaucoup plus loin à travers le lien entre André Benedetto et Félix Castan tous deux venus aussi du monde de l’école primaire et liés à l’idéal communiste. Benedetto toujours du côté de la parole et en face Castan du côté de l’écrit. Pour comprendre il suffit de lire l’édition du Théâtre complet d’Olympe de Gouges proposé par Castan qui indique : « Chaque pièce est précédée ou suivie ans l’édition originale de documents sur les difficultés et les démêlés qu’elle a entraînés pour l’auteur, lesquels portent rarement sur le contenu de l’œuvre, et nous avons préféré les renvoyer à une section spéciale du quatrième volume des œuvres complètes.»
Pour Castan l’essentiel c’est l’œuvre écrite or en matière de théâtre le texte ne se sépare pas des conditions de production et de réception du texte en conséquence je considère erronée le choix qui a été adopté, surtout quand on a l’occasion de se plonger dans les dites préfaces ou post-faces.
En conclusion, si je peux donc me permettre un souhait, c’est que la correspondance Castan-Benedetto soit déposée aux Archives pour que des chercheurs puissent y étudier deux façons à la fois très opposées et très solidaires de concevoir la culture, un débat avec un lien plus vaste sur les conceptions de la révolution.
18-07-2009 Jean-Paul Damaggio