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Femmes en révolution, Montauban, (II)

 

A la fin du très beau livre de Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses, les femmes du peuple de Paris pendant la révolution française, j’avais écrit le titre d’un projet de livre : Vivre et agir au féminin pendant la révolution à Montauban, 1789,1799. Je sais à présent que ce livre ne verra jamais le jour, aussi je publie ce chapitre en espérant que d’autres prendront le relais car le sujet mérite un bel effort. 09-03-2009 JP Damaggio

article précédent : http://la-brochure.over-blog.com/article-30082448.html 

DES FEMMES DANS LA REVOLUTION (1789-1794)

Vues par des femmes (II)

 

Avec un peu de chance, je peux compléter cette description par quelques paroles de femmes.

Le 10 Août 1793 comme dans beaucoup de villes de France une grande fête est organisée à Montauban. Voici les propos tenus par la citoyenne Negre:

"Je viens t'offrir [pour Baudot) au nom du peuple une couronne de chêne. Elle sera pour toi et tes collègues de la Montagne qui avez donné à la France une constitution [il s'agit de celle de 1793] vraiment républicaine. Ce présent est simple et c'est un gage de notre sincère reconnaissance et dis à la Convention que le jour que tu l’as reçu le peuple jura sur l’autel de la Patrie de s’ensevelir sous ses ruines plutôt que de voir périr la liberté et l’égalité."

Je vois derrière cette scène, l’image que j'ai en ce moment sous les yeux : celle d’une beauté féminine remettant à Bernard Hinault son trophée pour sa victoire au Tour de France.

Quelle injuste transposition historique allez vous me répondre ! Comme toute transposition historique est injuste, vous avez raison !

Il ne fait aucun doute que Marthe Nègre fut choisie pour ses qualités patriotiques et non pour son physique. De son côté Baudot refusa cette couronne car c'est au peuple seul qu'il fallait la destiner, lui et ses collègues n'étant que les exécutants de sa volonté.

Mais le 10 Août un autre texte sur le sujet attira mon attention:

"0 Braves, 0 Vertueux sans-culottes vous n'avez pu voir sans douleur le nombre de citoyennes, femmes vaines et orgueilleuses à qui l'honorable qualification de citoyennes donne des vapeurs et des spasmes. Vous, femmes dont les auteurs étaient comme nos sans-culottes, et en avaient la simplicité et la sagesse, vous, femmes pour qui les distinctions sont un élément nécessaire à votre existence, vous femmes, qui ne cessez d'insulter à notre misère par un luxe scandaleux, par tous les raffinements de la toilette, vous qui voulez en vain suppléer les costumes de baladine par des grâces factices, les grâces simples et naïves que la nature vous a accordé ; formez une caste particulière ! gardez, idolâtrez vos richesses et votre orgueil, principe de tous les vices ! Nous garderons et nous idolâtrerons notre pauvreté et notre vertu."

Visiblement chez les filles de nos simples et sages sans-culottes le costume égalité et le tutoiement ne font pas fortune surtout à la sauce masculine. La femme serait-elle aspirée par le modèle de vie de la haute-bourgeoisie ?

Ce phénomène de "la toilette" féminine avait déjà fait l’objet d'un débat à la société populaire du temps où Jeanbon Saint-André s’y trouvait encore. C’était le 8 Septembre 1792 et une proposition avait été émise comme quoi toutes les citoyennes devaient porter le bonnet rouge. Après l’intervention de beaucoup d'orateurs, Jeanbon Saint-André déclara

"Puisque nous sommes dans l’empire de la liberté, il ne faut pas contraindre le beau sexe. Il doit pouvoir continuer de s'habiller uniquement d'après son goût. Son tact, son désir de nous plaire, aidé en cela de leurs miroirs, savent, mille fois mieux que nous mêmes, choisir ce qui leur est le plus avantageux pour y réussir. Une mouche à droite, une à gauche, plus basse aux unes qu'aux autres, et des coiffures toujours élégantes mais toujours changeantes à l’infini, valent beaucoup mieux que tout ce que nous saurions leur dicter."

