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J'ai déjà présenté sur ce blog le livre collectif : "Viv(r)e la gratuité publié chez Golias. Voici ma contribution.
Les Amériques et la gratuité :
Pourquoi les Amériques pourraient-elles nous apporter une réflexion spécifique sur la gratuité ? Surtout quand on constate que le premier terme associé à « gratuité » c’est là-bas aussi, celui « d’éducation » ! Tout simplement parce que le rapport économie/politique y est original et que ce rapport influe sur le sens même de la gratuité. Nous pouvons le vérifier avec le travail sur le don du Québécois Jacques T. Godbout.
En 1992, en publiant dans la lignée des travaux de Marcel Mauss, «l’esprit du don », Jacques T. Godbout se pose la question de la gratuité. Il le fait après avoir traité de « la perversion du don par l’Etat » dans le chapitre, « don, marché, gratuité ». Quand il reprendra les mêmes travaux en 2007, « Ce qui circule entre nous, donner, recevoir, rendre », plus besoin d’analyser les rapports entre l’Etat et le don (l’Etat est devenu marginal dans la réflexion) et plus besoin de consacrer quelques pages au thème de la gratuité, alors que la question des rapports entre le don et le marché continue d’occuper un chapitre.
« La perversion du don par l’Etat » est traitée, en 1983, à partir du don du sang. On y découvre, pour schématiser, que le don appartient à la sphère communautaire (famille, copains, village etc.), il fait lien social dans cette sphère, alors que l’intervention de l’Etat court-circuite cette «sociabilité première» créant ce qui est appelé alors une «sociabilité secondaire».
La réflexion de Jacques T. Godbout permet une remise en cause utile du système marchand, mais le politique, trop réduit au concept creux «d’Etat-providence», me paraît négligé, voire sous-estimé quant à l’invention de « gratuités ». La gratuité vue par le chercheur québécois étant seulement un sous-produit du don (et même parfois un sous-produit regrettable), elle perd de sa dimension novatrice globale. «L’Etat-providence, comme nous l’avons vu, n’est pas un système de don. La recherche de l’égalité interrompt et tue le don. »[1]
Pour tous les enfants de la planète l’école gratuite est un des premiers droits de l’homme reconnu par les instances internationales. Gratuit signifie en ce cas : payé par l’Etat. La gratuité est donc politique et l’école gratuite ne peut être que l’école publique. Toutes les campagnes électorales au sud du Rio Grande font référence à la juste revendication d’une école ouverte à tous, indépendamment des revenus de chacun. Mais la bataille est rude et en voici deux éléments contradictoires nous permettant d’aller au cœur des problèmes.
Elle s’appelle Karina, elle vit au Venezuela et depuis des années elle se bat pour que les enfants de son pays bénéficient d’une école gratuite, un combat relayé par les pouvoirs en place sous diverses formes. Mais aujourd’hui elle en arrive à ce constat d’échec : « Ce qui est gratuit est déprécié ! ». Petit à petit les classes sociales riches envoient leurs enfants à l’école privée et l’école publique devient l’école du peuple, l’école bas de gamme. Le fait que ce soit gratuit induit, pense-t-elle, des comportements d’irresponsabilité.
Il s’appelle Rodolfo et vit au Pérou. Il enseigne dans des écoles privées et se bat pour l’éducation mais aujourd’hui il en arrive à ce constat d’échec. L’école privée qui l’emploie fait pression pour que les enfants des plus riches conservent de bonnes notes, sinon ils risquent d’alimenter de leurs deniers une autre école privée. Dans le privé, la « culture » du résultat conditionne les bénéfices financiers de fin d’année ! Il est découragé de voir que les questions financières supplantent les questions éducatives. (Je précise en passant qu’un médecin de notre chère France m’avoua qu’il n’était pas dupe sur les bonnes notes de son fils, élève dans une école privée. Il décida d’ailleurs de le mettre dans une école publique pour plus de vérité.)
Des phénomènes se recoupent en se basant sur cette idée : « Si je paie pour apprendre, je vais être plus motivé ». Déjà, ceux qui ne peuvent payer, n’ont plus la question de la motivation à se poser !
Entre Europe et aux Amériques, la différence tient au rapport des forces : le sens et la force de l’Etat et du politique permet au combat européen pour l’école gratuite, de tenir encore la route, quand, aux Amériques, la force de l’économique transforme en lieu commun l’idée de marchandisation de l’école.
Et si la question de la santé permettait de se poser autrement les mêmes questions ?
