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Mary-Lafon, Quinze ans en 1825

Voici un chapitre du livre : J’ai eu quinze ans en TetG.  C’est l’écrivain Mary-Lafon qui raconte ses quinze ans.  BON DE COMMANDE Editions La Brochure

 

Mary-Lafon, Quinze ans en 1825

 

 

Né en 1810 à Lafrançaise, je me prénomme Jean. Mon père est médecin et ma mère est morte à ma naissance. J’ai été élevé par ma grand-mère et à sa mort j’ai dû quitter ma famille pour entrer au lycée. En ce 2 Juillet 1825 je peux comparer l’éducation fournie par cette grand-mère et celle du lycée et j’affirme donc : « Si quelque intelligence se révéla en moi, ce fut la sienne, si grande et si vive, qui la fit éclore. C'est par sa prévoyance et ses soins que le travail auquel je fus plié dès l’âge de 7 ans, devint un plaisir pour moi, et plus tard un besoin ». Ma grand-mère était une disciple de Jean-Jacques Rousseau et de sa pédagogie respectueuse de la nature, tandis que le lycée est un triste musée gréco-latin.

Mon enfance se composa de promenades, de récréations dans la bibliothèque aux nombreux volumes et de contacts avec ma sœur que je préfère ne pas évoquer.

Pour ceux qui ne connaissent pas Lafrançaise, je dois indiquer que les promenades c’est toujours un panorama exceptionnel avec vue sur les Pyrénées, les rivières, les champs, les vignes, et derrière chaque terre, ma grand-mère me montrait l’homme, derrière chaque vallée, elle me montrait un berceau. La nature n’était que le cadre.

Les idoles que j’ai gardé de mon enfance sont Corneille et en partie Voltaire. Mais pas Rousseau ! Malgré le culte qu'on lui vouait chez nous, il ne m'attachait par aucun côté. J’avais été forcé de lire L’Emile et je le trouvais assommant.

Ma grand-mère est morte à l’âge de 74 ans et toute une vie s’est donc achevée avec elle. Si elle était austère et monacale rien à voir avec le lycée, cent fois pire ! Nous sommes une centaine avec juste un peu plus d’une dizaine de pensionnaires comme moi, bercés par la rhétorique, les humanités et la grammaire.

Comme souvent chez les jeunes, j’ai une idole et je viens de lui écrire : le poète Casimir Delavigne. Il m’a envoyé une précieuse réponse. Je me sens une âme de poète. Je serai poète et je raconterai d’abord l’enterrement de ma mère que j’imagine si souvent.

Il avance dans quel ordre ? L'ordre a toujours quelque chose à nous dire et surtout dans un enterrement. Derrière le cercueil, avec nos proches voisins, il y avait mon père puis les autres hommes du village suivis par les femmes. Ma grand-mère était bien sûr à côté de son fils pour qu’ils se soutiennent dans l’épreuve. Lui avait 25 ans et elle 60. Nous sommes le 3 juin 1810 et le cortège est parti du Faubourg du Moulin à vent. Si les bouches avaient parlé nous aurions entendu au sujet de la défunte : elle n'avait que 25 ans. En prenant les 50 décès qui précédèrent celui de ma mère, Marie Dagran, on découvre plusieurs phénomènes.

La moyenne d’âge de ceux qui meurent est de 35 ans ( 37 ans pour la France). Mais il faut savoir lire les chiffres. D’une part les gens mouraient vieux (20 sur 50 meurent après 60 ans) et d’autre part les enfants mouraient jeunes (17, sur les 50 décès, avant l’âge de 5 ans). Dans l’intervalle, pour les 13 morts qui restent, seulement 2 entre 5 et 20 ans, et 11 entre 20 et 60 ans. La mortalité infantile est donc très forte et fait baisser la moyenne générale. Concernant les 11 décès entre 20 et 60 ans, il y a les morts à la guerre (3 pour ceux qui sont déclarés) mais surtout des jeunes femmes comme Marie Dagran : Jeanne (25 ans), Françoise (26 ans), Catherine (24 ans), une autre Jeanne (22 ans) et Antoinette (24 ans). Avec Marie nous arrivons à un total de 6 sur 11 et pour un écart allant de 22 à 25 ans. De quoi pouvait-on mourir chez une jeune femme et à un tel âge ?

Les déclarations de décès n'indiquent pas les causes mais en ce 3 juin 1810 la cause est évidente : le 26 mai 1810 ma mère avait donné naissance à un petit garçon, c’était moi. Parmi les autres femmes, je sais qu'au moins Antoinette Sabatié était dans le même cas. On dit : morte en couches !

 

Le cortège du cimetière pleurait une accidentée d'accouchement. Mon père en tant que médecin, avait pu suivre, impuissant, la semaine de souffrances que venait de vivre sa femme. Mon grand-père paternel aussi était médecin comme mon oncle. A ce titre, on peut imaginer qu'il y avait derrière le cercueil toute la population de la ville d'autant que Napoléon était encore au pouvoir et que mon père était et est un fier napoléonien.