Jeanbon Saint-André aurait-il tenu le même langage un an après ? J'indique en passant que cette citation ne se trouve pas dans le registre de délibérations de la société. On peut ainsi mesurer l’écart entre le contenu du registre et le déroulement de la réunion vécu par un citoyen. Il s'agit en effet de propos repris des notes de Bosquet déjà mentionnées.

 

Tout nous incite depuis le début de ce chapitre à aller voir les femmes du côté de la contre-révolution. On les accuse, par exemple, d'avoir été à l’origine du rassemblement contre-révolutionnaire du 10 Mai 1790 et encore en 1791 alors que Madame Bruté dirige "la société des amies de la constitution" (registre 24/9/1791) tout le monde constate ce que dit son mari :

"C'est enfin à l’opposition actuelle du sexe faible, timide et facile à persuader -dont le plus grand nombre est respectable par les moeurs et par la foi, et estimable par les soins et les peines inséparables du titre de mère et d'institutrice de leurs enfants, et aussi par ces qualités aimables qu'elles savent si bien employer pour adoucir les amertumes de notre vie- qu'il faut attribuer les mouvements et les effets de la haine et de la division qui règnent dans les familles entre les hommes et leurs épouses, les pères et leurs enfants, les frères et les soeurs et même entre les anciens amis. La plus grande partie de ces personnes ont été égarées et conduites par des scrupules superstitieux dans les voies obscures du fanatisme. On les a portées à résister publiquement à la soumission qu'elles doivent aux lois de l’Etat et aux conseils de ces pasteurs patriotes qui honorent le christianisme par leurs vertus et par leur zèle."

 

Ces paroles du bourgeois Bruté, futur feuillant, sont instructives à plusieurs titres, mais vous vous en étiez si bien aperçu que sans transition, je vous donne cette opinion « moderne » de Françoise Kermina sur le Saint-Just de 1790 :

"Aussi se rabat-il comme tous les réformistes timorés sur des modifications faciles, que tout le monde en outre suggère, comme le sort des femmes et celui des bâtards. Le féminisme était fort à la mode, surtout après la publication en Juillet 1790 de l’Essai sur l’admission des femmes aux droits de Cité de Condorcet. Cependant pour Saint-Just la femme n’est pas un partenaire à part entière."

Ou je ne sais pas ce qu'est la mode, ou je comprends mal le féminisme !...

Et en avant-première du chapitre sur les sans-culottes de Verdun sur Garonne, j'indique que là aussi les femmes y apparaissent avec une image très contre-révolutionnaire. La première réunion du comité de surveillance porte sur une femme "qui ne cessait de pervertir 1'esprit public dans son quartier" puis on annonce qu'une autre a dit qu'au retour des aristocrates "avant de couper la tête aux républicains on leur arracherait les ongles avec des pincettes" (preuve de l’existence des pincettes). Quant à d'autres qui sont des détenues, elles osent demander l’accès au jardin de la maison de réclusion ! Le gardien, véritable sans-culotte, leur répondit que cette maison là n'était pas une maison de plaisir. Comme il arrivait souvent, le procureur de la commune se montra moins sévère que les hommes du peuple, et dans ce cas il donna satisfaction aux femmes. Bouquet final : les femmes furent même dénoncées pour faction entreprise en vue de pervertir l’esprit des malades de l’hôpital. A Verdun ce sont les seules mentions des femmes dans la société populaire et au comite.

Quand un responsable du comité de Montauban s'adresse au conseil général de la commune de Puylagarde il juge bon d'écrire :

" 8 des 4 fanatiques femelles que vous nous avez envoyées [en prison) disent n'avoir aucune vivre pour subsister et demandent le pain de la Nation. Comme il ne faut pas le prodiguer et que d'ailleurs nous ne connaissons pas les facultés de ces individus, nous vous prions de vouloir nous dire s'ils peuvent se nourrir à leurs dépens."

 

Voici maintenant l’évocation d'un texte de 1792 un des rares textes de femmes imprimé par les soins de la société populaire. Ce texte parle de la paix et de la guerre, terrain ou les hommes ont toujours attendu les femmes au tournant.

