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A toi, Mario, en passant par Piura
Photo du marché : http://jumoreau.free.fr/pages/Piura-051.htm
Cinq jours après son débarquement à Lima, en 1997, pendant que d’autres gravissent les pentes du Macchu-Picchu, Manuel descend vers le Pacifique, à Talara. Un ami péruvien le transporte dans sa Lada, où l’on avait, la veille, subtilisé le rétroviseur intérieur. En tant que vendeur de pièces détachées d’automobiles, il n’en était pas très inquiet. Pour penser au retour vers Piura, Manuel repère sur sa droite, dans le bas de la descente, juste avant d’entrer vraiment en ville, le terminal des bus.
Cet ami a invité Manuel à ce détour peu touristique, non pour lui faire découvrir le Pacifique qu’il n’avait jamais vu, mais parce qu’il connaissait sa passion pour les hauts-lieux du « Soixante-huit » Péruvien et Talara était l’un d’eux. De plus, Manuel avait un compte à régler avec Mario, l’auteur du roman Qui a tué Palomino Molero ? dont l’histoire se situe dans le secteur avec juste cette mention pour le décor, « les maisons des gringos de l’International Petroleum Compagny » (IPC) qui sont installées dans cette zone. Pourquoi juste un décor que cette Compagnie pétrolière, nationalisée par le gouvernement péruvien de 1968 ? (Boumediene fit de même en Algérie seulement en 1971). Pour mémoire, Mario, voici pourquoi s’est faite la nationalisation péruvienne : avant octobre 68 aucune part des revenus de l’IPC ne fut reversée au Pérou comme prévu plus de 30 ans auparavant par les accords d’exploitation du gisement ! Dans ton roman, Mario, tu préfères t’en prendre, une fois de plus, aux militaires car tu hais les militaires (surtout ceux qui sont de gauche).
Après avoir fait un tour dans Talara, ce qui n’est pas compliqué, Manuel reprend le bus vers Piura. Pensant profiter du voyage de plus d’une heure, pour entrer en conversation avec son voisin, il découvre que le bus est un des premiers somnifères des Péruviens (parfois pour les chauffeurs aussi). Le touriste français comprend enfin, en entrant à nouveau à Piura, l’admiration infinie de Mario pour cette ville : elle a un plan d’une rigueur parfaite, un plan que Mario pouvait observer à merveille de sa maison située au croisement de la rue Tacna et de l’avenue Sanchez Cerro. D’autant que la ville, moins étendue, apparaissait mieux qu’aujourd’hui comme une oasis dans un désert.
Mario, dans ton rêve à la gloire de la liberté abstraite, construit parfaitement au carré, si les visiteurs s’en approchent, tu t’étonnes des bruits autour de toi. Des bruits de bottes ? Non, en s’approchant de l’autel de ta liberté, chacun y aperçoit en fait une tonne de journaux. Ce souci de la liberté qui t’honore, tu en vois la traduction concrète dans la liberté de la presse… et dans ton admiration pour le peuple. Mais à mieux observer les personnes qui se rassemblent autour de ton rêve, on constate qu’elles sont d’une couleur de peau très blanche, avec des mains très soignées ; n’as-tu pas, Mario, perdu le sens du mot peuple. Tes romans mettent souvent en valeur des héros issus du peuple mais isolés du peuple. Dans, Qui a tué Palomino Molero ? tu places un petit gars de Castilla, qui chante si bien les boléros. Un peu comme si, un homme du peuple seul, pouvait être génial, alors que le même dans sa classe sociale, devient un rien du tout.
Mario, une autre raison de ta fascination pour Piura, c’est le rapport étroit qui existe entre les deux rives du fleuve : entre Piura et Castilla la zone pauvre. D’un regard, tu pouvais y embrasser la complexité du monde. En passant un pont sur une rivière souvent asséchée, soucieux de saisir la diversité sociale, ton détour par Castilla et les pauvres te poussait vers le vieux pont pour le retour vers la Place d’armes de Piura, la seule place qui peut soigner ta nostalgie, Mario, car lieu identique à lui-même. Cette place a une intimité assez rare dans les structures des cités péruviennes, un peu comme celle de Cajamarca. Souvent, Manuel s’est assis sur les bancs qui l’entourent, à l’ombre des tamaris et des bougainvilliers, pour regarder passer les gens devant la cathédrale. Presque tous faisaient le signe de la croix. Sur le côté opposé, l’installation des écrivains publics dure encore en 1997.
Tu ne le sais peut-être pas, mais je te le dis, Mario, tu as aimé Piura, car comme Arequipa, ta ville natale, elle se situe à mi-chemin entre la mer et la montagne, ce qui est rare au Pérou où, on est soit du côté de la mer, soit du côté de la montagne, avec en prime le profond décalage que cela entraîne. Lituma, l’adjoint gendarme de Qui a tué Palomino Molero ? était d’abord à Talara au bord de la mer, puis est muté à Junin au cœur des Andes, ce qui donnera Lituma dans les Andes.
