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Sur la photo : Melle Navail Lucienne avant la réunion de Samazan.
Elle parle d’une voix claire, sans micro, devant une quarantaine d’habitants d’un village qu’elle aime comme au premier jour. Son grand âge la fait seulement hésiter trois ou quatre fois à la lecture d’un texte minutieusement préparé. Quatre pages qu’une personne aimable lui a frappé avec cependant un petit ajout manuscrit, qu’au dernier moment, elle a décidé d’intercaler dans son intervention. Nous sommes à Samazan, Lot-et-Garonne, pour la création d’une association ouverte à tous, démocratique, laïque, indépendante, qui veut perpétuer la mémoire d’un homme digne d’hommages, Renaud Jean.
Après les questions administratives, c’est donc Melle Navail Lucienne qui a pu prendre la parole. Elle a connu ce personnage né en 1887 à Samazan où il est enterré. Avec ses mots, elle retrace la vie exemplaire de l’homme et son épouse. Deux anecdotes émouvantes donneront, en peu de mots, toute la dimension du personnage. Arrivant dans une réunion publique et contradictoire, son adversaire politique eut aussitôt cette parole : « Voici Renaud Jean et sa ménagerie » ce à quoi il répondit du tac au tac : « Eh ! oui, mais il nous manque les ânes que nous sommes venus chercher » (ce qui n’empêchait pas le député d’être un admirateur des ânes). Humour déconcertant, amour de la vie, ce paysan député communiste était d’une générosité infinie. D’où cette autre anecdote. Il avait deux chiens dont un qui s’appelait Trouvé et qui portait bien son nom, l’autre s’appelant Boulou, l’inséparable, le chien de toutes les confidences et de toutes les complicités, surtout après le décès de l’épouse de Jean. Renaud Jean aimait tant son chien qu’il prétendait qu’il n’était pas un homme ayant un chien, mais que « c’était le chien qui avait un homme ». Melle Navail se souvient qu’à la mort de Renaud Jean, Boulou a refusé de se laisser approcher par les humains, qu’il s’est mis à errer comme une âme en peine et que l’on a fini par le trouver mort dans le fond d’un fossé.
Quel est ce petit mot manuscrit, que l’émouvante dame, jugea bon d’ajouter au dernier moment ? Une des infamies que son parti osa faire à Renaud Jean (L’Huma-dimanche du 19 mai 1950 publie une photo du procès des députés communistes sur laquelle il a été remplacé par une porte et avec lui sont effacés Béchard et Vazeilles deux autres députés paysans si je ne me trompe), parti que cependant il ne quitta pas car il avait sa conscience pour lui, « il était en règle avec lui-même » dira Hubert Delpont, il était de toute façon du côté de ceux qui ont moins.
M. Larralde, un des fondateurs, apportera de son côté des éléments sur la vie du jeune Renaud Jean, sur ses premiers moments de formation quand il alla au Cours complémentaire à Marmande. Déjà, il aidait ses petits camarades à qui il manquait un morceau de pain. Ensuite il évoqua Henri Beaujardin, un homme qui vivait à deux pas de chez Renaud Jean et qui, en tant qu’ouvrier maçon, mena pendant des années un vie errante. C’était un libertaire qui, aux côtés de Renaud Jean, n’hésita pas à travailler au journal communiste qu’il dirigea en Lot-et-Garonne. Il signait : Le Bûcheron, tout en continuant d’écrire dans Le Libertaire. Il meurt le 4 janvier 1928 avec sur sa tombe deux discours le 6 janvier, celui du maire de Bouglon un ami d’enfance, et celui de Renaud Jean encore député (il allait être battu quelques semaines après). Le Libertaire du 20 janvier 1928 salue le défunt en indiquant : « Il faut rendre justice à ces derniers d’avoir respecté le caractère intégral du regretté camarade.» Un hommage des anars à un député communiste, qui l’eut cru ?
Autant de questions sur lesquelles nous ne manquerons pas de revenir tant cette amicale réunion qui s’acheva par le verre de l’amitié incite à voir plus loin. J’attendais cette réunion depuis vingt ans ; c’est en partie à cause de Renaud Jean que j’ai décidé de créer les Editions La Brochure, quand j’ai compris que Ma bien chère belle écrite en 1993 ne pouvait trouver d’éditeur. Je salue donc les courageux organisateurs qui décidèrent de soulever la chape de plomb que certains ont souhaité installer sur la tombe d’un homme qui a dû en empêcher plus d’un, de se regarder tranquillement dans la glace.
L’assemblée fut privée de la présence de deux personnes : Gérard Belloin premier biographe de Renau Jena qui, venant d’être opéré, n’a pu témoigner, et Max Lagarrigue retenu par ses obligations. Rappelons les livres dont ils furent les auteurs : Belloin publia Renaud Jean, le tribun des paysans, Editions de L’Atelier, 1993, et Max Lagarrigue, Renaud Jean Carnets d’un paysan député communiste, éditions atlantica, 2001.