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la photo de Renaud Jean présentée à la réunion de Samazan le 24 avril
Dans un livre paru en 2001[1] autour de textes de Renaud Jean[2], Max Lagarrigue propose tout au long de ses présentations du député communiste, un parallèle avec José Bové. Huit ans après, au vu du parcours politique de José Bové, il me paraît fondamental de se pencher à nouveau sur cet anachronisme significatif, pour tenter de mieux cerner notre époque. D’autant que la première partie du livre, d’abord publiée en 1998 par la revue Communisme chère à Stéphane Courtois ne faisait pas la moindre référence au leader paysan qui, il est vrai n’était pas encore très médiatique. Les observations que je propose, à posteriori, ne visent pas l’auteur du livre que je connais bien, Tarn-et-Garonnais qu’il est comme moi, mais un débat social à l’intérêt très actuel.
Dès le dos de couverture du livre, nous lisons : « Originaire d’un village des coteaux de la Garonne, Renaud Jean a su, avant José Bové, vivifier les campagnes d’un vent de révolte. »
Le lecteur peut penser qu’il s’agit là d’une opération classique de communication pour attirer quelques lecteurs. Or, dès l’introduction, après une présentation du paysage agricole de 2001, le premier nom qui apparaît n’est pas celui de Renaud Jean mais celui de José Bové : « C’est sur ce terreau que s’enracine la popularité de José Bové. » Plus loin, par la plume de l’auteur, José Bové nous apporte Renaud Jean sur un plateau : « Ces méthodes d’action [de José Bové] nous rappellent celles qu’utilisait 80 ans plus tôt Renaud Jean celui qu’on appelait le « tribun des paysans ». Comme lui, José Bové réussit dans l’action par l’intermédiaire d’une organisation syndicale… ». Et nous voici donc parti pour l’histoire de Renaud Jean.
Après la présentation, nous bénéficions des écrits de Renaud Jean sauf que les habits de José Bové continuent de les encadrer avec cependant une différence : cette fois c’est la description de Renaud Jean qui se termine par celle de José Bové : « Le récit testament de Renaud Jean signe le passé d’une illusion de l’agriculture française. Un passé qui continue à faire des émules avec la Confédération paysanne et son leader « charismatique » José Bové. Si le combat paysan s’est déplacé d’une agriculture quantitative à une production bio et soucieuse de l’occupation harmonieuse des hommes et de l’espace, on pourra tout de même s’étonner des nombreuses similitudes d’action et de pensée de ces deux leaders : Renaud Jean et José Bové. En dehors du lieu, moins surprenant qu’il n’y paraît, le discours de José Bové à la dernière fête de l’Humanité est significatif : « Les paysans se battent pour l’accès à la terre, mais pas pour la propriété privée. » Cette épitaphe bovétiste rappelle pour beaucoup le slogan que lança Renaud Jean dans les années 20 : « La terre à ceux qui la travaillent. » » (p. 167)
Le livre n’ayant pas de conclusion l’encadrement des textes de Renaud Jean s’arrête là.
En février 2000 donc au moment où Max Lagarrigue termine son travail, Paul Ariès et Christian Terras publient chez Golias, un petit livre d’entretiens avec José Bové[3]. Quand on lui demande un historique schématique du syndicalisme paysan, il fait référence aux Bretons et particulièrement à Bernard Lambert. Rien sur Renaud Jean ce qui n’est pas étonnant vu qu’il précise : « Je suis un anarcho-syndicaliste. Je suis plus proche de Bakounine que de Marx. » Et voici la question qui tue, celle qui va nous conduire au cœur du faux rapport Renaud Jean/José Bové (question en l’an 2000 je rappelle) :
« Question : José Bové candidat aux présidentielles des exclus et des sans-voix, est-ce plausible ?