"Les vrais citoyennes du Fg Saint-Antoine, qui partagent avec tous les vrais amis de la constitution le noble enthousiasme qu'elle excite dans toutes les âmes dignes de ses bienfaits, viennent lui rendre hommage dans le sanctuaire de la liberté. C'est à vous, messieurs, que nous devons cette admirable métamorphose qui vient de changer le Peuple esclave en une Nation libre ; c'est à votre courage que nous devons la conquête de notre liberté et c'est par le secours de vos lumières que nous voyons ses progrès s'étendre avec rapidité sur toutes les classes, sur tous les âges et sur tous les sexes. Assez sages pour ne pas franchir nos limites, nous ne venons pas déployer à vos yeux des prétentions ridicules et vous offrir de partager vos travaux, nous nous jugeons sans prétention, et nous sentons parfaitement que nos forces et nos lumières ne nous permettent pas de marcher avec vous, d’un pas égal, dans votre illustre et pénible carrière ; mais ce que nous sentons bien, c'est que nous brûlons comme vous, d'amour pour la patrie, et que nous lui ferons, avec un courage égal au vôtre, les sacrifices les plus grands.

Oui Messieurs, si jamais notre constitution est attaquée, si jamais nos pères, nos époux, nos frères, nos enfants sont appelés à la défendre, vous ne nous verrez pas employer les cris, les pleurs pour les retenir dans nos bras, c'est de nos mains qu'ils recevront leurs épées et si quelqu'un de nos vertueux citoyens meurt en combattant pour la patrie, nous trouverons notre consolation dans la gloire des vainqueurs. Mais si par un affreux destin nos ennemis venaient à triompher, certaines qu'il ne respirerait plus un seul ami de la constitution, bien loin de fléchir sous les fers de nos tyrans, nous, jurons de les combattre jusques à extinction, de les forcer à nous donner la mort pour nous épargner le supplice éternel de voir à nos côtés des monstres fumants du sang de nos frères. Recevez donc monsieur le président, cette pique garant de notre serment ; permettez aussi que ce drapeau trouve place à côté de celui des Amis de la Constitution comme le gage de notre amour pour elle et de notre estime pour ses défenseurs".

A la lecture de ce discours vous comprenez qu'il ait été largement diffusé. Vous comprenez peut-être moins bien que beaucoup de bourgeois en âge de partir choisirent au moment décisif d'acheter un remplaçant.

Vais je terminer ce chapitre sans évoquer la féministe montalbanaise de Paris : Olympe de Gouges ?

Pour les nécessités de sa pièce de théâtre André Benedetto la fit passer à Montauban au moment de la Révolution mais non seulement elle n'y passa guère mais de plus, jamais elle n’est mentionné à la société populaire. Qui à Montauban prêta attention à son nom dans la liste des guillotinés du 3 Novembre 1793 ?

On peut penser que la société féminine de 1791 parla de sa déclaration des droits de la femme. On peut penser que dans le local de couture obtenu en 1794 on ne faisait pas uniquement de la couture mais, pensez toujours et il restera à trouver des preuves !

Revenons à la parole masculine. Marthe Nègre, à la fête du 10 Août, s'était adressée à Baudot, représentant en mission, et un orateur sans-culotte avait répondu que les femmes devaient avoir une tenue sans-culotte. Si Baudot ne s'exprima pas sur le sujet à la lecture de ses écrits ultérieurs on retrouve quelques similitudes avec le texte de 1793 sur la toilette :

"En France les femmes sont trop parées dans les grands cercles, à la cour, au spectacle. Des ornements simples de bon goût servent sans doute à ajouter aux grâces des personnes et du maintien, mais du moment où l’on dépasse une certaine limite la parure devient ce qui fait oublier la personne au lieu de servir à l’embellir."

Si avec des années de recul Baudot admet un peu d'ornement on peut penser qu'en 1793 c'est lui qui suggéra à ses amis sans-culottes d'intervenir pour inciter les femmes à la tenue égalitaire.

