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Un bus accomplissant le trajet Esteli-Matagalpa au Nicaragua. Un Paysan chargé de deux énormes valises, et un Touriste chargé de deux petites valises. L’un aurait dit : « Que de ruines dans la vie ! » et l’autre aurait compris « Que de rythmes dans la vie ! ».
Le Touriste fit confiance au Paysan quand, à Léon, il lui expliqua qu’on pouvait aller à Matagalpa même en partant, en direction de San Isidro. En conséquence, il monta, avec sa compagne, dans un bus bondé où ils trouvèrent des places bancales. Surtout sa compagne, placée au fond, qui voyait monter sans cesse, par la porte de derrière, de nouveaux voyageurs dont on se demandait comment ils arriveraient à se caser. Les valises des Touristes furent mises à l’abri, tandis que celles du Paysan n’entraient nulle part sur les étagères (on dit étagères ?), à cause de leur volume. Après presque deux heures de trajet sur la route Léon-San Isidro, à travers des paysages assez tristes, le Paysan fit signe au Touriste : il va falloir descendre. Pas l’ombre d’une ville à l’horizon, et pourtant ils seraient arrivés ? Mais où ? Au fameux croisement où le bus Esteli-Matagalpa attendait, pour améliorer le chiffre d’affaire de l’entreprise, quelques passagers du bus Léon-San Isidro.
Ce transfert d’un bus à l’autre marque le début de cette histoire. Dans le nouveau contexte, le Paysan s’installa devant, le Touriste débout au milieu, et sa compagne à ses côtés avec les valises entre les jambes car, nous devons le préciser pour la suite de l’histoire, le véhicule n’avait rien à voir avec l’habituel school-bus nord-américain qui les avait transporté jusqu’à présent.
Ce nouveau véhicule semblait plutôt sorti tout droit d’un aéroport : faible en places assises, et par contre, doté d’un vaste couloir avec des rampes pour s’y accrocher, les mêmes que dans un métro. A observer les lieux une question surgissait : les quelques voyageurs étaient-ils sans bagages ? Ou les avaient-ils casés ailleurs ? Toujours est-il, l’installation, plus agréable que pendant le trajet précédent, annonçait un voyage plus paisible.
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Ce changement de bus provoqua un changement du paysage. Malgré les vitres teintées, le vert des jeunes plantations de riz contrastait avec le gris dominant de la première étape particulièrement desséchée où le Touriste vit des vélo-taxi. S’il avait été Péruvien, le Paysan aurait pu penser qu’il venait dans le secteur pour préparer la vente possible de moto-taxi. Mais le Paysan savait-il seulement que le vélo-taxi pouvait se remplacer par une moto-taxi ? Difficile à imaginer puisque ça suppose une inversion de la partie taxi : avec le vélo, les deux places servant au transport des passagers sont devant le chauffeur, tandis qu’avec la moto-taxi elles sont derrière.
Suite à cette inutile digression, puisque le Touriste n’était pas Péruvien et que le but du voyage n’avait aucune raison économique, que dire de plus ? Le Paysan était tout entier à sa pensée majeure : la fête des 15 ans de sa fille qui coïncidait peut-être avec la fête du nouvel an très proche. A présent qu’ils étaient embarqués dans le bon bus, il ne se souciait plus du Touriste.
Un enfant, brusquement, sortit de l’anonymat en s’installant au milieu du bus. Le Paysan n’eut pas un regard pour lui : sans doute, ses trajets fréquents sur cette ligne ne pouvaient plus lui réserver la moindre surprise. Par contre le Touriste qui avait l’enfant tout près de lui, écarquilla ses yeux pour le dévisager.
L’enfant avait sans doute dix ans. Vêtu d’un pantalon gris et d’un tricot gris, cette couleur semblait avoir déteint sur ses cheveux ! Il se plaça au milieu du bus comme le lui aurait suggéré n’importe quel metteur en scène, et commença à agiter deux maracas très sommaires. Il se trouva si prêt du Touriste qui put les détailler. Les maracas étaient deux « verres » en papier contenant qui sait quelle graine : peut-être du café puisque nous entrions dans une zone de forte concentration de caféiers. L’enfant devait mesurer 1 m 30 et de son visage ovale semblait ne surgir aucun regard.
Quand sa voix se fit entendre, aucune lumière n’éclaira son expression. Pourquoi cette apparence de machine ? Pour proposer une musique mécanique ? L’Amérique connaît-elle l’orgue de barbarie ? L’enfant n’avait de toute façon que deux maracas pour tout instrument. Jouer des deux mains, et se tenir droit en même temps malgré les secousses du bus, c’était peut-être le premier exploit de ce jeune gamin perdu sur la terre et dans ses rêves. Le premier et le seul ?
