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Samazan en décembre 1851

Voici une lettre de Renaud Jean à sa femme Isabelle, telle qu’elle apparaît dans le livre : « Ma bien chère Belle » (éditions La Brochure) et qui évoque la révolte du 2 décembre 1851 à Samazan. Je le rappelle il s’agit de lettres (ici elle est écrite de l’île d’Yeu où le député est sous surveillance) construites à partir de lettres réelles mais complétées par d’autres documents.

J-P Damaggio

 

Jeudi 16 mai 1940

 

J’ai lu ta dernière lettre et je comprends ton état d’esprit. Je voudrais que la mienne dissipe la tristesse que la visite manquée a laissée en toi. Ayons l’un et l’autre la certitude que nous supportons sans défaillance les mauvais coups que nous recevons. La santé, toujours mon héroïne, doit être choyée. J’ai besoin de savoir que ton travail t’absorbe assez pour te faire oublier, plusieurs heures par jour, tout le reste et que, ton travail fait, tu organises ta vie pour éviter le surmenage.

Voici ma façon de rêver pour réussir à t’aider. Je ne rêve qu'au vraisemblable et jamais à l’impossible. Gamin, je rêvais d'un vélo très élémentaire. Cette façon de rêver ne serait-elle pas incompatible avec les luttes pour un idéal ? Je ne crois pas et aujourd’hui dans cette Citadelle d’un autre âge, je me sens confirmé dans ma façon d’être. Je rêve davantage à ton inévitable visite qu’à mon hypothétique libération.

A parler du Fort, et ceci dit, sans vouloir t'attrister, je te précise que les gardiens écoutent nos conversations, entrent dans les chambres, encadrent les promenades. Pourquoi cette attitude ? Ces conditions de détention sont plus dures que celles infligées aux déportés du Deux Décembre par l’Empire, et eux étaient pour la plupart des hommes de 20 à 40 ans. T’ayant promis de te raconter les luttes du Deux Décembre à Samazan, en voici le récit.

A la nouvelle du Coup d'Etat une agitation s'empara aussitôt de la ville de Marmande. Suivant l’article 68 de la Constitution, tout Président dissolvant l’Assemblée devait être déchu de ses fonctions pour crime de haute trahison. Les démocrates décidèrent donc d’agir pour sauver la légalité. Ils désignèrent, le 4 décembre, de nouvelles municipalités favorables à la Constitution. Un tonnelier de Samazan faisait le lien entre Marmande et le village. Président de la commission provisoire qui gérait la commune, il décida qu’à Samazan la caisse de la perception devait être mise à l’abri du pouvoir de l’Etat. Le 5 décembre, vers dix heures du soir, avec une vingtaine d’amis, le tonnelier entra dans la perception et demanda la caisse pour y apposer des scellés et la transporter à la mairie. Le percepteur refusa d’obéir sous prétexte que la demande n’était pas légale. Le tonnelier repartit à Marmande chercher un ordre plus précis et deux heures plus tard, muni de nouveaux documents, il réussit à convaincre le percepteur d’accepter la mise sous scellés. Le lendemain, au son du tocsin, tout le monde s'est retrouvé sur la place pour, en armes, se diriger vers Marmande où la colonne arriva vers onze heures. Comme la ville était aux mains des républicains, il n'y eut aucun affrontement et le soir chacun regagna sa maison. Ensuite les militaires sont venus imposer leur ordre avec comme seule résistance armée, une échauffourée à Saint Bazeilles. Voilà toute la révolte qui suscita la féroce répression que tu sais, ma chère Belle ! Le pauvre Maurice Lartigue, dont tu as eu par hasard une lettre à son épouse, fut condamné comme le tonnelier, à partir pour l’Algérie pour cause d’incitation à la guerre civile ! Jardinier et chasseur d’alouettes, il avait déjà 53 ans et trois filles à aider. Pour le flétrir, les rapports de police ne faisaient pas dans le détail :

« Moralité reconnue comme très mauvaise par tout le monde ; accusé de vol du temps du service militaire, champion de tous les mauvais instincts. Comme d’autres, il était capables de tout hors le bien ».

Ils avaient voulu défendre la loi sans tuer personne et c’était trop pour les fascistes de l’époque. Cordonniers, instituteurs, cabaretiers, métayers, jardiniers, tous des êtres dangereux !

Parlons d’autre chose, Le Canard d’hier avait un dessin de Monnier, reprenant les mêmes thèmes : une assemblée de cagoulards en « liberté provisoire » avec cette légende : « Et si on allait faire un tour à l’île d’Yeu histoire de voir la bobine que font les communistes ? ». Tu le constates, ma Belle, je reste éveillé. Je t’embrasse.

 

 

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