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Dans la vie, parmi les comportements, on peut distinguer le Sincère et le Carriériste. A l’instant T, si vous prenez une photo, les deux peuvent ne pas se différencier, d’où la référence indispensable à l’histoire pour y voir plus clair. Voici un exemple en politique : en 1958 De Gaulle reprend le pouvoir en France. Le Sincère et le Carriériste s’insurgent ensemble pour dénoncer un infâme acte d’autorité. Le Sincère place sa dénonciation dans sa lutte classique contre l’autoritarisme tandis que le Carriériste y voit l’occasion de devenir un jour khalife à la place du khalife. Le Carriériste place sa dénonciation dans un plan de carrière qui se révèlera seulement quand il deviendra à son tour président sous les habits du monarque républicain.
Pour le cas qui va nous occuper l’instant T s’appelle « 1934 » situé dans l’histoire du PCF.
Entre 1932 et 1936 le PCF va changer radicalement de stratégie unitaire pour passer de l’union à la base, à l’union à la base et au sommet, du Front unique au Front populaire. En langage plus clair, aux législatives de 1932 le PCF se maintient au second tour car il juge toute alliance avec le PS impossible (Front unique avec l’alliance à la base car le PS est l’ennemi) ; aux législatives de 1936 c’est l’heure du désistement républicain et du Front populaire. Comment, au jour le jour, s’est produite cette mutation ?
Renaud Jean, un critique dès le milieu des année 20 de la stratégie de « front unique », va déclarer aux dirigeants communistes en juin 1934 : « D’ailleurs l’Internationale Communiste n’est pas tombée dans l’erreur du front unique seulement à la base. Elle a depuis longtemps, ne serait-ce que par son appel du 5 mars 1933, préconisé des propositions faites également au sommet. Malheureusement dans notre parti, on avait oublié en février ces directions, ces précisions de l’I.C. »
Renaud Jean qui s’appuie sur l’I.C. pour critiquer ouvertement la direction du PCF, c’est assez étonnant mais cela tient au fait que l’I.C. avait souhaité tirer très vite les leçons de l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Quand il parle de « février » c’est bien sûr la référence aux événements de février 1934 où la direction du PCF aurait dû rapidement se lancer dans cette alliance au sommet avec le PS, alliance qu’elle refusa, préférant prendre des précautions pour seulement des alliances ponctuelles sur tel ou tel point (voir les preuves qu’apporte Renaud Jean dans le texte publié par ailleurs et datant de juin 1934).
Doriot profite de la brèche : il comprend que les événements vont imposer une nouvelle ligne politique, celle qui défend depuis 1932, aussi dès mars 1934 il se fait le champion de la stratégie de front populaire et se retrouve d’accord avec Renaud Jean. Doriot devine que sur cette base, il va pouvoir devenir khalife à la place du khalife. La direction du PCF et Maurice Thorez ne se laisseront pas faire ce qui fait que pour combattre Doriot, pas question de dire tout de suite qu’il a raison par rapport à la stratégie, il faut d’abord l’écarter des postes dirigeants.
Dès juin 1934 Renaud Jean, dans son intervention, indique :
« Que veut en réalité Doriot ? Il y a quelques semaines on pouvait admettre qu’il mettait son indiscipline, qu’il assurait momentanée, au service d’une politique qu’il croyait juste et qu’il voulait voir mener dans le parti. Aujourd’hui la situation est différente. Il est certain que Doriot s’est servi de ses désaccords personnels avec le Bureau Politique pour une politique et pour des buts personnels. »
Cette histoire fondamentale est détaillée dans le livre : La dérive fasciste[1]. Philippe Burrin note parfaitement la différence de comportement entre Renaud Jean et Jacques Doriot.
Philomen Mioch, pressenti pour remplacer Renaud Jean à la direction de la commission agraire (d’où la référence au personnage dans le texte de juin 34 de Jean), se trouvera au cœur de cette histoire car il est à l’école centrale de Moscou de janvier 33 à mars 34, date à laquelle il rentre en France pour mener la lutte contre Doriot.
Dans ses mémoires[2] il écrit : « Vers la fin janvier [1933], Maurice Thorez vint nous voir. Avec Minard, qui était aussi membre du C.C., il nous invita à assister à une importante réunion des partis occidentaux. Elle porta suer le travail de masse du parti communiste français. Thorez y était accusé de vouloir faire le front unique par le haut. Il essaya de convaincre les autres dirigeants et surtout André Marty, qu’une nouvelle attitude était nécessaire en ce qui concerne la social-démocratie, pour sauver la démocratie du fascisme. Les dirigeants de l’I.C. n’en furent pas convaincu. Maurice Thorez indiqua qu’il n’y avait pas de crainte à avoir d’être à la remorque de la social-démocratie, c’est de notre action, de notre rôle dirigeant que dépend la mise en échec du fascisme dans tous les pays. »
Même si, comme tout témoignage, celui-ci doit être pris avec prudence, nous sommes face à Maurice Thorez favorable dès ce moment là au Front populaire mais qui doit se méfier sur sa gauche du groupe d’André Marty, et sur sa droite de celui de Doriot, pendant que Renaud Jean est ailleurs : il ne calcule rien, il dit ce qu’il pense avec des arguments précis, des témoignages étayés.
