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H.Q (1) L'orignal et le clézio

Un orignal original, en octobre 2008, attend sur le bord du Saint Laurent des rencontres matinales. Voici la première.

 

Histoires québécoises (1)

L’orignal et Le Clézio

 

L’homme, que l’orignal voit s’avancer sur une barque modeste dotée d’un moteur tournant au ralenti, debout à côté de sa compagne, lui semble grand, svelte, paisible. Il remue d’une main un livre et de l’autre un rêve. Et le livre est plus facile à remuer que le rêve. Quand il arrive à portée de voix il s’exclame : « Ici, je n’arrive pas par hasard ».

L’orignal ayant entendu la rumeur reconnaît aussitôt le Prix Nobel de littérature car c’est une rumeur qui arrive jusqu’en Gaspésie.

-            Monsieur le Clézio, comment ne seriez-vous pas là par hasard ?

-            C’est Guillaume Latendresse, que vous avez reçu hier, qui m’a dit en arrivant à Montréal, dans un débat bien doux, tenu chez un libraire, « En repartant par le Saint-Laurent, faîtes escale à Anse Pleureuse, un ami vous y attend »

-            Et vous venez avec un livre alors que je ne sais pas lire bien que je sois un orignal original !

-            C’est juste pour vous montrer comment de ce livre, je passe à l’autre main, celle du rêve, car le rêve appartient à tout être qui se respecte.

-            Et que dire du rêve ?

Là, l’écrivain, encore debout dans le bateau, décide de s’asseoir, pendant que son épouse met pied à terre pour commencer une balade par un chemin qui lui tend les bras. Un peu plus loin les fruits rouges d’un sommier l’attirent comme un aimant.

-            Il s’agit du rêve d’un enfant que le journal The New Yorker a décidé de reprendre pour honorer mon prix ! De la littérature jeunesse ! Que vont penser les lecteurs ? Je m’en balance bien sûr, je me pose la question par simple curiosité.

-            Et l’enfant, c’était vous ?

-            Jamais de la vie, j’écris pour parler des autres pas pour parler de moi. Cet enfant s’appelle Daniel et il est fasciné par la mer !

-            Je comprends, ce n’est pas que vous ayez oublié le hasard pour vous arrêter, c’est que vous saviez ma passion pour la mer et que sans le moindre hasard vous m’apportez l’histoire de Daniel.

-            Comme toi, car il est temps de se tutoyer, Daniel voulait s’installer face à la mer et un jour il a disparu pour accomplir son destin. Et lire la version en anglais que je viens de recevoir en avant-première c’est si drôle que comme à tout québécois qui comprend les deux langues je vais-je te faire voyager du français à l’anglais.

Le Clézio sortit de la poche simple du pantalon le plus simple qui soit, un paquet de cinq ou six feuilles pleines de notes, qu’il regarda d’abord un moment, avant de briser le silence qu’un orignal même idiot n’aurait pas osé rompre, par cette phrase : « terre et mer c’est land and sea, déjà tout un programme ».

-            La lande je connais un peu et la scie aussi surtout celle des bûcherons !

-            Orignal, je te vois gentil comme personne, gentil comme le petit Daniel, gentil un mot qui vient de gens, donc d’engendrer et on engendre encore des gens de lettres comme moi, ou des gendarmes comme ceux de Mont Louis. Par contre il y a moins de gentilhomme de  noblesse héréditaire et de gentleman de noblesse sans titre. Voilà à quoi j’ai pensé en lisant le mot « gently » en anglais dans le texte pour dire doucement. Quand on est gentil, on est doux et quand on ne l’est pas on est méchant, « mean » en anglais qui veut dire aussi misérable. Dans mon livre les méchants le sont si peu…

-            J’écoute ta voix douce et calme et je me demande si tu veux m’instruire, m’étonner ou m’amuser ?

-            Tu es face à la mer, la mère qui devient the sea, terme qui sert à en fabriquer tant d’autres en anglais : seahorse, seaplane, seaport, seaman. Si tu quittais ton français atavique et si tu voyais le saint Laurent en anglais, est-ce que tu verrais la même chose ?

-            Non sans doute, mais je réponds sans savoir car contrairement à ce que tu penses je ne connais pas l’anglais.