Il fait ces remarques en comparaison avec le statut de la femme américaine (Baudot ayant toujours gardé ses idées dantonistes dut voyager beaucoup avant de pouvoir revenir s'enterrer dans un coin de France) :

"Après tout, peut-il y avoir une preuve plus noble et plus convaincante d'un haut degré de civilisation que ce respect du fort pour le faible ?"

Et qu'elle était, au USA, cette preuve ? 90%, des mariages s'y font sur de simples rapports de goût et sans autre considération. Et pour parachever ce respect du fort pour le faible il avait aussi remarqué qu'aux USA les femmes étaient très souvent dispensées de travailler.

Le hasard m'ayant fait lire cet extrait des Révolutions de Paris n°213 je vous le livre aussi

"Citoyennes, soyez filles honnêtes et laborieuses, épouses tendres et pudiques, mères sages et vous serez bonnes patriotes. Le vrai patriotisme consiste à remplir ses devoirs et à faire valoir ... Porter le bonnet et la pique, le pantalon et le pistolet... laissez cela aux hommes nés pour vous protéger et vous rendre heureuses."

 

Mais enfin, il y avait bien des femmes sans-culottes ? Victoire ! le 8 Ventôse le registre nous apprend que c’est la femme Despax, concierge de la société cordonnier et sans-culotte connu, qui contrôle les entrées dans la salle de la société… du côté femme.

Celui-qui-sait-avant-d'apprendre m'avait prévenu :

"En traitant un tel sujet tu t'enfonceras inévitablement dans la futilité et tout ton travail s'en trouvera perverti".

J'aimerai tant que ses craintes se soient réalisées...Malheureusement il n’est plus là pour me confirmer son diagnostic.

 

Document final : Discours du 14 juillet 1791 des Dames de la Halle de la ville de Montauban :

« Dans ce jour auguste et solennel souffrez que nous élevions notre voix au milieu de vous, pour vous exprimer les sentiments qui nous animent. Comme tous les Français nous devons obéissance à la loi, respect à toutes les autorités établies par elle, amour et bienveillance à nos Concitoyens.

Si plusieurs de nous ont pu s'écarter de léurs devoirs, elles reconnaissent leur erreur. Egarées par des conseils perfides, alarmées par des craintes superstitieuses, dupes des privilégiés, qui. cachaient leur fourberie et leur rage sous le voile imposant des intérêts du ciel, nos mains ont pu être un moment criminelles ; mais aujourd'hui que plus éclairées nous avons appris que le vrai bonheur consiste à vivre en paix à l’ombre des lois protectrices que nous devons à la sagesse de nos représentants, nous abjurons hautement toute opinion contraire à la constitution; nous voulons désormais ne vivre que pour elle ; et nous mourrons s'il le faut pour lui rester fidèles.

Que ce jour soit pour nous l’époque du retour de votre amitié ! Citoyens généreux et bienfaisants, songez que les amis de la patrie le sont aussi de l’humanité, et pour première preuve de votre indulgence envers nous, recevez le serment que nous prêtons sur cet autel :

Nous jurons d'être fidèles à la Nation et à la Loi ; de ne reconnaître d'autres autorités que celles qui sont ou qui à l’avenir seront établies par l’Assemblée Nationale, et d'être soumises à tous ses décrets ; de ne rien faire, de ne rien dire qui puisse porter atteinte à la constitution ; de travailler au contraire de tout notre pouvoir à l’affermir, et de faire les plus grands efforts pour dessiller les yeux de celles de nos compagnes qui pourraient être encore retenues par un reste de préjugé, de vivre paisiblement occupées des travaux de notre état, et d'éloigner à jamais de nous tout ce qui tendrait à altérer la tranquillité publique.

(A Montauban Chez Fontanel, Imprimeur de la société des Amis de la Constitution 1791)

(source bibliothèque Forestié )

 

Jean-Paul Damaggio, Les sans-culottes Montauban-Verdun 1793-1794, auto édité, juin 1987

Pour les sources je renvoie à l’ouvrage. Comme je l’écrivais alors, je reste à la disposition de toutes personne souhaitant recevoir des précisions.

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