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Aux premières paroles, le Touriste tendit aussitôt l’oreille comme il le faisait pour chaque chanteur de rue. La planète est pleine de chanteurs de rue. L’énumération de leurs talents, du biniou de la Bretagne aux accordéons du Brésil, serait infinie. Il arrive que certains passent de la rue à la scène, ou plus exactement quittent la scène de la rue pour se jouer de la rue, sur une scène.
Si la rue c’est le peuple, le couloir d’un bus est un endroit idéal pour exercer ce talent étrange. Chanter dans la rue, pour chanter avec la rue ? pour chanter la rue ? pour trouver sa voie ? sa voix ? Certains parlent de «l’école de la rue» plus performante que l’école sans la rue. Le Touriste ne sait rien de tout ça, il ne chante pas, il écoute. Et quelqu’un pourrait lui répondre : tu notes comme c’est dur d’écouter, de se concentrer ? La rue c’est la mort du chant !
Mais le Touriste pense plutôt à un souvenir marquant : sa première rencontre avec un chanteur de bus. Il s’approchait de Cajamarca au Pérou quand un jeune plutôt étudiant, se leva, distribua des gâteaux puis se retrouva devant et se mit à chanter un poème très connu de César Vallejo. Il avait une guitare, l’air d’un hippy en retard de deux générations et une conviction dans la voix. Il repassa ensuite, pour, soit reprendre le gâteau, soit récupérer une pièce.
En ce 30 décembre 2004, la scène n’avait rien de comparable avec le souvenir déjà ancien. Peut-être est-ce cette déception qui rend le Touriste désenchanté ? Parce qu’autant en avertir le lecteur dès à présent, le charme du chant ne va pas inonder de lumières les chapitres qui l’attendent. Pourtant, tout sentait le bonheur (que de produits agricoles partout !), la paix (pas le moindre regard fermé ou agressif !), le calme, la joie. Jamais dans un bus, le Touriste n’avait ressenti un tel confort.
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Même en n’écoutant l’enfant que d’une oreille, n’importe qui aurait pu dire qu’il ne s’agissait ni d’un chant révolutionnaire ni d’un poème de Ruben Dario. Il aurait été pourtant si facile de réciter des vers de ce poète national ! Faute de vers, les contes du bon Ruben avaient aussi de quoi émouvoir les passagers d’un bus et le conte, autant que la chanson, se marie souvent avec le peuple. A quoi bon orner les places du pays, de bustes du poète, à quoi bon inscrire son visage sur des billets de banque, à quoi bon nommer les rues de son nom, si c’est pour oublier son oeuvre ?
Le Paysan, en conversation avec un ami, ne se posait pas les questions qui traversaient le tête du Touriste. Il cherchait déjà les moyens de revendre les produits qu’il ramenait de Léon. Il calculait les bénéfices de l’affaire. Il imaginait déjà comment fêter le nouvel an avec la petite somme à ajouter à son ordinaire. Attention, il n’était commerçant que parce qu’il était paysan. Il avait emporté à Léon du café, du fromage et du riz de chez lui, pour ramener du poisson séché et des vêtements populaires.
Seul le Touriste restait avec son rêve : écouter, au pays des poètes, quelque chose du romantisme de Ruben Dario. Mais plus l’enfant chantait, plus le romantisme souffrait. Ce romantisme du bon Ruben, à la sauce printanière, habillé de fleurs merveilleuses et alimenté de fruits à l’inoubliable douceur, tourné vers les colombes et les colibris, serait-il définitivement mort ? Son parfum sauvage et ses arômes délicats auraient-ils assassiné l’amour bucolique ?
L’enfant chantait et, pour couvrir ses paroles, le Touriste s’efforçait de penser à la tia Rosa, cette tante qui sauva le poète après sa première déception amoureuse quand il avait 16 ans. Cette tante que le poète décida de célébrer dans son dernier conte quand il se sentit partir. Ce premier refus d’une femme, le poète le raconta déjà tout jeune mais sans le portrait de la tia, sans le récit du secours qu’elle lui apporta. Parce qu’il était jeune, il noya son chagrin dans un texte au titre réconfortant : « Palomas blancs y garzas morenas » qui lui permit d’effacer l’affront, par le récit d’une conquête à Granada en se promenant autour des isletas. Là-bas, à deux sur une barque, ils en croisèrent des échassiers ! Après le débarquement sur une des petites îles solitaires Elena fit oublier Inès. Le Touriste se souvient de l’ultime phrase du conte : « Tu m’as révélé le secret des divines délices de l’ineffable premier instant d’amour ».
