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Ecole Normale à la rentrée 68 à Montauban

Ecole normale en 68 : Lire pour comprendre

 

Peut-être faut-il cette fois commencer par le cadre général ?

A la rentrée 1968 l’Ecole Normale de Montauban entre, sans le savoir, dans la dernière phase de son histoire centenaire. La fonction « Ecole d’élèves maîtres » pour les instits du Lot et Tarn-et-Garonne (Cahors ayant eu la fonction de former auparavant les élèves maîtresses des deux départements) est remplacée par la mixité. Les élèves en formation professionnelle apprennent qu’ils vont devoir rester une année de plus (l’Ecole Normale c’était un pensionnat de trois ans avant le Bac, et un an, puis deux après). Les professeurs historiques abandonnent la place sous l’effet de l’âge. Dans ce contexte l’arrivée de deux profs nouveaux, celui de math et celui de français, fait figure d’événement d’autant qu’ils étaient pédagogiquement très opposés.

Je pouvais d’autant mieux observer ces deux profs qu’à 16-17 ans, j’étais un redoublant volontaire. Ayant passé le concours au lycée, à la fin de la classe de seconde, j’ai eu le choix entre refaire une seconde ou passer en première et j’ai souhaité rester en seconde.

J’ai pu ainsi découvrir que le nouveau prof de français, Jean-Claude Dinguirard ressemblait beaucoup au prof de math de l’année précédente, M. Lachaud, un prof dont je vérifiais par l’expérience, en refaisant ma seconde, qu’il avait été d’une efficacité à toute épreuve. En plus clair, tous les deux souhaitaient avant tout, se faire comprendre de chaque élève.

« Se faire comprendre avant tout », qu’est-ce que ça signifie ? Pour le prof de math c’était facile à mesurer car le livre de cours suit une route imparable, une route que ma classe de seconde n’avait accomplie qu’à moitié. Or l’année après, avec un prof de math fonceur, toujours prêt à remplir le tableau de milles explications, bombardant facilement ses élèves de devoirs car ils étaient pensionnaires et n’avaient, d’après lui, à se soucier que des maths, je compris aisément que mes acquis précédents, c’étaient du béton armé, et que, muni de cette science, je pouvais assimiler sans peine des tonnes d’autres notions pendant les années suivantes.

Pour M. Dinguirard comme pour M. Lachaud, le programme était considéré comme indicatif de la route à suivre, une route où il ne s’agissait pas de faire du tourisme, mais où il fallait articuler toute une géographie. Par une autre parabole j’ai envie d’écrire que certains profs pensent judicieux de donner plusieurs clefs aux élèves, pour qu’ils se débrouillent ensuite devant les portes de la vie. M. Dinguirard et M. Lachaud n’en donnaient qu’une, celle qui ouvre aussitôt la porte concernée. Et la liberté du jeune, vont répondre les généreux ? Ce qui est formateur ce serait de chercher la bonne clef face à la bonne porte ! Or ça, c’est du bricolage, et si le savoir a quelques liens avec le bricolage, ce dernier n’est pas l’objet d’un enseignement authentique.

Pour atteindre son but, « faire comprendre », M. Dinguirard, aidé par des classes peu chargées bénéficiait à mon sens d’un autre appui inoubliable : la vénérable « bibliothèque » de l’école. J’ai mis bibliothèque entre guillemets car à l’heure des C.D.I. ou des médiathèques peut-on saisir sérieusement ce que signifiait alors une BIBLIOTHEQUE ? D’abord une vaste salle où les livres n’étaient que sur les murs en d’immenses étagères en bois. D’abord le lieu d’une respiration où face aux livres chacun pouvait prendre du recul. Celle du Lycée Ingres était tout aussi élégante mais en tant que demi-pensionnaire je n’avais pu en saisir toute l’ampleur. A l’E.N. chacun pouvait assouvir sa passion de la lecture, d’autant que grâce à 68, le Foyer socio-éducatif mettait à la disposition des élèves, chaque jour, trois quotidiens : L’Humanité, Le Monde, Le Figaro. Dès octobre 68, membre du camp de L’Humanité, j’ai pu vérifier que la comparaison des sources d’informations était à la racine de toute formation sérieuse. En effet L’Huma annonça que le Pérou venait de connaître un coup d’Etat militaire de droite, Le Monde annonçant le contraire, et au bout du compte, à la fin du mois, L’Humanité commença à se féliciter de ce coup d’Etat.

Donner la bonne clef pour la bonne porte c’est privilégier la qualité sur la quantité, la tête bien faite sur la tête bien pleine, l’avenir sur l’urgence du présent etc.

Avec M. Dinguirard, je suis d’autant plus devenu un irrémédiable « archaïque » qu’après son passage éclair, l’enseignement du français est devenu l’enseignement de la linguistique, la langue devenant seulement un animal à disséquer ! Je n’ai rien contre la linguistique qui avait auparavant quatre noms incompréhensibles : vocabulaire, grammaire, conjugaison, orthographe. Certains croient d’ailleurs que l’archaïsme est là, dans les anciennes dénominations qui firent la gloire d’une école du passé si souvent invoquée avec nostalgie. Erreur ! Sous des habillages différents, il s’agissait de vêtir une forme sans souci du fond, et les pédagogues rénovateurs en proposant comme alternative le « texte libre » faisaient peu de cas de la liberté. Il n’y a pas de liberté sans la clef, la clef n’ayant aucun lien avec le désir d’écrire mais avec la construction de la pensée. La linguistique vient après : à quoi étudier les mérites de la récolte si l’on n’a pas la moindre semence !

« L’archaïsme éternel » privilégie le fond sur la forme, le contenu sur l’emballage, la cause sur l’effet… or, pendant longtemps, j’ai cru que les maths, qui scolairement me tenaient la tête hors de l’eau, étaient du côté du fond, et le français du côté de la forme. En classe de quatrième, une prof, Mme. Cifuentes a pu ébranler cette certitude de gamin (il est paradoxal de constater la tonne de certitudes qui habitent chaque enfant), que M. Dinguirard a pu enfin balayer en poussant ses élèves vers la bibliothèque.

Il m’a fallu encore quelques années pour que la dialectique me rappelle qu’aucun liquide ne peut se conserver sans un contenant, qu’il n’y a aucun fond sans une forme, que tout est dans l’articulation entre les deux faces de la même pièce. Pour mettre en valeur une idée de fond, l’outil majeur c’est la forme. Par contre, quelqu’un qui n’a rien à dire peut combler ce vide par le souci majeur de la forme. L’art social, ai-je envie d’écrire, contre l’art pour l’art. Mais un art social radicalement opposé au réalisme socialiste qui n’était même pas du social.

Contre le prof de math qui était un agité des bonnes causes, le prof de français était un paisible qui n’avait nullement besoin de s’écouter parler. Contre l’adepte impatient des maths modernes, nous avions la puissance historique d’une langue féconde. Pour la première fois de ma vie, je me suis mis à écrire en sachant qu’il était trop tard pour que je puisse y mettre les formes, mais que j’avais cependant le droit d’écrire et je me suis mis à lire en comparant Benjamin Perret et Louis Aragon. Depuis, tout ça m’a aidé à vivre avec plaisir mon métier d’instit et à dire ce que j’avais à dire contre l’ordre de ce que j’appelle les apparences. Et, n’ayant été qu’un parmi des milliers à travers toutes ces années, j’ai la sensation que ce témoignage, au-delà des personnes, rappelle l’existence d’un univers que j’appelle le sous-réalisme.

10-05-2009 Jean-Paul Damaggio

 

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