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Renaud Jean vu par les RG

Renaud Jean dans les archives des Renseignements généraux (1)

 

 

Rapport du commissaire spécial d’Agen à l’inspecteur général des services de Police criminelle. Arrêté le dimanche 8 octobre, on comprend que ce rapport est demandé comme argument à charge contre Renaud Jean dans le procès des députés communistes qui se prépare. Je l’ai récupéré par le fait qu’il est diffusé dans la mallette pédagogique virtuelle des archives du Lot-et-Garonne comme document d’études à l’adresse des jeunes. Je me permets d’ajouter quelques précisions.

 

 

Ministère de l’Intérieur

Direction générale de la Sûreté nationale

Commissariat spécial d’Agen                                                          Agen le 31 octobre 1939

N° 3027

 

Copié destinée à M. le Préfet du Lot-et-Garonne

 

 

Le commissaire spécial à Monsieur l’Inspecteur général des Services de Police criminelle

 

 

En réponse à votre lettre D.J.P. 43931 (2ème section) du 23 octobre courant, j’ai l’honneur de vous faire connaître que le nommé Jean Jean « dit Renaud Jean » est né le 16 août 1887 à Samazan (et non Samoyan), arrondissement de Marmande (L et G) de feu Jean et de Castaing Jeanne. Marié avec la nommée Mendès Isabelle, née le 4 mai 1882 à Bordeaux ; il n’a pas d’enfant.

Fils de cultivateur, il exerce lui même cette profession jusqu’à la guerre.

Tout jeune, il se lance dans la vie politique et devient dans le département un des pionniers du parti socialiste.

Mobilisé dès les débuts de la guerre 1914 au 24e régiment d’Infanterie coloniale, il est blessé en 1916[1]. Réformé, par suite de claudication, (désormais incapable physiquement), il ne peut reprendre son métier de cultivateur. Il se marie avec la nommée Mendès, agrégée es-sciences, professeur de sciences au Lycée d’Agen, qu’il avait connue durant son traitement à l’hôpital militaire de cette ville.

Aidé par sa femme, doué d’une certaine intelligence, très travailleur, il reprend ses études abandonnées au Certificat primaire et passe le brevet supérieur. Il est alors nommé professeur adjoint à titre temporaire[2] à l’école pratique de commerce et de l’industrie d’Agen. Il y jouit de l’estime tant de ses collègues que de ses élèves. Cependant son activité politique entraîne son licenciement de l’enseignement.

Renaud Jean, qui avait adhéré dès 1907 au parti socialiste s’était déjà fait remarquer par ses articles assez virulents dans le journal « L’Humanité », organe socialiste de l’époque, en devient le secrétaire dans le Lot-et-Garonne.

Au lendemain des hostilités, ses opinions évoluent vers l’extrême gauche du parti. Il lutte en conséquence pour l’adhésion de celui-ci à la IIIe Internationale. Après le Congrès de Tours[3], il démissionne de ce groupement pour entrer dans les rangs du parti communiste.

Dès les origines de ce parti, il s’impose au sein des militants et ne tarde pas à devenir un des leaders les plus en vue du comité central.

En 1920, à l’occasion d’une élection législative partielle dans  l’arrondissement de Marmande, il est élu comme député. Il conserve son mandat jusqu’en 1929[4]. Après un échec aux élections de cette époque, il est réélu à celles de 1932 et 1936. A noter qu’il est également Conseiller général du Mas d’Agenais et Maire de Samazan.

Au Palais Bourbon, il est élu président de la commission d’agriculture.

Son succès est dû en raison de ce qu’il est un homme extrêmement habile. Il est en outre particulièrement serviable et dévoué pour ses électeurs, quelles que soient leurs opinions. Sa propagande se révèle souple. Il sait s’en servir opportunément. Fils de paysan, il aura ce gros bon sens des « terriens » qu’il connaît particulièrement. Il a la main facile, la parole voulue et est affable. A la différence de la plupart des militants de son parti, il abandonne volontiers, ce qu’il peut y avoir d’exclusif et d’irréalisable dans la doctrine communiste. En un mot, il passe, aux yeux même de ses adversaires pour un homme politique rusé qui connaît particulièrement l’âme humaine et sait en conséquence la manier. Ses connaissances en matière agricole lui facilitent les pouvoirs de propagandiste. Il sait allier ces problèmes avec les théories de son parti et soumettre ainsi, à ses électeurs ruraux, un programme alléchant.

Quant aux électeurs des villes, il sait se rendre indispensable par les services qu’il leur rend. Ceux-ci lui soumettent leurs difficultés, il les examine et s’occupe de les mener à bonne fin. Il n’en est que plus dangereux au point de vue national.

Ses adversaires les plus acharnés reconnaissent volontiers son honnêteté et sa loyauté. A ce sujet, je ne puis mieux faire que de signaler à titre purement documentaire, l’extrait d’un commentaire sur Renaud Jean, paru dans un opuscule portant les mentions : « Numéro spécial – Février 1930[5] » et s’intitulant « le débat libre » organe périodique du Centre d’étude populaire et social contre le communisme[6].

