Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres

Publicité

Solutions provisoires 7 décembre 1906, Jaurès (VII)

Commencer un article par "J'avoue que je comprends mal..." c'est du Jaurès !


7 décembre 1906

Solutions provisoires

Jean Jaurès

 

J’avoue que je comprends mal la politique de l’Eglise dans la question de la séparation. On pouvait croire que l’Encyclique avait pour objet de donner une grande secousse à l’opinion. Le pape signifiait aux catholiques que la loi française leur faisait une situation intolérable. C’était absurde : car -jamais, loi ne fut plus libérale que celle qui était rejetée par la papauté. Mais c'était comme un appel à la passion religieuse : l'Eglise a assez et trop cédé. Il faut qu'elle se réveille et qu'elle résiste. Et plutôt que de consentir au régime nouveau elle affrontera toutes les persécutions. Au besoin elle suspendra l’exercice public du culte, pour avertir les fidèles négligents ou aveugles de la gravité de la crise traversée par la religion et pour ranimer dans l’épreuve les énergies défaillantes. Or que fait le pape ? Il accepte, il demande que le culte public continue, après le 11 décembre, sous le régime de la loi de 1881 sur les réunions publiques qui offre à l’Eglise infiniment moins d'avantages et de garanties que la loi de 1905.

Le pape et le ministre des cultes aboutissent à la même solution qui est raisonnable en soi, au moins pour un temps, mais qui n’est qu'un compromis passager et un expédient. Les cérémonies religieuses seront assimilées à des réunions publiques. Le culte sera assuré, non par une association de fidèles constituée d'accord avec l’Eglise, mais par la seule initiative du prêtre convoquant les fidèles. Le ministre, il est vrai, dispense ces sortes de réunions de toutes les formalités gênantes. Et puisque c'est par le droit commun de la loi de réunion qu'il veut parer aux difficultés créées par l’intransigeance pontificale, il a raison d'entendre la loi très largement. Donc le prêtre ne sera pas tenu de faire une déclaration pour chacune des assemblées religieuses, une seule déclaration suffira tant que le prêtre restera dans la paroisse et assumera la responsabilité de cette série de réunions. Il n'y aura pas nécessairement un bureau : c'est le prêtre et les deux fidèles qui auront fait avec lui la déclaration qui seront responsables de l'ordre. Les Edifices religieux resteront affectés au culte tant qu’une loi ou un décret n'en aura pas décidé la désaffectation. Ainsi il ne dépendra pas des maires, dans les communes, de suspendre le culte en affectant l’église à un autre usage.

Voilà le régime sous lequel, à, partir du 11 décembre, le culte fonctionnera. A vrai dire, le pape ne pouvait guère condamner ce régime, après avoir condamné les cultuelles sans prendre la responsabilité directe et terrible de la suspension du culte. Il n'a pas osé, quoique la logique de l’Encyclique dût le porter jusque-là. Mais par ce mélange de violence intransigeante et de timidité, il se retire le bénéfice de la résistance et le bénéfice de l’acceptation. Il ne pourra pas inquiéter et soulever les consciences car à partir du 11 décembre, si le culte public est pratiqué dans les conditions prévues par la récente circulaire ministérielle et à laquelle il semble que la papauté se résigne, -il n'y aura pour les catholiques aucun changement visible, sensible, qui les avertisse du passage à un régime nouveau. Le pays aura franchi cette ligne sans même s'en apercevoir. Les églises seront ouvertes comme la veille. Le prêtre, comme la veille, montera à l’autel, et prononcera à la même heure les mêmes paroles liturgiques. Ainsi il n'y aura aucune secousse, aucune commotion profonde ; aucune trompette sacrée ne déchirera les oreilles et les cœurs pour annoncer des catastrophes. Et si la papauté redoute que le catholicisme français se perde dans l’indifférence, elle n'aura rien fait pour l’exciter et le sauver, puisque le coup d’éclat de l’Encyclique ira s’amortissant et s’évanouissant dans la mollesse d’un compromis

Mais comme ce régime même, qui n’aura rien d’excitant pour les énergies, sera précaire ! Le prêtre ne pourra faire dans l’édifice religieux aucun acte de disposition. Il n’en sera ni le propriétaire ni le locataire. Il n’aura ni les droits de l’un ni les droits de l’autre. Avec le régime des associations cultuelles, les catholiques devenaient gratuitement et indéfiniment les locataires de l’église. Demain grâce à la sotte obstination et au parti pris puéril de la papauté, ils continueront bien à aller à l’église, ils la trouveront toujours ouverte, mais ils n’y auront pas plus de droit que les habitués des réunions publiques n’en ont sur les salles où ils se rassemblent. Et pour l’entretien de l’église, pour les réparations que feront les prêtres ? Ils ne pourront pas y procéder sans l’autorisation de la commune. Vont-ils s’adresser à elle et discuter avec elle ? Ils reconnaîtront par là même son droit supérieur de propriété, et toute la protestation superbe de l’Encyclique tombe à plat. La commune ne pourra pas prendre à sa charge les dépenses d'entretien et de réparations. Avec quoi les prêtres y feront-ils face ? Ayant constitué des associations cultuelles, ils auraient pu réunir des ressources permanentes, des réserves permettant de supporter les dépenses ordinaires et extraordinaires du culte. Les voilà maintenant réduits par le pape à n’avoir d’autres ressources avouées et légales que les quêtes faites au jour le jour. Combien de temps le paysan consentira-t-il à donner son argent sans contrôle ? L’Eglise déclare les fidèles indignes et incapables de la seconder dans des associations du culte Elle ne veut pas, comme elle dit, se mettre à la merci des laïques. Croit-elle donc que cette défiance est le meilleur moyen d’exciter le zèle ? Peu à peu, ou les prêtres perdront dans cet isolement orgueilleux et stérile toute influence, tout crédit, toute force d'action, ou ils seront amenés à constituer en fait des associations. Déjà la fameuse diocésaine du cardinal Lecot est une tentative en ce sens. Le pape, qui a bien vu que cette semence allait multiplier et couvrir d'associations toute la terre de France, a fait entendre à demi voix qu'il n'approuvait que médiocrement cette initiative. Il n'a pas osé la condamner tout haut, par ménagement pour le cardinal et sans doute aussi parce qu’il a le sentiment que même la papauté ne peut pas lutter contre la force des choses, qui fait aujourd'hui de l’association la condition même de toute action. Peu à peu, sous des formes diverses et plus ou moins consistantes, la diocésaine du cardinal se propagera. Voici que d’autres évêques invitent les conseils de fabrique légalement dissous le 11 décembre à se survivre officieusement et à prêter au clergé le concours de leur dévouement fidèle. Mais que sera-ce encore sinon une forme d’association ? Ainsi il apparaîtra bientôt aux catholiques que le recours au droit commun d’association est pour eux le seul moyen d’organisation et de salut. Avec ses associations enfin constituées, les communes pourront conclure des baux à long terme pour la location des édifices religieux. Et là sera la solution définitive du problème. Nous n’en sommes encore qu’aux compromis et aux expédients. L’essentiel est que, malgré tout, l’idée de la séparation entre dans les faits sans trouble grave, sans résistance sérieuse. Que la république mette à profit cette période de calme pour réaliser de grandes réformes fiscales et sociales, pour refondre le système des impôts, pour dégrever les paysans, pour instituer les retraites ouvrières et préparer l’assurance générale contre tous les risques.

JEAN JAURES

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article