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Voici en prévision d’un livre à paraître, Au carrefour Wajdi Mouawad, vers l’art des Amériques, une première approche du travail de cet artiste.
Marie-France et Jacques juste avant que ne commence la trilogie
Wajdi Mouawad au cœur d’Avignon 2009
Avec sa triologie, l’auteur québécois est entré dans la légende d’Avignon. Présent dans les débats, sur les ondes, dans les journaux, il a pu franchir un pas de plus dans sa démarche audacieuse car, et c’est ma première observation, suite aux obsessions qui furent au cœur de ses premiers pas de metteur en scène, il prétend qu’avec Ciels, le spectacle tout nouveau présenté à Avignon (après la triologie), il a enfin échappé à « la dictature » (c’est son terme) qu’exercèrent sur lui ses premières œuvres. La pièce Seuls où il fut l’unique acteur, le metteur en scène, et bien d’autre chose, lui servit de passerelle.
Commençons par mes débuts avec Wajdi : j’étais le 10 juillet dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes pour suivre les trois pièces qui se définissent chacune par un mot : Littoral, Incendies et Forêts. Pour m’y préparer, j’avais lu juste avant deux des pièces et surtout Forêts, la dernière dont je craignais, la fatigue aidant, qu’elle soit plus difficile à suivre (et elle le fut). Dans les trois cas, des jeunes partent à la recherche de leurs parents suite à un décès. Trois quêtes généalogiques dramatiques où les jeunes sont cependant accompagnés par des personnages étranges : le chevalier de rêves en souvenir de l’enfance, le notaire ou le paléontologue. Des généalogies difficiles non à cause des événements qui entourent le drame familial, mais bien à cause des événements strictement familiaux. Dans le premier cas, le fils qui n’a pas connu sa mère décédée à sa naissance, apprend la mort de son père, ce qui le pousse à retrouver le passé. Dans le deuxième cas, des jumeaux découvrent par un testament, à la mort de leur mère, qu’ils ont toujours leur père et même un frère. Au départ, la jeune fille enceinte hors mariage veut garder l’enfant malgré l’opposition de sa famille. Enfin, dernier cas, une mère doit choisir, garder son enfant et accélèrer son cancer, où avorter et sauver ainsi sa vie. Elle décide, avec son mari, de garder l’enfant, et, à son décès, la fille va elle aussi reconstruire l’arbre généalogique.
Bien sûr, de tels résumés ne disent rien du « théâtre », ils sont là pour un cadre hypothétique qui me permet d’insister sur ce point : l’environnement (les guerres pour l’essentiel) n’est pas premier dans l’œuvre mais second.
La mise en scène, les effets scéniques, la marque des guerres, inversent-ils le rapport entre vie familiale et vie sociale ? Non car l’autre obsession, celle des jumeaux, renvoie, tout comme l’inceste à répétition, vers la vie familiale.
La trilogie tourne autour de drames qui firent la vie du jeune Wajdi, drames humains au cœur de la guerre du Liban, drames culturels avec trois langues françaises qui croisent sa jeunesse, celle de l’élite libanaise, celle de la vie parisienne, celle enfin du Québec, puis le drame de l’arabe perdu. Prenons les faits dans l’ordre. Incendies est dédiée « pour Nayla Mouawad et Nathalie Sultan, l’une arabe, l’autre juive, toutes deux mes sœurs de sang » puis Forêts est dédiée « pour Anne Lorraine Vigouroux et Maryse Beauchesne, jumelles malgré elles, pour Alain Roy ». La question des jumeaux va même plus loin : Wajdi n’en finit pas d’imaginer qu’il aurait été quelqu’un de très différent s’il était resté au Liban, pays où il a été arraché, et où il a donc laissé un trou, un trou où a poussé un jumeau imaginaire.
Avec Forêts la dernière pièce de la trilogie il a essayé d’échapper mais sans succès, à la dictature vers laquelle il était poussé. La plupart des critiques théâtraux ont retenu le côté « bavardage » de la pièce, terme que Mouawad n’hésite pas à employer lui aussi pour évoquer cette œuvre, mais un bavardage qu’il ne repousse pas vers les limbes négatives. De quoi s’agit-il en fait ? Dans l’impossible arbre généalogique nous découvrons un homme qui décide de quitter son père en partant avec la femme qu’il aime pour une forêt où il va construire le lieu idéal de ses rêves. Ainsi, dans les Ardennes, un monde familial se met en place autour d’animaux impossibles (l’homme est riche et peut se payer les fantaisies de son choix) lieu qui va descendre du statut de paradis pour celui d’enfer. Peut-être parce que dès le départ le ver était dans le fruit : en fait c’est la femme qui arrache le fils à son père, le géniteur de l’enfant qu’elle porte mais qu’il ne veut pas assumer ! Une façon claire de dire que la famille peut devenir l’enfermement le plus horrible, que la quête généalogique c’est le risque de s’y emprisonner soi-même. Or Wajdi Mouawad le dira dans un débat : si l’avenir c’est de fermer les volets pour vivre heureux entre soi, alors c’est le pire avenir, cependant on ne peut pas non plus ouvrir les volets trop grands quand dehors c’est l’orage ; il s’agit en conséquence de bien articuler vie familiale et vie sociale.
Dans cette même pièce, à une autre étape de la généalogie, on découvre des jeunes français qui entrent dans la Résistance et qui sacrifient leur vie personnelle au nom des valeurs de la vie sociale. Pour sauver une femme enceinte, sa jeune amie accepte de lui usurper son identité juive afin que l’enfant vive.
Juifs-arabes, européen-américain, jeune et plus qu’ancien, Mouawad se situe à un étrange carrefour qui vient de l’inciter à se consacrer à Sophocle. Si au départ il souhaita dire sa vie, à présent il est là pour dire la vie des autres, celles cependant qui le touchent personnellement. Il est devenu « l’annonciation », le « passeur », il a quarante ans et comme disait quelqu’un de mes amis, c’est l’âge à partir duquel on devient totalement responsable de sa propre image. Tout l’art des autres qu’il amena au Festival (et des Libanais en particulier), tout son talent qu’il revisita dans sa totalité car pour présenter la trilogie il s’imposa des réécritures, tout ce mois de juillet 2009 en Avignon où il fut contraint de formuler cent fois son art, bref toute cette cathédrale devrait à mou porter vers cette question : mais alors, que sont les arts des Amériques ?
La réponse à cette question jamais posée devrait m’imposer un petit voyage intellectuel d’où j’espère revenir rapidement.
19-07-2009 Jean-Paul Damaggio