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Par éditions la brochure
« Oui, jeune, j’étais espiègle, mais faut-il encore comprendre de quoi il s’agissait. J’avais quinze ans en 1945 et pour aller profiter de la vie du village située à cinq kilomètres, je devais marcher à pied, mes parents n’ayant pas l’argent pour m’acheter un vélo. Aujourd’hui les jeunes ne peuvent plus comprendre les dizaines de kilomètres que nous faisions souvent sans autre moyen de déplacement que nos jambes !
Deux petits voisins étaient plus riches que moi et utilisaient déjà la bicyclette. Pour se moquer de moi, sur la route du village, ils me doublaient, s’arrêtaient pour me regarder les rattraper, et me doublaient à nouveau avec l’arrogance en supplément, alors qu’ils auraient pu me transporter sur la barre du vélo ; j’étais plutôt poids plume.
Un jour j’ai eu une idée. Au village, je savais où ils installaient leur vélo : dans l’écurie qui jouxtait un bar, écurie indispensable au cheval qui servait de « voiture ». Je suis entrée dans l’étable, j’ai dégonflé les vélos et j’ai caché la pompe dans le foin. En sortant, le patron du bar, m’observant, me dit :
« Toi, tu as l’air d’avoir fait une ânerie ! »
J’ai alors expliqué mon acte et l’homme s’en amusa. Avait-il déjà noté l’air prétentieux des propriétaires des vélos ?
Quand les jeunes enfourchèrent leur bécane, enfer et damnation, ils pensèrent qu’elles étaient crevées et allèrent aussitôt se plaindre à l’homme du bar qui les regarda goguenard en indiquant :
« Crevé ? Crevé ? Allons il s’agit plutôt de roues dégonflées ! »
« Et la pompe alors, la pompe, où est-elle ? »
Pour les deux garçons l’affaire s’arrêta là et leur servit de leçon car ils cessèrent subitement de me doubler d’un air narquois.
Pour moi, en m’approchant de la maison, je vis au bout du chemin mon père qui manifestement m’attendait. Je craignais le pire…
« N’aurais-tu pas commis quelque action regrettable ? » me dit-il dès que je fus à portée de voix.
Pas question de mentir, aussi j’ai tout expliqué, et il eut alors ce simple commentaire :
« Nous verrons ce qu’il en est exactement car en fait je crois savoir que tu as crevé les pneus ! »
La clémence de mon père fit que je n’ai plus jamais entendu parler de cette espièglerie sauf qu’il restait tout de même une question : en un temps où il n’y avait pas de téléphone portable, comment mon père fut-il au courant avant même mon retour ? Seule ma sœur aînée et sa copine avaient pu me dénoncer, elles qui, pour des raisons inutiles à préciser, avaient déjà un vélo. »
En moi-même, à l’écouter, je me suis dit que l’espièglerie avait maintenu en bonne forme cette octogénaire dynamique et toujours digne. Et mon penchant politique m’incita à penser que la lutte des classes prend parfois des airs amusants.
19-07-2009 Jean-Paul Damaggio
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