Comme ma mère et toutes les femmes, ma grand-mère est une oubliée de l’histoire. Elle s’appelait Marie Françoise Antoinette Maury de Saint Victor. D'une famille noble, elle avait le comportement de son rang. Fille d'un officier de cavalerie, elle aurait pu terminer son éducation au couvent des Bénédictines de Millau. La demoiselle de 20 ans était aussi jolie que spirituelle mais elle avait un comportement inattendu. Ses antécédents (noblesse, famille traditionnelle et bien rangée) auraient dû produire une religieuse de qualité mais au lieu de correspondre avec Dieu le père ou un quelconque de ses Saints, elle s'orienta vers une correspondance secrète avec l’écrivain Jean-Jacques Rousseau (encore lui !). Secrète sinon toute la noblesse du Rouergue aurait protesté. Elle lui avait écrit pour lui demander conseil au sujet de son futur mariage et le philosophe en personne lui avait répondu : « Je suis toujours persuadé que le vrai bonheur de la vie est dans le mariage, mais il faut qu'il soit bien assorti ».

Dans le couvent, on appelait ma grand-mère, la philosophe. Dire qui, des amis ou des ennemis, trouva ce surnom serait ici pure invention. Disons qu’il venait plutôt des ennemis. En effet une évidente supériorité d'intelligence et sa passion pour la lecture faisaient que ses compagnes la tenaient à l’écart. Elle joignait aux principes d’une morale austère puisée dans l’éducation de famille, un sentiment exquis du beau et du bien dû à sa nature d'élite. Oui, je l’ai adorée cette grand-mère ! Elle avait une solidité de raisonnement au-dessus de son âge, mais tout de même pas au-dessus de son sexe car il y a des limites naturelles à l’intelligence même chez une telle femme.

Pour le mariage, son père lui présenta un prétendant. Malgré ses 46 ans, diminués d'un tiers par sa bonne mine et la poudre, le major du Régiment Dauphin pouvait être rangé sans hésitation parmi les beaux hommes du temps mais, fidèle à Rousseau, elle refusa ce mariage car la beauté ne suffit pas.

En 1776-1777 elle décida, pour une question de vérité à faire éclater, de « monter à Paris » pour témoigner dans un procès célèbre intenté contre le duc de Richelieu (ne pas confondre avec le cardinal). A cette occasion, après 5 jours et 5 nuits d’un voyage épuisant, elle se décida à aller visiter un vieillard qui habitait une maison d'assez médiocre apparence et qui la reçut en redingote et en bonnet de coton. Rousseau était en train de copier de la musique. Après la visite, ma grand-mère fondit en larmes au grand étonnement de son père qui l’avait accompagné sans savoir où ils allaient. Rousseau lui était apparu comme un être maigre, petit, un peu voûté, le nez arqué et au cours de leur seconde rencontre dans un jardin, elle le trouva au pied d'un marronnier, le menton appuyé sur sa canne et contemplant la lune. Rousseau lui déclara :

« Il faut se méfier surtout des femmes, qui sont plus dangereuses que les hommes ».

A Paris, après Rousseau, ma grand-mère trouva l’homme de sa vie, le grand amour. C’est à cela qu’elle pense en ce 3 juin 1810. Son fils perdant sa femme ne pouvait que faire revenir dans sa mémoire, ce triste jour elle perdit ce mari incroyable qu'elle n'avait pu aimer qu'une quinzaine d'années. Le 12 juillet 1781 se marièrent donc Guillaume Lafon et Madame de Saint-Victor. L'annonce fut faite à Lafrançaise et à l’Eglise Saint Jacques de Montauban. Ils reconnaissent Marie Françoise Thérèse Athalie Lafon née le 14 juillet 1777 comme leur fille. Si le mariage ne se produit qu’en 1781, c’est que la jeune fille devait attendre jusqu’à l’âge de 30 ans pour se marier sans autorisation du père. Et elle n’a pas eu cette autorisation. Son plus grand malheur fut la mort de son mari en 1793.

Mais comment négliger de dire quelques mots de ma mère, Marie Dagran ? Sa famille porte sur ses épaules l’histoire brillante des campagnes françaises. Venant des milieux agricoles, il s’agit de ces humbles qui, petit à petit, s’achetèrent la terre de leur liberté, de leur pouvoir sur le travail, de leur amour qui était aussi leur peine. Ils firent la révolution pour vivre enfin et, sans nul doute, Dagran père fut surpris de voir sa fille se marier avec le fils du médecin, médecin lui-même. Le mariage avait eu lieu le 6 juillet 1808 et les deux mariés nés tous les deux en 1785 avaient donc 23 ans. Leur premier enfant était né le 13 mars 1809 et fut prénommé comme la grand-mère. C'est à la seconde naissance, la mienne que meurt Marie Dagran. J’ai été l’assassin de ma mère.

 

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