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Avis pressant, ou réponse à mes calomniateurs
L'état est obéré ; il attend son salut de l’élite des Français, de ce qu'il y a enfin de plus sage et de plus recommandable dans le Royaume. La Nation est agitée par une discorde intestine. Les esprits s'exaltent, on insiste de nouveau, et tout devient désespérant.
Il faut porter en ce moment les yeux sur un homme proscrit de sa patrie. A-t-il mérité ce traitement ? Mais s'il est innocent, pourquoi n’instruirait-il pas la Nation des objets majeurs qui doivent l’éclairer sur les véritables intérêts de l’Etat ? Pourquoi M. de Calonne (1) n'a-t-il point été appelé aux Etats-Généraux ? Pourquoi n’est-il pas condamné ou justifié ? Qui pourrait mieux que lui rapprocher les esprits ? Qui a plus que M. de Calonne l’art des grandes négociations ? N'est-ce pas lui qui a découvert le déficit? N'est-ce pas lui qui a demandé les Notables ; et les Notables n'ont-ils pas demandé les Etats-Généraux ? Pourquoi la Nation, à son tour, ne demande-t-elle pas M. de Calonne ; et pourquoi M. Necker (2) ne le demande-t-il pas lui-même ?
Verrait-on pour la première fois deux grands antagonistes voler l'un au devant de l’autre pour sauver la Patrie et l’Etat ? Quand cela serait, cet exemple ne serait-il pas mémorable ? M. Necker veut-il être plus que Roi dans sa place, comme ses ennemis l’assurent ? Non, sa probité est à toute épreuve ; et la véritable vertu se cache sous le voile de la modestie.
M. Necker est bon financier, et avec tous ses autres avantages, il n'a, il me semble, travaillé que pour les moments urgents.
M. de Calonne, en véritable homme d'Etat, a travaillé (pour le temps) si la Nation, dépouillée de toute personnalité, finissait ce qu’il a ébauché, semblable à ces fameux peintres, dont les tableaux sont la richesse encore de cette ancienne Rome appauvrie, et qui, des quatre parties du monde, n'attirent pas moins tous les regards.
Voilà mon opinion ; le Ministre tout puissant ne peut la balancer sur le Ministre disgracié ; je puis me tromper, mais aucun intérêt personnel ne me guide ; le jour n’est pas plus pur que ma conscience : ce qui serait peut-être la source de mon bonheur dans un autre siècle, fait mon malheur dans celui-ci.
Je n’ai que des notions très succinctes sur la politique, mais il me semble que, dans cette circonstance, il ne s’agit pas de citer Montesquieu, Jean-Jacques, ni de créer de nouvelles lois ; il ne faut que les étayer, bannir les abus, et acquitter la dette nationale. Voilà, je pense, les objets importants qu’il s'agissait de traiter, et sur lesquels la Nation devait être occupée depuis longtemps.
Quel génie malfaiteur s’oppose à ce travail essentiel ? Quel serpent venimeux aiguillonne tous les cœurs ? Quel lion rugissant enflamme toutes les têtes ? Quel démon furieux a produit cette fermentation générale? Plus de repos, plus d’espoir au sein de l’union et des plus belles espérances ; il faut se préparer à s’entr’égorger les uns les autres.
Ah ! si ma faible voix pouvait retentir jusqu’au pied du Trône, si la Nation l’entendait sans se récrier contre mon sexe, elle lui offrirait un moyen simple et salutaire, moyen que j’avais proposé à plusieurs Députés ; ce serait de suspendre leurs fonctions pour un mois ou six semaines (3). Cette trêve donnerait le temps aux têtes exaltées de reprendre le calme, de faire naître de nouvelles réflexions aux provinces, et d'envoyer à leurs Députés de nouveaux pouvoirs plus sages et plus traitables.
Si les Etats-Généraux étaient dissous, on ne peut se dissimuler que l’alarme dans l'instant se répandrait dans le Royaume ; tout serait perdu, et le siècle de la barbarie succèderait au siècle de l’égoïsme.
Quoi ! la prospérité de tous les Français est dans les mains de la Nation, et la Nation va mettre à chaque Français un poignard dans la main, si un retour patriotique ne se fait sentir avant peu dans ces assemblées !
Qu'elle jette les yeux sur le Peuple malheureux : qu'elle considère l’affliction du Monarque et la consternation publique ; qu'elle frémisse enfin des maux sans nombre que ces dissensions peuvent produire.