Au Québec, le mardi 2 décembre 2008, les élections provinciales ont permis le retour au parlement d’un élu de gauche, en la personne de Amir Khadir, un médecin d’origine iranienne, membre de Québec solidaire. Il a été élu dans un secteur de Montréal (Mercier) qui, au cours des années 70, avait déjà choisi un homme de gauche, le poète Gérard Godin. Voici les premiers mots prononcés par l’heureux élu : « Une économie au service des gens ! Un système de santé gratuit !.. »
L’idée du système de santé gratuit a même été au cœur de la campagne d’Obama mais seulement en direction des enfants.
Comme pour l’éducation, la santé gratuite est un combat très ancien des classes populaires, mais les deux ne peuvent fonctionner de la même façon. Le premier est de la responsabilité de l’Etat et le deuxième articule le principe de solidarité et le principe d’assurance. Les besoins en santé et en éducation ne concernent pas de la même façon chaque personne. Pourtant, la seule solution humaine s’appelle dans les deux cas, la GRATUITE.
Contre la sécurité sociale française, on a aussi entendu les discours sur la prime à l’irresponsabilité qu’elle suscitait. Comme pour les questions d’éducation, et le principe global de gratuité, l’observation mérite attention (voir plus loin). Elle ne peut être renvoyée d’un revers de main. Mais, pour des femmes du Mexique, plus spécialement celles de Oaxaca, qui ne pouvant bénéficier d’une grossesse suivie gratuitement, meurent d’autant plus qu’elles sont pauvres, l’important c’est la victoire des luttes associatives qui ont permis d’obtenir la gratuité au moins sur ce point. Il reste, pour la rendre effective, que le secteur se dote de cliniques et hôpitaux conformes aux nécessités, et que le machisme recule car la gratuité ne peut tout résoudre.
Un fonctionnaire de santé a cette formule : « La gratuité peut être la différence entre la mort et la vie pour beaucoup de femmes… ». Philosophique, la question de la gratuité est très vite celle de l’humanisme.
Nous pourrions évoquer d’autre cas emblématiques comme la gratuité des bibliothèques, de l’accès à internet, ou de l’entrée des musées (c’est le cas pour des musées de Caracas ou de Montréal). Pour les transports publics, ils sont si rares que leur gratuité suppose d’abord leur existence. Quant au don du sang, qui devient financier, ou qui est réglé aux USA par certaines personnes en déposant leur propre sang dans des banques du sang en vue de se le réinjecter si nécessaire, la situation empire. Peut-on se faire un don à soi-même ?
Il nous paraît crucial d’analyser les conditions de la gratuité sans quoi la gratuité n’a pas de sens surtout dans des systèmes où la corruption est monnaie courante (une monnaie qui remplit des caisses plutôt sordides de corrupteurs). Imaginons une bibliothèque qui prête gratuitement des livres sans se doter des outils capables de contrôler les prêts en question : en moins d’un an, elle serait vide de tout document !
Le chercheur nord-américain James Petras[2] n’hésite pas à rappeler que des services publics (et nous pensons que c’est vrai pour le concept de gratuité) repensés pour servir les citoyens, doivent avoir des comptes à rendre, en tenant compte des acquis techniques d’évaluation propres à l’économie politique actuelle. Quand on sait comment le système marchand conduit au gaspillage, ne rêvons pas, la gratuité, bien qu’elle soit de l’ordre du bien commun, n’éliminera pas d’elle-même tout comportement néfaste à l’intérêt général ! Les Amériques, où la manie de l’évaluation sert les attitudes socialement négatives, peuvent apporter, en renversant l’usage des évaluations en outils capables d’articuler efficacité économique et fonctionnement social. Dans un hôpital, les bilans du travail y sont hebdomadaires, mais ils portent surtout sur l’action des individus, et peu sur le fonctionnement global de l’institution. Renverser l’outil, c’est admettre le principe d’un temps régulier consacré à évaluer le travail, tout en élargissant les domaines d’analyse (en écoutant usagers, et autres observateurs). Le tort peut-être de James Petras c’est, tout en défendant la fonction centrale de l’Etat, de croire que par sa décentralisation, on va apporter des outils de contrôle plus fiables. Tout débat sur la gratuité suppose donc des débats philosophiques importants liés aux débats techniques précis sur le statut de l’Etat par exemple, suivant le principe connu : on ne peut traiter du fond sans traiter de la forme sous peine de se perdre. Les Amériques peuvent permettre de saisir les dangers encourus par la société quand l’Etat se désagrège, et en même temps apporter des outils novateurs pour rendre la gratuité socialement « compétitive ». La force du concept de gratuité c’est en effet d’obliger à distinguer le socialement compétitif de l’économiquement compétitif à partir du moment où nous savons, me semble-t-il qu’il n’est pas possible de renvoyer « le compétitif » dans le néant de l’histoire.
23-12-200 Jean-Paul Damaggio
[1] P. 253, l’esprit du don
[2] La face cachée de la mondialisation, James Petras, Henry Veltmeyer, Parangon, 2003