Ce numéro spécial consacré à « une enquête sur le communisme en Lot et Garonne » par Eugène … aurait été écrit à l’instigation de M. Cathala, ancien ministre de l’agriculture, avocat à la Cour d’appel de Paris, à qui l’on prête l’intention de se présenter aux prochaines élections législatives, dans la circonscription de Marmande, et contre Renaud Jean.

Le rédacteur de cet opuscule examinant la personnalité de celui-ci écrit notamment :

« Mais ici, il convient de dire que le succès n’a été aussi éclatant pour M. Renaud Jean que pour un certain nombre de raisons qu’il nous fait indiquer :

C’est d’abord queM. Renaud Jean est un homme extrêmement habile dont toute l’intelligence est mise au service de son mandat de député.

Serviable et dévoué corps et âme à ses électeurs et cela sans souci de l’opinion que professe le citoyen qui fait appel à ses services – il s’ingénie à prendre l’initiative de toutes choses susceptibles d’être de la compétence d’un élu législatif, il ne ménage ni son temps, ni sa peine et conduit l’affaire entreprise à son terme final qui est souvent le succès.

Il abandonne volontiers aux jongleries des propagandistes communistes parisiens ce qu’à d’excessif ou d’irréalisable le programme du parti. En Lot-et-Garonne, il est Renaud Jean, député communiste, certes ! mais aussi et surtout un politicien retors qui connaît l’art de manier la démagogie et lui faire rendre le maximum. Et ça, n’en doutons pas, ça compte plus dans les temps présents que servir aveuglement sa foi ou son parti. »

 

Grâce à sa compétence agraire notamment, il est chargé de la direction du journal « La voix paysanne », direction qu’il conserve jusqu’en mai 1937[7]. Il est en outre désigné par son parti comme Président de la Confédération Générale des Paysans-Travailleurs.

Dans ses nouvelles fonctions, investi de son mandat de parlementaire, il se dévoue sans compter, il est à l’origine de la plupart des meetings du parti dans le Lot-et-Garonne, apporte la contradiction dans tous ceux organisés par ses adversaires politiques, se livre à la propagande individuelle tant dans les centres urbains que dans les campagnes, surveille le développement des cellules communistes, les vivifiant au besoin part sa présence. En un mot, il travaille inlassablement au développement des doctrines de la IIIe Internationale.

Par discipline, il se plie aux ordres de son parti et applique les directives de celui-ci, notamment dans le domaine extérieur. A la suite de la signature du pacte germano-soviétique, il croit devoir justifier l’attitude de ce dernier pays[8]. Il prétend que ce pacte est un maillon de plus en faveur de la paix et que loin d’atteindre les démocraties, il ne fait qu’en renforcer la puissance. En résumé, il fait l’apologie de cet accord et ce, en exécution des mots d’ordre du comité central de son parti.

 

Quant à sa vie privée, elle ne saurait être l’objet d’une critique quelconque. Il est marié, ainsi qu’il a été dit, à une nommée Mendès, fille de M. Gaston Mendès, de son vivant fondé de pouvoir de la maison H. Thompson et fils à Bordeaux. Il était, en effet, propriétaire d’un immeuble sis en cette ville, estimé à l’époque 3 à 400 000 francs. D’autre part, il passe pour avoir effectué de sérieuses économies. A son décès, lors de la liquidation de la succession, Mme Renaud Jean, aurait retiré la part lui revenant, apportant ainsi à son ménage un certain bien être. A ajouter qu’elle recevait d’autre part, un traitement en tant que membre de l’enseignement. De son côté, indépendamment de ses ressources, Renaud Jean, en tant que député, touche de ce fait l’indemnité parlementaire. Il possède une propriété dotée du confort moderne et en outre une automobile relativement puissante.

En résumé, les ressources de ces époux, sont amplement suffisantes pour leur permettre de mener une vie dite « bourgeoise ».

[illisible] de Renaud Jean sont  [illisible] de toute remarque et à l’abri de toute critique.

Le commissaire spécial



[1] Peut-être que je lis mal : en fait il est blessé le 10 octobre 1914.

[2] Il sera en effet professeur d’espagnol.

[3] Il ne s’exprime pas au Congrès de Tours où il est noté à l’époque : enseignant.

[4] En fait il est battu en 1928 du fait de la stratégie « classe contre classe » du PCF.

[5] 1930 ou 1939 difficile à lire.

[6] On va découvrir une étrange similitude entre le texte et l’opinion exprimée auparavant par le commissaire.

[7] A ce moment là le PCF crée le journal « La Terre » sous la responsabilité de Waldeck Rochet pour contrer l’influence de Renaud Jean et de son combat syndical où le PCF n’a eu à le désigner à sa direction.

[8] Les RG ont en effet obtenu l’article qu’il a écrit le 27 août (mais qui n’a pu être publié car Le Travailleur auquel il était destiné est interdit à cette date) où Renaud Jean justifie totalement le pacte, et que l’historien Hubert Delpont a pu récupérer. Nous le mettrons en ligne dès que possible comme élément du débat.

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