Sa compagne revenant déjà de sa petite balade les mains pleines de fruits rouges, Jean-Marie la regarde un moment comme pour lui demander si l’heure était venue de repartir. Mais elle trouve une chaise sur la terrasse où est installé l’orignal, et s’assoit prête à écouter la suite de la conversation pour peut-être y apporter un grain de sel.

-            Il faudra demander au gouvernement de Québec d’introduire en votre belle forêt des élans parlant anglais et je pourrais mieux te raconter deux fois l’histoire de Daniel, en français et en anglais pour que tu vois que ce n’est plus la même.

-            Daniel aimait la sea et est parti avec un seaplane pour le retrouver ?

-            Non, avec un train de marchandises. Et en voyant la mer il ouvrit des yeux immenses. C’était son rêve d’une main et sa passion de l’autre.

-            Des yeux immenses ?

-            Daniel avait des yeux noirs qui brillaient très fort car je ne pouvais pas dire qu’ils brillaient brillants (j’aurai pu écrire qu’ils brillaient avec éclat) mais en anglais ils peuvent car ce n’est pas le même mot pour dire briller et brillant. Et avec ses yeux il toucha la mer jusqu’à plus soif. Personne ne le retrouva. Surtout il croisa le poulpe comme je te croise toi, l’orignal.

-            Comment on dit le poulpe en anglais ?

-            Octopus, c’est très étrange comme mot !

-            Pas plus qu’orignal.

Sa femme demande alors si Jean-Marie a écrit cette historie avant qu’ils ne se connaissent car elle n’en a aucun souvenir. Elle sait par contre exactement comment le premier de ses amours croisa pour la première fois la mer. Il marchait dans des grandes herbes après avoir dormi, en luttant contre des moustiques, dans une cabane au milieu des dites herbes, et tout d’un coup sans s’y attendre, il vit une mer de sable puis en marchant encore un peu, il avait cinq ans, il vit une mer d’eau. Il pensait qu’on est marqué à vie plus par son premier souvenir de mer que par son premier amour. J’ai alors compris que jamais je ne pourrai me changer en mer.

-            Ecoute Jean-Marie, je sens que ton histoire n’a pas de morale ? Or une histoire sans morale, pour les enfants, c’est vraiment une histoire ?

-            Tu me fais penser au fait qu’en anglais ils ont le même mot que nous : sentence. C’est une maxime qui peut devenir un jugement, comme elle était au départ un jugement de Dieu. On peu dire aussi que c’est simplement une petite phrase.

-            Et tu fais plus dans les petites phrases que dans les sentences ?

-            Attends, je vais retrouver la dernière phrase ou plutôt les derniers mots de ma nouvelle où les enfants qui vécurent avec lui, avant qu’il ne parte voir la mer, reprennent le fil du récit pour constater l’état de ce rêve qui avait commencé un matin quand ils découvrirent « dans la pénombre du dortoir le lit de Daniel, qu’il avait préparé pour le reste de sa vie, comme s’il ne devait plus jamais dormir ».

-            Et pourquoi The New Yorker a choisi ce texte qui, je comprends bien madame, est ancien ? Ce n’est pas une revue pour enfants, ni une revue sans sentence ?

-            Je suis timide, je n’ai pas osé demander pourquoi.

C’est parce que Jean-Marie est timide qu’il évite les sentences. Je me souviens, au Mexique, dans le Michoacan, là où des mécènes institutionnels nous avaient accueillis au point qu’à Paris on prenait Jean-Marie pour un spécialiste des Amériques, ils s’étonnaient de sa timidité, de son air réservé, de sa modestie, de son air effacé. Puis s’adressant à l’animal : « Orignal on va devoir te quitter, on sait qu’après nous la mer t’apportera encore du bonheur et ce n’est pas là une sentence. »

-            Disons qu’à présent, je vais saisir le bonheur qui passe, comme une langue étrangère.

-            Comme un silence à décrypter ?

-            Et silence en anglais c’est quoi ?

-            Comme en français, silence, mais attention bruit se dit noises qui n’a rien à voir avec chercher des noises à quelqu’un.

Le bateau fit un bruit, un noise calme et doux, et cette matinée automnale semble s’être déroulée comme dans un rêve paisible : pas un mot plus haut que l’autre, pas une vague plus forte, pas un seul geste brusque. Le cauchemar sera pour une autre fois.

 10-12-2008 Jean-Paul Damaggio

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