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Cladel et les ânes

Le samedi 3 octobre à Lafrançaise, Tarn-et-Garonne, à partir de 15 h, la Compagnie des écrivains fête Léon Cladel. En prévision de cette journée, je vous propose une série de sept voyages en Cladélie.

 

Voyage au pays des ânes

 

Léon Cladel avait une passion pour les ânes d’où son poème de jeunesse que nous donnons en conclusion de ces quelques mots. Plus tard, le mot « âne » ne pouvant suffire à son vocabulaire littéraire il nous racontera l’histoire d’un bardot qui était peut-être un véritable bardot.

A un moment, dans le nouvelle de Quelques Sires qui s’appelle Une brute (et vous devinez peut-être que la brute n’est pas l’âne), il présente son ami le bardot : « Fils d’une ânesse et d’un cheval, et non pas d’un baudet et d’une jument, ce mulet, un peu ramassé, trop court, et les membres renflés, forgeait en marchant ; en outre, il était jarretier, et ses paturons engorgés portaient des traces de feu. »

Même à parler d’un âne, il faut un dictionnaire pour lire Cladel et pour aujourd’hui arrêtons nous seulement sur le mot bardot. Il vient de l’espagnol albarda qui vient lui-même de l’arabe barda ; il s’agit de l’instrument que l’on met sur les chevaux pour qu’ils portent leur charge. Le mot signifie en fait que l’on retient de l’animal qu’il peut transporter le pire des bardas, mot qui nous est venu d’Algérie en 1848 par l’intermédiaire des soldats qui ont servi « la civilisation ».

Plus loin Cladel parlera du bourricot mot qui était lui aussi tout neuf en son temps puisqu’il avait suivi le même chemin que bardot : il venait de l’espagnol employé en algérie.

Dans tous les cas de figure, que ce soit âne, bourrique, bourricot, il s’agit toujours de termes péjoratifs qui vont jusqu’à l’expression saoul comme une bourrique alors que dans ce cas l’âne n’y est pour rien puisqu’il s’agit d’un glissement phonétique de barrique à bourrique !

 

Voici donc, dix ans après son départ, le retour de Cladel chez lui, à Lafrançaise, Tarn et Garonne, en 1867, quand après une visite à tous les animaux il rencontre le bardot :

« … un triste et maigre bardot, qui rudit doucement à mon entrée : « il me reconnaît sans doute » pensai-je ; et m’étant avancé, je lui tendis un morceau de sucre qu’à mon insu j’avais peut-être apporté de la capitale en l’une des poches de ma twine. Il le flaira, très surpris, et, l’ayant happé délicatement dans le creux de ma main, il le broya…

-          Malheureux, s’écria mon père apparu sur le seuil de l’écurie, que fais-tu ?

-          Je cajole, ce vieil ami.

-          Sors de là, viens, viens ! …

Et deux bras encore vigoureux m’ayant enlacé, me tirèrent vivement en arrière.

-          Ah ça ! mais papa qu’avez-vous donc ?

-          Il ne t’a pas mordu ? tu n’est pas dévoré !…

-          Pas le moins du monde ; au contraire, il m’a léché comme un carlin.

-          Non de dieu ! tu as de la chance, toi ! s’écria mon auteur tout pâle, en me palpant les chairs ; ah ! c’est qu’il est devenu si vicieux que personne ici n’ose l’aborder, et je serai peut-être contraint de m’en défaire avant peu, ce qui m’ennuie, attendu qu’aucun de ses pareils n’est aussi sobre ni plus actif que lui.. »

 

Pourquoi cette situation ? C’est ce que révèlera la nouvelle. En attendant l’épisode suivant, voici le poème.

Mon âne

Il avait sur l’échine une croix pour blason.

Galeux, poussif, arqué, chauve et la dent pourrie,

Squelette, on le poussait tout droit à la voirie ;

Je l’achetai cent sous, il loge en ma maison.

 

Sa langue avec amour épile ma prairie,

Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,

La broussaille et les feux sanglants de l’horizon ;

Il n’a plus à présent la croupe endolorie.

 

A mon approche, il a des rires d’ouragans,

Il chante, il danse, il dit des mots extravagants

Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.

 

Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois,

Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois.

Va, je te comblerai d’honneurs et de provende.

 

Léon Cladel, Paris, février 1863l

 

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