Le malheureux désespéré, réuni au scélérat sans aveu, vont indistinctement attaquer les trois Ordres dans toute la France; et dans cette affreuse boucherie, la Nation regrettera trop tard de n’avoir pas réuni tous les intérêts au seul bien public.
Rien n’est plus facile que d'exalter les têtes, et quand la fermentation a fait de grands progrès, rien n’est plus difficile que d’en arrêter les effets. Une production qui ne respire que le patriotisme est peu goûtée de nos jours ; on ne s'attache qu'aux écrits méchants, à ces plumes brûlantes qui allument à la fois le cœur et l’esprit des Citoyens.
Qu'ont-ils produit d'utile tous ces écrits incendiaires ? la perte de l’Etat, du Peuple, et des Grands. On les a lus ces écrits séditieux, et ils ont égaré le Public. Oui, j'atteste que les Gens de Lettres sont funestes aux Etats ; ils les renversent quelquefois, comme ils pourraient contribuer à les faire prospérer, si l’amour du bien guidait toujours leurs plumes.
Si l’on juge l’homme par ses écrits, par ses actions, sans doute, mes maximes, et j'ose dire ma bonne morale, n'échapperont pas à tous les véritables Français.
Voila, il me semble, des vérités que le sage approuvera, et que l'insensé ne manquera pas de travestir à sa manière.
Je ne saurais m’arrêter à ces vaines clameurs ; j' ai porté mes prétentions trop loin, pour ne pas me montrer au grand jour ; il faut que je me justifie ; on m'y force ; et c'est tout un public que j'appelle en témoignage.
La voix publique est quelquefois frivole, mais généralement elle est juste.
C’est elle qui m’encourage, son suffrage l’emporte sur la calomnie.
Des hommes inconsidérés, pour balancer le suffrage public que mes écrits patriotiques m’ont obtenu, sèment partout que j'ai eu des amants ; certes, la remarque est neuve et surtout bien essentielle (4).
Faut-il qu’on me force encore d’ajouter qu'étant veuve à seize ans et devenue ma maîtresse, je fus plus exposée qu’une autre ; mais au milieu des écueils qui m'entouraient, une carrière honorable s'est offerte à mes yeux, je m'y suis précipitée avec courage, j'ai marché longtemps sur les épines, et au moment de cueillir une rose sur mes faibles productions, des aimables français, ou, pour dire la vérité, ce qu'il y a de plus ridicule de ce caractère, veulent que je sois jeune encore, que je m'occupe de mes charmes, que je ne songe qu’à plaire, et que je renonce absolument à la littérature.
Les plus extravagants assurent que mes ouvrages ne m’appartiennent pas, et que j'ai le sot orgueil de me parer des plumes du paon, qu’il y a trop d’énergie et de connaissance des lois dans mes écrits, pour qu’ils soient le travail d’une femme.
Pitoyables et ridicules calomniateurs, on vous a appris à lire ; certes, la belle grâce qu’on vous a accordée, vous en faites surtout un grand profit, vous en avez tiré de grandes connaissances, qui vous empêchent de reconnaître qu'à chaque ligne de mes écrits, on y trouve le cachet de l’ignorance ; mais cette ignorance n’est pas incompatible avec un génie naturel, et, sans le génie, que produit l’instruction ? Des sots insoutenables, des perroquets de cour qui prononcent et jugent sans connaître ni approfondir.
Avec le génie seul, j’ai donc pu faire de grandes découvertes et proposer de bons moyens. On pourra les déguiser, mais on les suivra j'espère.
Est-ce le moment de me justifier d’une injuste calomnie ? Quel est l’honnête homme qui peut dire en être exempt? Qui n'a-t-on pas attaqué dans ce siècle ? Qui ne calomnie-t-on pas actuellement ?
Mais revenons au danger où je vois ma Patrie ; rien ne peut m’arrêter, je me suis déclarée en sa faveur, et mon parti est inébranlable.
O Français ! ô ma Nation ! faut-il que je regrette d’être née parmi vous ? Non, ce sentiment ne peut entrer dans mon âme. Je veux vous convaincre, je veux désarmer mes ennemis, et si je ne jouis pas moi-même du jour de ma prospérité, un jour peut-être on citera, dans ma Patrie, quelques passages de mes faibles productions ; on dira au moins : qu’aurait-elle fait, si elle avait été instruite ?