Réponse : Aujourd’hui, on s’inscrit dans une illusion politique. Le seul rôle de la politique devient la gestion de l’appareil d’Etat. L’Etat comme l’économie impose sa « logique lourde ». Les politiques en tant que tels se sont inscrits dans une logique de gestionnaires. Ils ne transforment pas la société, dans la mesure où ils ne remettent pas en cause ses fondements : l’Etat et l’économie. A partir de là, la course au pouvoir ne change pas radicalement grand chose. L’alternance ne modifie pas la logique globale de l’Etat et de l’économie. L’exemple du nucléaire résume bien cette unanimité. Aussi, je pense qu’aujourd’hui, s’inscrire dans le débat politique, pour être acteur de transformations ou de prises de conscience, est un mauvais calcul. Les choses changent quand la contrainte vient de l’extérieur. Le changement vient d’une nécessité à faire changer les choses, pas de la volonté politique. Pour peser, il faut se situer à côté du système politicien. C’est peut-être une vision pessimiste… Personnellement je me définis comme un « pessimiste actif ». Pour qu’une action soit efficace, elle doit également s’ancrer dans une histoire et avoir un sens. »
Nous savons à présent qu’après cette déclaration, petit à petit José Bové va entrer en politique. Pas seulement parce qu’il se montrera à la fête de l’Huma en plusieurs occasions. En 2003, il annonce qu’il abandonne son rôle de porte-parole de la Confédération paysanne. Aussitôt les journalistes lui demandent, comme Paul Ariès en 2000, s’il sera candidat à la présidentielle. Il dit que non mais il s’y prépare en fait. En 2004, aux élections régionales, il décide de soutenir publiquement le PCF en Ile-de-France et Georges Frèche en Languedoc Roussillon, prenant soin de ne rien dire dans sa propre région, Midi-Pyrénées, où les militants découvrent qu’en juin 2004 il soutient le Vert Gérard Onesta (fier partisan du OUI au TCE alors que Bové disait déjà NON), un candidat qui annonce sa dernière candidature à ce poste. Comment ne pas imaginer qu’il y a déjà entente avec José Bové pour lui laisser la place en 2009 ? De toute façon, par la suite, il fait tout pour devenir un candidat « unitaire » à la présidentielle. Résultat : il sera un candidat en plus, un candidat que pendant quelques semaines j’ai soutenu dans le cadre de conditions critiques affichées publiquement (voir site internet Kinocks). Son entente avec Daniel Cohn-Bendit, lui aussi un ancien anarcho-syndicaliste, qui va faire de Bové un député, est la signature finale d’un parcours politique lamentable.
En 2003, pour préparer sa carrière politique José Bové aurait pu appeler à la création d’une ORGANISATION politique. Il n’en fit rien car il a toujours considéré que les médias valent plus que les militants. Il s’est servi de la Confédération paysanne plus qu’il ne l’a servi. Inversement, Renaud Jean plaça toujours l’intérêt collectif (le syndicat ou le parti) au-dessus de l’intérêt personnel. Avec Bové nous avons la vérification que la méfiance envers les organisations qui est au cœur de sa philosophie, est ensuite la garantie des dérives politiciennes les plus féroces et qu’à être le jouet des médias, il se soumet à leur pouvoir.
Bové passe de la lutte syndicale à la lutte politique. Inversement Renaud Jean s’activa d’un même mouvement sur le plan syndical ET politique et ça, tout au long de sa vie, une originalité du personnage car dans son milieu communiste, le combat politique était placé nettement au-dessus du combat syndical.
Nous pourrions cependant établir un parallèle surprenant entre les deux leaders : un lien avec l’anarchisme sauf que pour Bové c’est le masque qui annonce ses dérives, quand chez Renaud Jean c’est une façon de penser qui lui permet d’unir indépendance d’esprit, et engagement collectif marxiste.
Plus fondamentalement, l’évolution sociale ne permet plus des similitudes entre les combats paysans d’hier et d’aujourd’hui. C’est comme si on disait que le retour du feu de cheminée dans les maisons, c’est le retour au feu de cheminée d’hier, or aujourd’hui c’est seulement un chauffage d’appoint pour ceux qui en ont les moyens, quand hier c’était le chauffage de base de ceux qui n’avaient rien. Renaud Jean a vécu la fin de l’ère où de générations en générations l’intelligence paysanne était le seul héritage qui circulait entre les couples de travailleurs de la terre. José Bové inaugure l’ère où les paysans sont contraints, comme tous les citoyens, d’inventer le présent chaque matin, sous le triste contrôle des maîtres des médias qui sont les maîtres du monde. L’immense et original apport de Renaud Jean et Isabelle Mendès, permet d’apporter un témoignage sincère sur cette mutation culturelle de fond, ce qui fait que, son héritage, faute de descendance directe, il le confia à la SOCIETE : sa maison alla à sa commune, et ses papiers ordonnés, témoins de ses combats au sens large, aux archives publiques. Parmi ces dossiers, rien par exemple n’a été utilisé de son action à la FNSEA des années 50. Comme si, Renaud Jean perdant son poste de député, disparaissait ! Pour moi, l’hommage premier c’est son action même à la mairie de Samazan.
De Renaud Jean, j’ai retenu plusieurs leçons dont celle-ci que je cite pour conclure : privilégier les apparences est inutile pour analyser le passé, sauf à retenir du passé, les simples apparences qui feront toujours le bonheur de toutes les propagandes !
25-04-2009 Jean-Paul Damaggio
[1] Max Lagarrigue, Renaud Jean, Carnets d’un paysan député communiste, Atlantica, 2001
[2] Renaud Jean, 1887-1961, élu député communiste en 1920, 1924, 1932, 1936. En 1945 la direction du PCF l’interdit de tout mandat national et il reste donc seulement maire de Samazan et conseiller général de son canton.
[3] José Bové la révolte d’un paysan, Paul Ariès Christian Terras, Editions Golias, février 2000