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L’enfant avait sans doute dû apprendre le texte qu’il chantait sans pouvoir le comprendre. Le rythme des maracas n’était autre que celui de deux corps faisant l’amour. Et de quelle manière !
La charge sexuelle des propos aurait sans doute effrayé le curé le moins pudibond, et dans un pays catholique comme le Nicaragua, on aurait pu penser que sa morale en imposait encore. Mais non, l’enfant ajoutait une position à la suivante avec description à l’appui d’une bouche en verve. Mais personne ne semblait écouter et en conséquence personne ne montrait la moindre réaction. Pas plus les hommes que les femmes. La scène créait un fossé, quand la chanson doit surtout rapprocher !
Existe-t-il plusieurs mondes parallèles ? Pour la première fois le Touriste se confronte à cette question idiote en regardant le monde d’un enfant perdu se plaçant là, tout près, et si loin en même temps, du monde de tout un chacun. L’enfant est-il conscient de ce décalage ? Il chante les effets les plus intimes d’un corps à corps et pourtant il provoque un fossé autour de lui !
Est-ce le tableau actuel de la misère ? De la plus grande misère au temps du plus grand égoïsme ? Dans les tableaux anciens que le Touriste a en mémoire il croit deviner la misère d’une famille paysanne assise autour d’une maigre pitance. En fait, il s’agissait de pauvres mais pas de misérables c’est-à-dire des gens sans riens mais pas sans âme (âme concrètement lisible dans un regard, dans un geste d’amour, dans une fraternité).
La misère fait peur et dans ce but où tout est joie, le Touriste comprend enfin pourquoi la misère fait peur. Ce n’est pas seulement parce que les puissants, qui font peurs eux-aussi, instrumentalisent la peur du pauvre, c’est parce que chacun devine qu’il peut tomber également dans cet état de sous-humanité. Le misérable fait moins peur que la misère qui nous attend, car elle est toujours là à nous attendre quelque part.
L’enfant et sa chanson, ça semblait pire que l’amour réduit à la pire des prostitutions.
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Le second temps du voyage, l’enfant se devait de le consacrer à la quête. Comme dans un vrai spectacle, il lui fallait tout minuter. Après son chant, il ne mendiait pas, il demandait de rétribuer un travail effectué. Il s’approcha du premier rang avec une modeste boîte en fer blanc et le Touriste décida de calquer sa décision sur celle du Paysan. S’il ne donnait rien, il ne donnerait rien.
Le Paysan continua sa conversation agricole comme si la quête ne le concernait pas. L’enfant n’insista pas, il n’insistait pour personne. Un premier homme assis donna une pièce, il l’avait préparée. Il avait sans doute 25 ans et pensa peut-être à sa propre jeunesse quand, à l’approche de noël, tout lui manquait. Puis, sur sa droite, une jeune femme chercha dans son porte-monnaie bien caché de quoi accomplir son geste. L’enfant était-il capable de deviner à l’avance qui donnerait et qui ne donnerait pas ? Certainement pas, car comme pendant le chant, il fit la quête en donnant l’impression d’être ailleurs. Il n’eut de regard pour personne ! Etait-il drogué ?
Faut-il, pour mettre ou non, une pièce dans la boîte d’un enfant exploité se donner des arguments ? Se dire que ce n’est pas l’enfant que l’on aide ainsi, mais ses maîtres qui le font chanter ? Est-ce du chant dans la rue que vient l’expression «faire chanter» quelqu’un ? Je n’ai pas trouvé d’explication convaincante, au glissement de sens de chanter à «chantage», et pas davantage à l’acte nous poussant ou non à donner une pièce.
L’enfant arriva devant le Touriste et personne ne pouvait deviner s’il attendait de lui mieux que d’un autochtone. D’autres individus auraient tendu la main de façon insistante, laissant entendre qu’un touriste est toujours riche, et se doit d’être généreux. Manifestement, l’enfant n’était même pas là pour « le public ».
Il termina sa quête quand le bus termina son étape. Beaucoup de personnes descendirent. Les derniers en route vers Matagalpa purent s’installer à l’aise. Le Touriste se demanda s’il écrirait un jour quelque chose sur les enfants des rues. Il a pu, au moins, se payer le luxe d’écrire cette histoire. Et pour qui ? Pour les enfants du monde qui vivent de l’école de la rue ? Pour le partage d’un souvenir ainsi inscrit dans le marbre de l’écriture ? Tous, autant que nous sommes, et ce jeune enfant avec, nous sommes toujours devant des questions.
1-01-2005 Jean-Paul Damaggio