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Jacques Rancière à Avignon
Parmi le milliard d’activités qui secouent le Festival d’Avignon, j’ai noté que les organisateurs du In ont, cette année, invité le philosophie Jacques Rancière le 12 juillet.
Rue des Teinturiers, sous un soleil frappant très fort, dès 14 h 30, une petit queue se forme devant l’entrée du Gymnase du Lycée Saint Joseph. Puis quand les portes s’ouvrent c’est un peu comme une marée qui envahit le lieu et c’est là ma première surprise. Jacques Rancière est-il si connu qu’il faille laisser du monde dehors ? (des hauts-parleurs permettaient de suivre les débats hors de la salle).
Dès 15 h, à l’heure dite, deux hommes s’installent à la tribune, l’un est doté de beaucoup de livres qui vont lui servir de références, et l’autre, Jacques Rancière, sort de sa sacoche une liasse de papiers. Je pense qu’il s’agit d’une conférence mais en réalité c’est à un dialogue que nous assistons. Aussitôt, je note que l’oral de Rancière, même en s’appuyant sur des éléments écrits préparés, n’a pas la force de son écrit.
J’ai découvert ce philosophe voici des années et aussitôt il m’est apparu comme un Maradona de la philosophie : on croit qu’il va partir sur la droite mais il est déjà sur la gauche, il tire droit au but et dans un geste à l’esthétique fabuleuse il marque le point à chaque fois.
A l’oral, la pensée semble plus hésitante. J’ai même la sensation que l’orateur pense en parlant, afin de répondre exactement à la question posée, même quand il revient sur la découverte fondatrice de sa démarche. Il redit tout d’abord ce qu’il a écrit avec la Nuit des prolétaires au début des années 80. Son hésitation orale tient seulement, me semble-t-il, à sa crainte de ne pas être compris, car il sait qu’il est à contre-courant des idées généreuses qui courent dans la tête du public devant lui. De la Nuit des prolétaires au Maître ignorant, ce sont deux faces de son obsession acquise au contact d’écrits ouvriers des années 1830 : l’ouvrier n’est pas l’homme fier de sa classe, mais l’homme qui, conscient de sa classe, tente d’en sortir, non pour la trahir, mais au contraire pour lui donner dignité et grandeur, d’où son usage original et même unique de la culture original.
Quels rapports avec le Festival d’Avignon ? Dans sa logique propre Jacques Rancière vient publier un petit livre aux Editions La Fabrique : Le spectateur émancipé, pour démontrer qu’au théâtre il n’y a pas d’un côté les acteurs (avec le monde du spectacle) et de l’autre les récepteurs passifs (le public). Pas besoin d’inventer l’idée de « specacteur » pour évoquer une action programmée du spectateur, car ce dernier est partie prenante dans TOUS les cas. Ce point de vue est développé dans un article du journal Le Monde publié la veille du débat à la demande des organisateurs.
Retenons la conclusion :
« La caverne théâtrale que l'on accuse de tous les sortilèges de l'identification est bien plutôt le lieu des écarts et des désidentifications qui créent un peuple en en défaisant un autre. La division des raisons, la multiplication des peuples et l'incertitude des effets font assurément de mauvais arguments pour convaincre la puissance publique. Il se pourrait en revanche qu'elles fassent tout l'intérêt du théâtre. »
La « puissance publique » ce sont les donneurs de subventions (qui sont de plus en plus privées) à convaincre… avec des arguments qui tuent souvent l’intérêt du théâtre ! Quant au « peuple », le terme peut surprendre vu sa disparition du langage courant, or, pour Rancière, c’est la question qui reste au centre de sa réflexion, mais pas le peuple sociologique, le peuple mythique ou le peuple abruti. Il s’agit du peuple en mouvement qui ne s’enferme ni dans sa sociologie (attention Bourdieu), ni dans les mythes intellectuels ou dans la dégénérescence qu’on nous sert parfois en son « honneur » !
A écouter Rancière, je me dis tout d’un coup que la référence à la « société du spectacle » (quand il parlera de Debord, je serai parti pour un rendez-vous prévu) n’est peut-être qu’une méfiance envers le spectacle réduit à l’illusion (comme le peuple endormi autrefois par les jeux du cirque). Le spectacle est souvent tué en éliminant le spectateur comme si le jeu théâtral n’était pas d’abord la preuve d’une réalité, celle du spectateur !
Bref, le peuple en mouvement au cœur de la dialectique entre la division des raisons et l’incertitude des effets, n’est-ce pas revenir sur une conception du théâtre ?
Dans le débat, une question concernera son rapport avec le spectacle de Mouawad. Sans pouvoir entrer dans le détail (là comme sur les autres points), j’ai retenu de ce qui m’a été rapporté, qu’il préféra une référence à un autre spectacle du In : Photo-romance. Du coup j’ai profondément regretté d’avoir raté cet événement et j’ai d’autant plus regretté à la lecture de la présentation sur le programme : Lina Saneh et Rabih Mroué, deux Libanais, ont donc présenté un spectacle plus directement politique où les contradictions et les conflits s’inscrivent dans les corps et où la représentation est fortement interrogée. Qui a entendu parler de ce spectacle ? La critique aime foncer vers les têtes d’affiche et oublie les environs. Je ne manquerai pas de revenir sur la question.
19-07-2009 Jean-Paul Damaggio