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Ahmed Djebbar dans la chaîne des maths

Parmi les activités de la Fête à Fermat qui s’est tenue à Beaumont le 27 mars, voici mon compte-rendu d’une des conférences, celle d’Ahmed Djebbar professeur d’histoire des maths à l’université de Lille 1 qui fut ministre de l’éducation en Algérie de juillet 1992 à avril 1994, après avoir été conseiller du président assassiné : Mohamed Boudiaf.

Sur la photo Djebbar est à gauche après avoir dédicacé un livre à un ami sur la droite de la photo.

 

Ahmed Djebbar dans la chaîne des maths

 

Le mot « chaîne » ici risque de s’interpréter aussitôt comme « la dictature des maths » alors qu’il faut comprendre exactement le contraire : Fermat par exemple est un grand personnage par lui-même en tant qu’acteur dans l’enchaînement des découvertes mathématiques. La démonstration d’Ahmed Djebbar, historien passionné de l’histoire des sciences, a été de ce point de vue totalement libératrice en montrant que cette histoire n’a rien de mécanique, de fatal.
En partant de l’histoire arabe des mathématiques, le public a pu observer comment il était regrettable de l’ignorer, pour saisir cet enchaînement, regrettable à Beaumont comme ailleurs. Des chercheurs des pays musulmans prétendent expliquer de manière idéologique que la nature de la langue permet seulement d’exprimer l’algèbre, et non le raisonnement analytique, alors qu’au contraire l’étude globale conduite par Djebbar démontre que partout se posent les mêmes problèmes, dans le même esprit, et que partout naissent des réponses, qu’il y a des coupures dans l’enchaînement, si bien que Fermat va redécouvrir des nombres déjà approchés des siècles avant sans qu’il le sache, d’où cette constatation de l’universel qui fait l’histoire des nombres et des maths en général. Bien sûr, cet universel a aussi une lecture idéologique en Europe où certains voudraient qu’universel rime seulement avec européen.

 

Le côté très pédagogique et très amusant de l’exposé de l’orateur tient au fait, me semble-t-il, qu’il montre en permanence que cette chaîne articule parfaitement mathématique appliquée et mathématique pure (à l’inverse du film de la veille qui semblait opposer les deux). Pour joindre le geste à la parole, il se croise les doigts de se deux mains comme nous pourrions les croiser pour dire aussi que s’engendrent ainsi culture populaire et culture savante (vive la dialectique). Passer d’une nécessité en matière de récitation de cinq prières à la découverte d’une loi mathématique, passer d’une nécessité en matière d’expansion de la langue arabe à des travaux mathématiques passionnants, c’est dire aux gouvernants d’aujourd’hui que financer la recherche pure est un impératif, les retombées de la recherche pouvant se produire des années après sans qu’on sache comment… et Ahmed Djebbar le dit explicitement.

 

A écouter, je vérifiais pour moi-même qu’il n’y a pas plus politique que l’histoire des mathématiques : la fascination pour les nombres pouvant servir soit à mesurer la superficie d’un champ, soit à y voir la marque de Dieu. Djebbar donne l’exemple du carré magique (l’expression dit bien l’alliance entre les deux phénomènes : carré c’est clair ; magique c’est mystique) qu’autrefois on plaçait sur le ventre des femmes pour assurer des accouchements sans douleur !

J’appelle aussi politique une observation au sujet d’une théorie de départ liée à la langue (voyelle mue : 0 ; voyelle inerte : 1) qui donne des résultats impressionnants sur le passage au sens des mots mais qui ne marche pas pour tous les mots, en conséquence des théoriciens peuvent être tentés de dire que ce n’est pas la théorie qui a des exceptions, mais les exceptions qui n’entrent pas dans la théorie qui devient alors « la dictature des maths ».

 

En bref, l’histoire qui se déroule à nos oreilles, à travers les siècles, sous le fleuve de paroles d’Ahmed, paraît fabuleuse en faisant se croiser grecs, indiens, chinois, arabes, européens, tout en nous laissant les pieds sur terre. Et si on ajoutait à l’histoire l’étude comparative avec celle de nos frères les mayas qui furent à l’écart de toute cette histoire pendant des siècles que d’émerveillements supplémentaires ! Mais insistons avec Djebbar : pour trouver les chaînons manquants de ses recherches (il en a mentionné un), pour élargir encore, l’Etat doit financer les chercheurs. Peut-être aimerais-je discuter son commentaire sur les lames de fond de l’océan chères à Fernand Braudel qui font plus l’histoire que l’écume des vagues. Pour moi, là aussi la dialectique joue son jeu… mais bon, renvoyons d’abord aux livres du conférencier, c’est déjà beaucoup. 29-03-2009 Jean-Paul Damaggio

Livres parus :

en 2001 collection Points, Une historie de la science arabe, entretiens avec Jean Rosmorduc.

En 2005 chez Vuibert, L’algèbre arabe, genèse d’un art

En 2005, chez Pommier, l’âge d’or des sciences arabes.

En 2006 chez Hachette édition, avec Gohau Gabriel, Pour l’histoire des sciences et de techniques.

En 2006, chez Bayard jeunesse, avec Anne Blanchard, et les calligraphies de Lassaâd Matoui, Lez grand livre des sciences et inventions arabes.

En 2009, au Pommier, Les découvertes en pays d’Islam (épuisé).

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