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Sur le rendez-vous de 2001, à propos de 1851

« En soulevant la lourde pierre d’oubli, quelque chose d’inclassable a germé au moment de la commémoration [de 1851], comme si on se mettait à penser que tout a changé depuis, mais que ça continue... Comme si, pendant quelques instants, on retrouvait dans sa pureté un élan initial dont, de génération en génération, les péripéties historiques ont miné la Vertu. »

René MERLE

http://www.rene-merle.com/article.php3?id_article=568

 

 

Sur le rendez-vous de 2001, à propos de 1851

 

Je souhaite reprendre au point de sa conclusion, les réflexions que René Merle a souhaité écrire, suite à l’action autour de la commémoration du coup d’Etat de 1851, suscitée par l’association 1851-2001, devenue depuis « 1851 ».

En 2001, la gauche était au pouvoir et le souvenir de 1981 était nettement plus proche que celui de 1851. Aujourd’hui, Sarkozy est au pouvoir et le souvenir de 1851 semble devenir plus proche que l’éphémère page de 1981 tournée depuis longtemps.

Quand René écrit : « comme si on se mettait à penser que tout a changé depuis, mais que ça continue… » comment ne pas s’interroger sur les habits napoléoniens juste ou injustes avec lesquels, même la presse étrangère, habille aujourd’hui notre président ? Et si le travail (historique et commémoratif) autour de 1851, même limité, avait poussé vers cette prise de conscience ? Mais sous la répétition, un élan initial ?

 

La répétition d’abord

René Merle revient tout d’abord sur cette question du drapeau, typique des références qui vont et viennent à travers l’histoire (jusqu’aux révolutions « orange ») et qui en 2001 ne le laissèrent pas indemne. Puis il entre dans le récit de l’expérience associative.

Il me semble important de noter que la commémoration organisée fut préparée bien avant l’événement et je pense que cet effort d’anticipation a été la clef de l’élan populaire des rencontres organisées. Dans cet effort, au même titre que les autres fondateurs de l’association René a eu sa part. Au cours d’un passage chez lui, (en décembre 1996, il me semble), j’eus le plaisir de découvrir un manuscrit presque achevé Gentil n’a qu’un œil, publié seulement en 2003 aux Editions de la Courtine, qui constitue un des axes de cette anticipation.

Le héros du roman, Rambaud, entreprend un voyage à l’automne 1850 dans un Sud-Est où René Merle voyage depuis tant d’années et bien sûr plus particulièrement pour la commémoration de 1851. Les deux chemins sont totalement différents par leur but, leur effet, leur construction. Ils nous interrogent cependant sur « la répétition dans l’histoire » et je n’y suis peut-être sensible que parce que je tente d’étudier cette question en ce moment.

«J’ai été baptisé une troisième fois ce 19 septembre 1850… ». Le hasard a fait que Rambaud revient à la vie en trois occasions. Il s’agit là d’une répétition de fond mais il en est des tas d’autres plus ordinaires : comme le plaisir de revenir voir le paysage de son enfance.

La répétition pour aller directement au cœur du sujet nous la trouvons ici : « Il y a eu la révolution religieuse avec la Réforme, la révolution politique avec la Grande république, il fallait maintenant la révolution sociale… ».

 

Face à la répétition, Rambaud ayant été instituteur se souvient « qu’il apportait un savoir à des enfants dont le destin était tracé ». Pendant des décennies, le fils de paysan devenait fils de paysan, comme le fils de noble devenait fils de noble, et il s’agissait là d’une répétition du même, alors que le capitalisme en 1851 (et de manière plus achevée en 2001) commençait à imposer la répétition du changement ! L’ère de la machine à vapeur allait changer le fils de paysan en fonctionnaire ou en ouvrier, et de l’exploitation féodale on allait passer à l’exploitation capitaliste.

