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L’Equateur comme symptôme

L’Equateur comme symptôme

 

(ci-contre dessin d'un anaonyme d'un poère équatorien qui sera présenté dans un article ultérieur)

L’Equateur n’a jamais influencé l’histoire de la planète d’où son absence des gazettes et écrans sauf quand son équipe de foot fait des miracles en Coupe du monde. Par contre son histoire me paraît très porteuse des symptômes qui marquent la vie de l’Amérique latine depuis les années 90. J’en retiens ici seulement trois en indiquant que j’aurais aimé commencer l’année nouvelle, sur la place centrale de Quito, avec dans les mains, le numéro du journal El Telégrafo contenant, pour seulement un demi dollar de plus, un recueil de poésies équatoriennes(1).

 

L’urbain face au rural

Se promener à travers la campagne équatorienne est un plaisir immense car la terre volcanique et le climat équatorial tempéré par l’altitude, ont toujours permis une agriculture aux riches couleurs et aux multiples saveurs, une agriculture œuvre pour l’essentiel des indigènes encore très nombreux. Ces indigènes surent s’unir au cours des années 90 dans un mouvement emblématique : la CONAIE. La force des actions entreprises permit des victoires culturels et sociales des indigènes. Des Mapuches aux Mayas, l’Equateur est devenu une référence, mais depuis 2002 le mouvement a perdu en efficacité, un symptôme général du recul de l’influence, à la fois indigène et paysanne, en Amérique latine.

En janvier 2000 (2) c’est le dernier soulèvement indigène à avoir fait tomber un président de la république en alliance avec un militaire Lucio Gutièrrez, l’homme qui deviendra deux ans après président à son tour avec une indigène Nina Pacari comme ministre des affaires étrangères. En même temps que Moralès accédait au pouvoiren Bolivie, la CONAIE est arrivée alors au faîte de sa gloire car, peu après son élection, Lucio Gutiérrez se rangera sous le drapeau des USA. Il sera à son tour renversé par un soulèvement populaire. Mais ce soulèvement fut un soulèvement urbain, dans la ville de Quito, qui s’appuya sur une alliance imprévue entre les gens du peuple déçus par le président traître, et les gens de la bourgeoisie qui n’avaient jamais accepté ce « cholo ».

L’écart entre les deux soulèvements aurait pu paraître anecdotique mais l’histoire du pays comme celle des Amériques confirme la victoire définitive de l’urbain sur le rural dans cette partie du monde (à la fois par l’exode rural vers les villes et l’immigration vers l’étranger si importante en Equateur).

La vigueur du mouvement paysan permit, en 1959, la victoire de Castro, une victoire acquise contre les politiques des partis communistes, tous contre la lutte armée car peu confiants en la force paysanne, ces partis étant plus tournés vers l’ancrage urbain.

La fin du « pouvoir paysan » c’est donc la fin des guérillas (celle de Colombie est contrainte dans un délais assez bref, à signer la paix, et au Chiapas la situation devient difficile), c’est la fin d’une époque de romantisme révolutionnaire dont l’emblème du Che sera d’autant plus rappelé, qu’il devient seulement un emblème.

La fin du « pouvoir paysan » ne signifie pas la fin de l’agriculture en tant que force économique mais en tant que force capable de bloquer les routes, les villes et la vie d’un pays.

Sauf à tomber dans le cas de l’Argentine où, là, le mouvement paysan est devenu cette année un mouvement aux ordres des riches, et non aux ordres des « sans terre » ! Même en Bolivie tout se joue à présent au sein des villes.

 

