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Cladel un non-virtuel

En janvier 1998 dans le n°7 du journal de l’Université Populaire je retrouve tout d’un coup cet article qui reste d’actualité donc je reprends ici.

(illustraion : Cladel peint par Guth) 

QUEL EST CET ECRIVAIN DIT " REGIONAL " ?

 

CLADEL, un non-virtuel

 

Léon Cladel ? Un buste de Bourdelle observé au Musée Ingres ? Un visage de Christ rencontré sur d'antiques images ? Un nom de rue où il fait bon acheter des pizzas ou aller au restaurant ? Une immense statue découverte dans une rue de Bruxelles ? Un écrivain régionaliste ? Le père d’une fille exceptionnelle ? Un révolté de tous les temps ?

Pour le connaître, il faut faire l’effort de le lire, un effort que je suggère de commencer par les Nouvelles car tout Cladel n'a pas la même dimension.

Dans les Va-nu-pieds, lisez Montauban-tu-ne-le-sauras-pas ou Cladel raconte l’histoire emblématique de sa relation difficile avec son père. J’imagine des esprits subtils qui sourient de ce titre : les Va-nu-pieds. Faut-il rappeler que dans le monde d'aujourd'hui, les va-nu-pieds, surtout les enfants, sont toujours beaucoup plus nombreux que le bien chaussé ? Le livre de Cladel ne trace pas un portrait misérabiliste du peuple en guenilles. Comme dans toute son oeuvre, il a tenu à donner la parole à des êtres méprisés et qui pourtant ont tant à nous apprendre.

J'imagine des esprits subtils qui sourient à cette idée : donner la parole. Faut-il rappeler que dans le monde d'aujourd'hui les bâillonnés sont toujours plus nombreux que les branchés ? Cladel ne fait pas dans le réalisme sociologique avec statistiques à l’appui, il provoque surtout la rencontre entre l’art et la modestie.

Son maître s'appelait Baudelaire et son modèle pouvait être garde-barrière. J’imagine des esprits subtils qui sourient à cette mention du garde-barrière. J’en conviens le monde entier à perdu le garde-barrière pour mieux obliger des personnes à chercher un travail qui n'existe plus.

Après les Va-nu-pieds ou avant, lisez Quelques sires, Gueux de marque ou Effigies d'inconnus. Vous y croiserez son oncle Jean de Dieu, son grand-père Quercy-la-clef des cœurs, et sa jeunesse à Montauban. Et toujours la même démarche : quelqu'un lui a raconté que...

Comment apprendre la vie ? Comment faire savoir ses sentiments ? Comment exprimer la révolte ? Comment offrir aux autres le tableau de l’histoire du monde ? Et surtout, comment faire pour survivre quand on est pauvre, que l’on a quatre enfants à faire grandir, et l’esprit particulièrement indiscipliné ? Léon Cladel a réussi à résoudre cette équation impossible jusqu’à l’âge de 57 ans en souffrant d'une maladie qui n’est pas de tout repos : le diabète.

Pour conclure cette brève présentation, je voudrais insister sur sa relation à Baudelaire exposée avec talent par sa fille Judith Cladel dans un livre utile à tous les pédagogues : Maître et disciple Charles Baudelaire et Léon Cladel.

Baudelaire préfaça le premier roman de Cladel : Les Martyrs Ridicules qu'ensuite Cladel désavoua en ces termes pleins de cruauté :

« Quel est donc le grief contre le premier fruit de l’arbre ? Un seul, fort grave ! En dépit des appréciations subtiles et combien indulgentes du maître (Baudelaire), son parrain, l’enfant ne méritait pas de vivre. Ah ! peut-être l’aimerais-je encore s’il n’était que mal bâti... mais c'est le fils de tous nos vices de jeunesse et nous le repoussons. Oui, violent, injuste, haineux, jaloux, sans idées, sans style, ennemi des laboratoires où se puise la science indispensable à ceux qui se mêlent d’écrire, trop paresseux pour essayer d'apprendre et jugeant beaucoup plus commode de photographier à la diable les objets et les êtres qui frappaient nos sens que de combiner avec soin une étude basée sur l’expérience acquise des hommes et des choses… »

Cladel ne pouvait pas connaître le repos... même à l’abri d’un grand écrivain ! Homme de chair et de sang, il vécut debout contre toutes les tempêtes, se mêlant au monde sans donner procuration à personne. Il représente une très grande leçon d'indépendance d'esprit et cette qualité ne mérite-t-elle pas un coup de chapeau en notre fin de siècle sans chapeau ?

Janvier 1998 Jean-Paul Damaggio

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