Renaud Jean a-t-il suivi l’élection législative partielle qui s’est produite en Tarn-et-Garonne en août 1933 et qui se trouve donc au cœur de la tourmente du changement de ligne politique ? Sans doute car le candidat est un Agenais, Louis Aurin qui racontera aussi ses souvenirs[3]. « Au premier tour, je triplais le score de Granier qui avait été le candidat du parti en mai 1932, obtenant 935 voix. Le PC pouvait un peu se considérer comme l’arbitre du deuxième tour. Le préfet m’invita à bien vouloir le rencontrer. C’est ce que je fis. Il demanda mon retrait en faveur du candidat gouvernemental qui était le radical-socialiste Daille. Nous consultâmes Paris. Le Bureau politique me demande de me maintenir.»Louis Aurin espérait alors, sans en arriver au désistement qu’il y aurait retrait de sa candidature. Il avait été élu député communiste en 1928 à Issoudun après entente locale avec le PS : dans sa circonscription le PS se retirait et le communiste se retirait dans la circonscription voisine. Découvrant la manœuvre le B.P. lui demanda soit de démissionner de son poste de député, soit de quitter le parti. Il préféra quitter le Parlement.
C’est seulement au municipales de 1935 que le PCF appliqua la stratégie d’alliance au sommet avec le PS puis avec les radicaux, au nom de la lutte contre le fascisme. Et cette lutte pour Renaud Jean était d’abord un impératif social : il affrontait dans les campagnes Dorgères et ses chemises vertes. Robert O. Paxton a étudié le phénomène des chemises vertes malgré le peu d’accès aux sources[4] et bien sûr il croise souvent Renaud Jean. Là aussi, les mauvais esprits pourraient dire : Dorgères, Renaud Jean même combat ! Prenons le récit d’événements de 1933 : « Cette année-là, devant la faiblesse des cours du blé, certains agriculteurs se disent qu’il n’y a qu’à l’utiliser comme monnaie. A l’extrême gauche, un député communiste de la Haute-Garonne [erreur], Renaud Jean, principal porte-parole des paysans au sein du PCF, propose que les agriculteurs paient leurs impôts en blé sur la base de 115 F le quintal, qui était le prix minimum imposé par le gouvernement en juillet 1933, sans que, dans la pratique, il ait pu le faire respecter. Des projets analogues se font jour à l’extrême droite (rencontre assez habituelle quand il s’agissait de la question paysanne). » Or, le livre montre très bien que Dorgères et Renaud Jean étaient des adversaires permanents jusqu’à cette bastonnade du 26 juillet 1936 dont fut victime Renaud Jean à Yvetot en Seine inférieure.
Donnons en guise de conclusion la parole à Gérard Belloin[5]. Il rappelle p.216 et 217 de ce livre comment L’Humanité publia une version tronquée de l’intervention de Renaud Jean en 1934 (d’où le fait qu’il la conserva précieusement dans ses papiers déposés aux archives ?) pour conclure : « En septembre 1934, Waldeck Rochet « monte à Paris » pour prendre la direction de la section agraire. »
L’histoire permet de trancher : le carriérisme de Doriot le portera jusque dans les bras des nazis et la sincérité de Renaud Jean lui permettra de rester un membre du PCF, mais un membre à l’écart. Un écart qui permettait de cultiver l’ignorance des nouveaux membres du PCF, ignorance si utile pour faire croire que Renaud Jean n’était autre qu’une version de Doriot !
26-04-2009 Jean-Paul Damaggio
[1] Philippe Burrin, La Dérive fasciste, Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Points, réédition en 2002
[2] Philomen Mioch : Les tribulations d’un ouvrier agricole, auto-édition, 1984
[3] Louis Aurin : Soixante ans de vie militante, De la CGTU et du PC à FO ;, auto-édition
[4] Robert O. Paxton, Le temps des chemises vertes, Révoltes paysannes et fascisme rural 1929-1939, Le Seuil, 1996
[5] Gérard Belloin, Renaud Jean, le tribun des paysans, Editions de l’Atelier, 1993