Tu es donc tombé, cher Mario, du camp pro-castriste au camp anti-castriste comme d’autres vont de la mer à la montagne, sans trouver un lieu d’équilibre pour mieux réfléchir.
Cette Piura d’hier, que tu as tant aimée y compris avec l’odeur des chèvres dans les rues, et que tu ne retrouves plus aujourd’hui, tu veux l’effacer totalement avec rage pour qu’elle devienne pleinement néo-libérale, avec sa Grande surface en lieu et place d’un marché trop populaire, avec des marchands de pizza dans tous les coins, en lieu et place des rois du cébiche.
Mario, une victime de sa nostalgie qui use son enfance et sa vie afin d’une mise en boîte en vue de leur conservation ? Contre ceux qui n’aiment que la conversation ?. Et disant cela, Manuel se demande si avant de partir pour le Pérou, il n’aurait pas mieux fait de lire Conversation à la Cathédrale. Pour ne pas aller vers la mer mais vers les indigènes ?
Les indigènes viennent d’entrer dans la ville d’Arequipa pour revendiquer, en ce 11 juillet 2002 (nous sommes déjà en 2002), et, Mario, tu as osé titrer ta chronique : « Nous voulons être pauvres ». Cette ironie qui n’est pas dans tes cordes, exprime ta profonde colère. Le maire d’Arequipa lui-même avait pris la tête d’une révolte des gueux contre la privatisation de deux entreprises régionales d’électricité de sa ville, que le tout nouveau gouvernement péruvien de Toledo avait cru utile de mettre en place. Résultat : deux morts et la victoire pour les insurgés !
A cette occasion Mario, tu passeras une fois de plus dans le confessionnal de ta liberté libérale pour dire que même si des privatisations peuvent être mauvaises, de telles révoltes vont TOUJOURS contre le sens de l’histoire, en apportant plus de misères à ton pays. La privatisation reste pour toi l’arme sacrée de la modernisation. D’où ta définition de la liberté : « Il n’existe pas d’économie de marché digne de ce nom sans une justice propre et efficace qui défende les droits des citoyens, et une information libre qui permette une surveillance permanente des réformes dans toutes ses étapes ». Où y a-t-il une économie de marché digne de ce nom ?
Mario, la raison profonde du voyage à Talara, ce n’était pas l’envie de toucher du doigt l’IPC c’est à dire la nationalisation qui va contre les privatisations, mais l’envie de s’attaquer à une autre de tes discrètes références : celle au maître de Simón Bolívar dans Qui a tué Palomino Molero ?.Quand le lieutenant Silva arrive à Amotape, où il mange des beignets de bananes salées et un sauté de porc (c’est incroyable tout ce que les Péruviens font avec les bananes !), tu évoques « un monument à la gloire de Simón Rodríguez, le maître de Bolívar qui mourut dans ce lieu perdu ». De ta part, je me serais plutôt attendu, à un autre moment du roman, quand tu évoques la ville de Paita si proche de Talara, à la mention d’un des grands amours de Simón Bolívar qui dort là, pour toujours : ne s’appelait-elle pas Manuela Saenz ? Un jour, j’écrirai quelque chose à la gloire de Flora Tristan qui passa un temps sur les genoux du jeune Simón ; pour le moment revenons à l’ami du Libertador, Simón Rodríguez.
Tu sais très bien, Mario, qu’à l’heure actuelle une campagne d’alphabétisation exceptionnelle est lancée au Venezuela avec pour nom « Mission Robinson », un Robinson qui n’a rien à voir avec Robinson Crusoé mais avec le nom que se donna Simón Rodríguez pendant son séjour en Europe. Tu sais tout de ce philosophe extraordinaire, né à Caracas, premier maître d’école de Bolívar, mais tu n’en diras rien. Bolívar l’appela « l’homme le plus extraordinaire d’Amérique ». L’université de Caracas prit son nom voici des années et en 1978 elle publia les œuvres complètes de ce Socrate latino. Socrate ? Non Mario, je n’exagère pas ! Tu aurais pu écrire un roman sur le 2 décembre, quand les deux Simon à Paris, décidèrent de s’enfermer chez eux pour ne pas assister au sacre de Napoléon Premier, pour ne pas entendre les clameurs de la foule, pour ne pas découvrir la triste fin d’une révolution.
Mario tu es devenu un simple courtisan ? Celui qui sait tout pour ainsi mieux détourner de l’essentiel, le regard des lecteurs ? Celui qui use son talent à cet effort !
Et Manuel s’en va lire « la isla robinson » d’Uslar Pietri.
2-12-2002 Jean-Paul Damaggio