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Jaurès, 6 novembre 1906 (II)

Voici un autre article de Jean Jaurès où on peut vérifier le même mode de rédaction : la présentation d’un fait, son analyse et ses propositions. Jaurès s’engage toujours par des propositions claires sans se soucier de savoir à qui elles vont plaire ou déplaire mais qu’il juge en conformité avec son raisonnement. Le Dessin est de Rosendo Li (dessin à l’encre sur papier, 25x21, 2005).

 

 

6 Novembre 1906 L'ETAT DE FAIT Jean Jaurès.

Si j’étais obligé de résumer en quelques grands traits ce qui s'est produit depuis la séparation du Parlement, je dirais d'abord qu'il y a eu, dans plusieurs des grands pays de l’Europe, un effort pour coordonner l’action socialiste, et l’action ouvrière. Partout, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en France, le parti socialiste est en croissance. Il y a, dans tous ces pays, des groupements politiques puissants, qui affirment que les prolétaires ne seront affranchis que par la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale, et ils animent les travailleurs à conquérir le pouvoir politique pour opérer cette transformation par la force de la loi, évolutive ou révolutionnaire. Mais en même temps, que grandit ce parti socialiste, la classe ouvrière s'organise pour ses revendications immédiates contre le patronat, et ces groupements ouvriers, ces syndicats, s'unissent, se fédèrent et constituent peu à peu une puissance énorme. Ainsi, les trade-unions anglaises, qui forment un faisceau et qui tiennent de vastes congrès annuels, où dix-huit cent mille salariés sont représentés. Ainsi les syndicats allemands, dont le développement est si rapide. Ainsi pour la France, la Confédération générale du travail. La classe ouvrière a donc une double expression politique et économique. Comme il est naturel, il s’est produit partout, entre ces deux organismes, des conflits. Quoiqu'ils représentent les intérêts d’un même prolétariat, le syndicalisme et le socialisme servent ces intérêts par des moyens différents. De inévitablement, des conflits, des rivalités. Car on peut dire que depuis quelques mois la classe ouvrière et le socialisme font effort pour apaiser ces conflits, pour établir l'harmonie, l’unité d’action.

En Angleterre, les grandes organisations ouvrières, convaincues que l’action syndicale ne suffit pas et doit être complétée par l’action politique, adhèrent de plus en plus à ce parti du travail, qui a conquis de nombreux mandats aux Elections dernières et qui est tout pénétré de la pensée socialiste. En Allemagne, le congrès de Mannheim a dissipé les malentendus qui existaient depuis quelques années entre les syndicats ouvriers et le parti socialiste. Les syndicats, dont le développement est rapide et qui organisent toute la classe ouvrière allemande, sont d'esprit très réformiste et très « opportuniste ». Ils sont préoccupés d’atteindre des résultats immédiats et ils ne veulent pas s'immobiliser dans des affirmations purement théoriques ou risquer leur force méthodiquement grandissante dans une aventure. Le parti socialiste a tenu compte de cet état d’esprit. Il a proclamé qu'il ne donnerait pas hâtivement et témérairement le signal de la grève générale que celle-ci serait seulement une arme défensive employée en une heure de crise suprême pour sauver le suffrage universel et le droit de coalition menacé par un attentat, de l’Empire. Mais, en même temps, les représentants des syndicats ont accepté un ordre du jour qui affirmait la pensée entière du socialisme et, au-delà de l’œuvre de réforme, l’entière transformation sociale. Les deux forces, un moment discordantes, sont donc rapprochées et harmonisées.

En France, il semble que le congrès récent de la Confédération du travail à Amiens ait, au contraire, proclamé la séparation officielle du syndicalisme et du socialisme. Mais ce n’est qu’une apparence. Sans doute, la Confédération du travail affirme et maintient son autonomie ; son indépendance absolue à l’égard de tous les groupements politiques. C’est dans les circonstances présentes, la condition même du développement syndical. Un jour viendra, quand la longue pratique de l’unité socialiste aura effacé jusqu'au souvenir des querelles d’autrefois, et quand le parti socialiste et la Confédération du travail auront grandi parallèlement, où les deux organismes pourront sans péril concerter plus précisément leur action. Dès maintenant, le congrès d'Amiens marque, pour ceux qui veulent aller au fond des choses, une détente entre le syndicalisme et le socialisme. Dune part, en effet, il n'y a que le socialisme qui puisse s'approprier comme parti l'idéal d'entière transformation sociale qui a été donné comme l’essence même du syndicalisme. D'autre part, le congrès d'Amiens, en affirmant la neutralité politique des Syndicats, en a exclu la propagande libertaire, qui s'exerçait contre le socialisme. Le syndicalisme, officiellement et pratiquement, ne sera pas plus antiparlementaire que parlementaire.

En France donc, comme en Angleterre et en Allemagne, quoique sous des formes différentes, l’âpre antagonisme qui un moment mettait aux prises l’organisation économique et l’organisation politique des travailleurs, se résout ou s'atténue.

De là pour tout le socialisme européen et, particulièrement pour le socialisme français, un grand surcroît de force et des chances nouvelles de développement rapide. Le devoir s’imposera donc plus étroitement que jamais à la démocratie républicaine, si elle ne veut pas rompre avec le prolétariat, de hâter l’œuvre de réforme sociale.

Le ministère Clemenceau jouera-t-il ce rôle ? Je le souhaite passionnément. J'oublierai très volontiers, pour ma part, les coups de griffe donnés ou reçus, si le gouvernement nouveau se met énergiquement au travail.

Je ne cesse de dire depuis les élections de mai, que le parti radical socialiste est devenu l'axe de la majorité républicaine, que c'est le programme radical socialiste qui doit être la base du gouvernement. Le ministère Sarrien incertain, tiraillé, ne répondait pas à l’énergique pensée de la démocratie. M. Clemenceau peut jouer un grand rôle bienfaisant, et donner à notre pays la certitude d’une évolution légale vers un haut idéal, s'il est homogène et résolu, s'il est vraiment le ministre radical socialiste, dont l’heure a sonné.

JEAN JAURES.

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