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Le 6 avril 1994 Anicet Le Pors était à Montauban. Sur la photo ci-contre de Thierry Déjean, on voit l’ancien ministre avec Yves Vidaillac (que Wikipédia a décrété injustement maire de Caylus) et Jean-Paul Damaggio. Cet article n’est pas le signe d’un futur travail d’écriture de mémoires, mais peut-être le début d’une suite au dernier mot énigmatique du livre d’Anicet : « Et l’amour comme mode pensée ».
Hier Anicet Le Pors
La création du Parti de Gauche m’incite à revisiter la précédente dissidence du PS, celle de Jean-Pierre Chevènement, à partir d’un travail réalisé avec Anicet Le Pors qui participa un temps au processus en étant candidat sur la liste Chevènement aux Européennes de 1994.
En 1993 l’ancien ministre communiste décide de publier Pendant la mue le serpent est aveugle avec ce sous-tire : chronique d’une différence. Nous l’avons invité à Montauban pour présenter ses réflexions et il se plia aimablement au jeu des questions/réponses.
Son idée essentielle était la suivante : la stratégie des partis communistes comme celle des sociaux-démocrates ayant révélés leurs échecs, il faut faire le deuil de ce passé pour préparer un autre avenir. Quinze ans après le même constat des échecs est au cœur de la décision de créer le Parti de Gauche, mais s’agit-il ainsi de vraiment préparer l’avenir ? Ne s’agit-il pas plutôt de faire du sur-place pendant que l’adversaire fonce tête baissée ?
Il est évident que le PCF que décrit Anicet le Pors est déjà très loin mais pas par l’effet de son évolution interne et de sa propre dynamique, mais par l’effet de ses échecs électoraux successifs.
En clair, par rapport à 1994, qui est à l’offensive et qui est sur la défensive ?
Est-ce que « le projet d’un nouvel humanisme politique qui réponde à notre époque de ruptures » que tente d’avancer Anicet le Pors, s’est révélé utile, utopique, inapproprié etc. ?
L’essentiel de son propos tournait autour du PCF et c’est seulement à la fin de la dernière partie qu’il propose des prémices pour un temps neuf (20 petites pages). Il commence par un propos typiquement « communiste » :
« Cette époque, si douloureusement vécue par un si grand nombre, est en même temps celle des grandes potentialités autorisant un optimisme rationnellement fondé. »
Et il continue en dialecticien :
« Malheureusement, pour explorer les termes des contradictions, comprendre leur unité organique, et impulser le mouvement qu’elles permettent, nous ne disposons que des outils forgés pendant la période antérieure. Le premier travail consiste en un réexamen des catégories utilisées, en une réflexion sur leur validité.»
Optimise d’un côté (celui du beau futur annoncé), pessimisme de l’autre (on n’a pas les outils pour réparer la voiture). Le contraire de la formule classique de Gramsci : « pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté.» Un marxisme mécaniste contre un marxisme de la pratique.
Pour certains, la révolution ne serait rien d’autre que l’abolition de l’ordre dominant par les contradictions propres à l’ordre dominant. C’est donc dans les potentialités de la réalité qu’il existe les moyens de changer cette réalité, le tout étant d’accéder aux moyens en question. Vous êtes sur un bateau à la dérive sur la mer, sur la mer il existe des morceaux de bois qui flottent, il suffit d’arriver à ce morceau de bois pour vous en faire une rame et vous sauver.
Pour d’autres, la révolution ne serait rien d’autre que l’invention, à côté de l’ordre dominant, d’un ordre nouveau qui finira, à force d’actions, de supplanter l’ordre dominant.
Les deux conceptions peuvent se rejoindre et le PCF s’est longtemps considéré comme une contre société mais depuis quinze ans il a concentré son ambition à être l’outil dont la révolution a besoin.
Anicet le Pors réexamine les catégories de capitalisme, socialisme, gauche :
« Le clivage gauche/droite garde-t-il encore sa pertinence ? Son utilité débattue au cours de la campagne des élections législatives de 1993, est peu contestable. Ce qui ne dispense pas de faire le constat d’une triple dénaturation correspondant aux trois bipolarisations sur lesquelles ce clivage se fondait. »
Voici les trois bipolarisations qui s’achèvent : domaine économique, classe ouvrière/bourgeoisie ; domaine politique : institution/citoyen ; domaine culturel : marxisme/catholicisme.
Malgré cet état des lieux, le clivage droite/gauche reste incontestable ? Anicet n’apporte pas de bipolarisation de remplacement mais constate simplement que la vie oblige à exister et qu’il faut donc voir ce qu’exister veut dire en politique en 1994. Il critique sans apporter de réponse sauf en ce qui concerne le programme à mettre en œuvre qui est le programme de toujours ou presque !
Ses prémisses sont comme le diable qui se mord la queue : elles pointent l’absence d’outils sans donner les outils à moins que le programme ne soit l’outil ? En voici les têtes de chapitre :
Faire reculer le chômage dans le cadre d’un développement de toutes les forces du travail et de la création ; Promouvoir un nouvel internationalisme fondé sur l’état de droit ; Concevoir la VIe République pour une nouvelle citoyenneté.
Et au bout : « Il est vain d’attendre de la part des appareils politiques actuels qu’ils rompent d’eux-mêmes avec la logique de survie qui leur tient lieu de stratégie politique. »
Je reste d’accord avec bien des points soulevés en 1993 par Anicet le Pors et toujours sans réponse (je pense à son effort jamais repris sur les questions de l’immigration). Les réponses je les lis moins dans la création du PG que dans la création du NPA, tous deux cependant conduits à devenir les appareils plus soucieux de leurs réalités plus que de leurs objectifs. Ai-je une proposition autre quinze ans après et à la lumière de mes propres combats ? Et si, au lieu de se raconter des histoires sur l’optimisme que l’on peut puiser dans le réel, sur le succès électoral qui mettrait le PS derrière la « vraie gauche », tous les militants démocrates se mettaient autour d’une table sans autre prétention que de peser pour un, afin de dégager les nouvelles catégories et moyens de lutte ? A commencer par la mise au pilori des médias qui nous manipulent ! Mais je rêve encore…
5-2-2009 Jean-Paul Damaggio
N.B : Voici le seul commentaire de sa visite offert par le journal Point Gauche ! : « A notre invitation, Anicet Le Pors est venu à Montauban répondre aux questions. Il eut droit à l’expression la plus libertaire ‘attaque en règle de la délégation de pouvoir) comme à la question la plus social-démocrate (préparons-nous en 1995 à battre la droite). Preuve s’il en est, que l’homme est connu comme adepte du débat le plus large ! Ils sont si nombreux ceux à qui plus personne n’a envie de poser de questions ! Le 6 avril à l’inverse ils étaient nombreux (par rapport à nos moyens) et retenons la question du paysan qui demanda si économiquement il raisonnerait pareil en matière d’agriculture et d’industrie. Anicet le Pors répondit honnêtement : « ça c’est une colle ! » puis tenta de se rattraper en indiquant que le déclin de l’agriculture n’était pas fatal. A-t-il pensé à cette question quand, quinze jours après, il ajoutera à ses trois divergences avec J-P Chevènement celle-ci : « son absence de revendication anti-productiviste » ? Toujours-est-il nous conservons un riche souvenir de la soirée. »
Il est exact que dans le livre d’Anicet le Pors la tonalité écologiste est réelle.