 

Suis-je loin de 1851 et sa commémoration ? Non si on se souvient que Marx se servit de cette époque 1848-1851 (république, montagnard, coup d’état, Napoléon) pour indiquer que l’histoire se répète de tragédie en comédie, la tragédie c’est la révolution qui accomplit la tâche de son époque, la comédie c’est la révolution qui singe la précédente faute de pouvoir réaliser celle de son temps. En histoire, la répétition n’est donc pas une mécanique, une roue qui tourne, c’est la relation entre la révolution objective (celle dictée par l’évolution de l’heure) et la révolution subjective (celle que les hommes réalisent en lien avec le possible). Or cette répétition sous forme de comédie, est-ce seulement peine perdue ? Ne peut-elle porter un nouvel élan, un germe de futur ? La chape de l’oubli n’est-elle pas justement une petite preuve qu’il fallait ensevelir cet élan initial ? René Merle fait référence au début à une de mes constatations : contrairement à ce qu’on apprenait dans l’école de la république, les républiques ne s’engendrent pas les unes, les autres, leurs victoires devenant inévitables, suivant un sens immanquablement progressiste de la trajectoire humaine. L’histoire de France étant autant l’histoire des républiques que celle des coups d’Etat,  toute la question est de savoir comment on passe de l’une à l’autre pour déterminer aujourd’hui la nature de la révolution possible en notre temps.

 

L’élan perdu aussi

L’élan de la Seconde république qui s’acheva en cette double face (le coup d’Etat et la riposte populaire) je l’ai doublement perçu dans les traces de l’événement et dans les réactions qu’il suscite même si elles restent faibles. Encore en 2008, invité deux fois à parler du tournant de 1851, à Moissac et à Bourret, une ville et un village (compte-rendu sur le site des Editions La Brochure), j’ai vérifié très exactement ce qu’explique René Merle : une fois l’oubli levé, les questions d’hier deviennent les questions d’aujourd’hui mais faut-il encore que le simple citoyen puisse être présent. En effet, la publication en 2009, du témoignage de Victor Hugo sur un proscrit de Moissac n’a fait l’objet d’aucune présentation dans la presse locale et a donc du mal à croiser le questionnement populaire.

De quel élan s’agit-il ? Celui que le Rambaud du Gentil n’a qu’un œil cherche à rencontrer. Elan démocratique, élan culturel, élan social. Au cœur d’une société d’indépendants économiques (petits artisans, petits paysans, médecins etc.) de personnes plus ou moins mobiles, la soif de la liberté s’abreuve à la source de l’émancipation humaine. La forme prise par cet élan ne ressurgira pas avec la même force avec la Troisième République car socialement ces forces indépendantes verront leur place diminuée. L’histoire des engagements politiques des médecins serait éclairante. Ou autre exemple : pour les ouvriers de Mazamet, encore en 1851, république et révolte sociale ne font qu’un, mais quarante ans plus tard, quand ils découvriront que la République est confisquée par leurs patrons protestants, ils deviendront conservateurs en politique tout en restant en pointe sur le terrain du combat social.

Cet élan est encore plus marquant quant au rapport entre culture populaire et culture savante : sous la Seconde République la culture peut aller de l’une à l’autre, mais sous la Troisième République la culture savante se placera nettement au-dessus de la culture populaire rangée dans les vestiges du passé. Or aujourd’hui, cette question comme tant d’autres revient au premier plan : unir combat social et politique, unir cultures et peuples.

De tout ceci, et ce n’est pas du pessimisme, j’ai acquis la conviction que les vaincus (le Rambaud du roman de Merle) restent les vaincus, une autre répétition de l’histoire qui ne signifie pas que les vaincus ne font pas, eux aussi l’histoire, simplement il suffit d’assumer sa fonction : assurer le passage du témoin entre générations écrasées, pour aller vers une idée neuve du bonheur, une idée capable de s’appuyer sur des vertus consistantes. Je défends par exemple la dignité de la soupe contre les tenants de l’expression « aller à la soupe », expression qui ne peut faire le bonheur des arrivistes qui vont plutôt à Canossa.

Le récit de l’expérience faite par René Merle nous renvoie à son roman comme le roman nous renvoie au présent. Il ne suffira pas d’analyser le cas de Sarkoléon pour que vive sous une forme actuelle l’idéal perdu car, pour tout dire, je pense même qu’habiller Sarkozy en Napoléon c’est lui faciliter la tâche !

09-03-2009 Jean-Paul Damaggio

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