Le militaire face au civil

En Amérique latine les militaires ont joué depuis toujours un rôle politique central et divers. Le 26 janvier 1995, une guerre éclata entre l’Equateur et le Pérou pour essayer de détourner le peuple des conflits sociaux (le 13 février le Pérou décide unilatéralement d’une trêve). Encore en 2000, en Equateur, des militaires se sont placés du côté du Peuple en assurant le renversement d’un président. Aujourd’hui, le président est un civil, un professeur d’économie, Rafael Correa, qui surveille en permanence l’armée, dans la crainte d’un coup d’Etat, phénomène qui existe en Bolivie et au Paraguay. Vu que Correa tente d’affronter la crise autrement que par les moyens classiques de la relance (de droite ou de gauche), il heurte l’armée en instaurant des réductions drastiques des moyens militaires (ce qui n’est pas le cas du Brésil vu l’accord passé avec la France). Ceci étant, l’armée sait qu’elle n’a plus d’alternative à proposer, et sa marginalisation en Equateur témoigne de sa marginalisation générale, Venezuela mis à part. Rappelons que l’armée de ces pays jouait sur deux tableaux : composée pour l’essentiel de gens du peuple dont elle assurait la promotion sociale, le plus souvent elle servait les intérêts des adversaires les plus acharnés du peuple ! Dans une région où la bourgeoisie n’avait pas la force de défendre elle-même ses intérêts, il lui était plus facile de se masquer derrière l’institution militaire comme la France de 1851. Ce masque produisait en retour l’engagement dans la guérilla, comme armée de substitution à l’armée officielle, d’autant qu’elle pouvait bénéficier d’appuis internes à cette armée ! Et dans cet affrontement le monde rural se trouvait au cœur des événements.

L’arrivé à la tête de l’Equateur d’un professeur d’économie a permis de constituer un nouveau type d’alliance qui continue, sous une autre forme, les alliances propres à la guérilla : le nationalisme. Mais faut-il encore s’entendre sur le mot !

 

Le national face au régional

La victoire de Castro fut une victoire nationaliste et aux Amériques le nationalisme est une des valeurs les plus partagés même parmi les petits pays d’Amérique centrale. L’Equateur ne déroge pas à la règle mais, nouveau symptôme : le nationalisme est mis à mal par deux moyens, la montée du régionalisme et la montée de l’aspiration à l’intégration latino-américaine. Bien que petit, l’Equateur est partagé entre trois régions très différentes : la côte avec Guayaquil, la montagne avec Quito, et l’Amazonie avec le pétrole. Nous savons que les USA œuvrent partout pour appuyer les divisions « naturelles » mais ne nous laissons pas abuser, l’intégration latino-américaine (créer une monnaie unique par exemple) est aussi une forme nouvelle de contre-attaque capitaliste, avec dans ce cas le Brésil en tête de pont (son achat d’armes à la France lui permet trois coups d’un seul : prise de distance vis à vis des USA, accès à une technologie de pointe, affirmation de sa domination sur l’Amérique latine comme le confirme son action en Haïti). Ni la décentralisation, ni l’intégration ne constituent en elles-mêmes un outil de défense des intérêts populaires. Avec Rafael Correa nous vérifions qu’il est possible d’élaborer une nouvelle constitution rapidement appuyée par le peuple, sans se perdre dans les méandres autonomistes boliviens, et qu’il est possible de s’opposer frontalement au Brésil sans abandonner la lutte pour un projet global latino-américain (le pays étant petit c’est d’autant plus nécessaire). Le nationalisme équatorien peut donc pour le moment aligner quelques succès qui prouvent que nationalisme n’est pas inévitablement synonyme de populisme. Sans médiatisation et sans provocation, l’Equateur d’aujourd’hui a su dire non aux USA, en rejetant la base nord-américain de Manta, non au Brésil en décidant de ne plus payer la dette, tout en disant oui à une information démocratique en créant des médias nouveaux (dont le quotidien El Telégrafo), oui à un nouveau pays. Un seul pouvoir reste au-dessus de toute remise en cause : l’Eglise (j’ai déjà écrit un article sur le sujet). Socialement, une nouvelle Amérique latine est en marche et loin des débats sur son engagement à gauche (et quelle gauche), nous pouvons saisir qu’il en ressortira des enjeux de pouvoir autres, où l’affrontement entre les tenants du système dominant et leurs adversaires prendra des tournures nouvelles. 3-01-2008 Jean-Paul Damaggio

Note :

1 – Je recommande en France la lecture de l’anthologie de poésie équatorienne du XXe siècle de Jorge Enrique Adoum, aux éditions Patino. On y vérifiera que longtemps cette poésie se développa sous l’influence de la poésie européenne (française autant qu’espagnole) mais que petit à petit elle gagne sa propre indépendance.

2 – J’ai raconté cet événement dans une brochure de 80 pages que l’on peut me demander où j’ai publié une belle nouvelle de Luis Sepulveda consultable à cette adresse un bomme nommé Vidal

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