Apprendra-t-on avec indifférence, que je fus la première qui m'occupais du sort déplorable des Nègres ?
Le projet de ma caisse patriotique est-il si mal vu ? On pourra en déguiser l’exécution, mais j'avance qu'il faudra en venir à peu-près à ce moyen. Il ne faut point d’arrêt pour poser cet impôt, il ne faut pas de travail des Etats-Généraux pour lui donner la vigueur dont il a besoin.
Celui qui commencera à ouvrir cette caisse, son nom volera à la postérité. Cette belle action convient à un prince, au meilleur des citoyens. Je ne doute pas que sous six mois toute la France n’ait imité ce zèle patriotique, chacun d’après ses moyens.
La confiance est perdue, le seul patriotisme peut remédier aux maux les plus pressants ; cet impôt ne doit être considéré que comme passager et momentané.
Ensuite la Nation trouvera dans son travail une nature d’impôt qui n' obèrera pas le Peuple et qui suffira constamment aux dépenses de l’Etat. Voilà tout ce que je puis offrir d'utile à ma Nation. Si elle ne goûte pas mes moyens, du moins elle applaudira à l'intention qui les propose.
On a pu encore m'imputer que j’étais vendue au gouvernement. Que ne puis-je faire l’aveu de mes sacrifices! Si je n'ai point fait un commerce de mes ouvrages, si je les ai donnés gratuitement à tous les Français, et si j'ai perdu mon repos et ma santé à cette ardeur patriotique, qui m'a porté vers ce genre de composition, j'avouerai à tout un public que je n'ai obéré que ma bourse et altéré mes jours ; mais la cause en est belle et précieuse à mes yeux.
Qu’on me laisse au moins ce mérite ; il sera toujours ma gloire, et c'est ce que l’envie et la calomnie ne pourront obscurcir ni détruire. Je n’attends pas de récompenses du gouvernement, quoiqu’il soit fait pour apprécier les belles actions et pour encourager mon sexe aux grandes vertus. Je ne forme que deux vœux avant ma mort, c’est de voir refleurir la France, et l’établissement de mon théâtre patriotique. Mais j'en reviens toujours à mon moyen pressant.
En vain on multipliera les dissertations ; inutilement on citera nos grands écrivains; je garantis sur ma tête qu'on ne pourra ramener les esprits, qu'en les enflammant tout à coup d’un amour patriotique. Il n'y a qu'une crise d'enthousiasme qui puisse sauver l’Etat ; on sait combien ces crises sont favorables ou pernicieuses chez tous les peuples, et surtout chez les Français.
Comparons-nous dans cette circonstance désastreuse, à une famille respectable, dont un des enfants vient de faire de mauvaises affaires qui portent atteinte à sa réputation. Le sang parle, l'honneur la transporte, et elle réunit toutes ses forces et ses intérêts en un seul ; la France est la mère de cette famille, le Monarque en est le bon père, volons en enfants zélés au devant de leurs besoins, unissons-nous pour nous sauver tous à la fois, et ne soyons redoutables qu'à nos ennemis…
Voilà le moyen pressant qu'il faut mettre en usage ; c'est le seul qui nous reste, y en a-t-il de plus beaux ?
(Mai 1789)
Notes JPD :
1 ) Charles de Calonne (1734-1802) Ministre des finances de 1783 à 1787 il fut destitué et s’exila à Londres où il écrivit en 1788 Réponse à Necker. Il se présenta aux Etats-Généraux sans pouvoir être un élu de son ordre.
2 ) Jacques Necker (1732-1804). Anglais envoyé à Paris en 1747 comme commis de banque il se débrouilla pour devenir banquier avec la fameuse Compagnie des Indes. Il passe à la politique en 1772 avec divers essais politiques et économiques. Ministre des finances en 1777 il démissionne en 1781 puis est rappelé en août 1788, renvoyé le 11 juillet 1789, rappelé le 16, il resta au pouvoir jusqu’en septembre 1790 puis émigra en Suisse.
3 ) Beaucoup s’accordèrent à penser que si cette proposition avait été retenu c’était la fin de la révolution d’où l’accusation d’agent du gouvernement qui pèsera sur Olympe qui pourtant s’en tient à son rêve de départ, l’union et le dialogue comme solution aux problèmes.
4 ) Et la vie personnelle d’Olympe qui revient dans son texte avec humour.