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Jaurès face au pape 13 septembre 1906 (V)

Pour poursuivre notre publication d'articles de Jaurès en voici un où il se trompe sur toute la ligne en sous-estimant la riposte papale. Mais faudrait-il analyser plus largement une histoire qui dura jusqu'en 1924 !

Jeudi 13 septembre 1906

SOLUTIONS SIMPLES

Le pape, par son encyclique, a joué un bien méchant tour aux évêques, aux curés et aux catholiques de France. Il leur a retiré d’un coup le bénéfice d’une loi de séparation tout à fait libérale et large, qui donnait aux croyants tout l’ancien patrimoine de l’Eglise, la jouissance gratuite, certaine et indéfinie des édifices religieux, la garantie d’association du culte constituée en conformité avec l'organisation même de ce culte, avec la discipline et le dogme ; enfin des subventions variées et prolongées aux prêtres. Tout cela, le pape l'a biffé d'un mot. Pourquoi ? Parce qu’il a peur des laïques, même les plus croyants et les plus soumis. Il suffisait à l’Eglise de transformer en associations cultuelles les conseils de fabrique actuels, épurés même des éléments qui seraient suspects au clergé. De cela même, le pape n’a pas voulu. Il n'a confiance que dans les prêtres, fortement disciplinés par les évêques, et dans les évêques, terrorisés par Rome. C'est une grande folie, et l’arrêt complet de la sève dans l’arbre sacré, qui va se dessécher à jamais.

Quand le pape eut interdit aux évêques tout recours légal aux laïques, toute association qui ne serait pas le corps même de l'Eglise, il a dit aux mêmes évêques : «Maintenant, débrouillez-vous. Cherchez une organisation qui permette de continuer le culte sans violer les lois. » C’était une dérision. C’était poser à l’épiscopat un problème insoluble et qu'on avait rendu délibérément insoluble. Aussi les évêques, en leur dernière assemblée, n’ont pu que constater leur impuissance à le résoudre. La solution qu’ils semblent avoir adopté en effet n’est qu’une apparence de solution. C’est tout à la fois une provocation grossière et un aveu de désespoir. Les évêques ont: décidé ceci : il ne sera formé ni association du culte, ni aucune association proprement dite. Il n'y aura d'autre corps que le corps de l'Eglise : les prêtres n'auront pas avec les fidèles de rapports légaux ; ils ne communiqueront qu'avec les évêques. Ils s'adresseront bien aux croyants pour leur demander des secours, des contributions, mais comme on s'adresse à une foule, sans que les souscripteurs soient admis à former une association permanente ou temporaire et à exercer le moindre contrôle sur l’emploi des fonds versés par eux. Quant aux édifices religieux, le clergé continuera à les occuper, sans demander une autorisation quelconque à l’Etat ou aux communes, propriétaires des églises. Il n'y a qu'un droit de propriété, c'est celui du clergé. C’est lui seul qui disposera des édifices religieux sans s'être mis en règle avec la loi ; sans avoir obtenu le consentement des conseils municipaux. Et maintenant, que les républicains viennent, s'ils l’osent, arracher les prêtres des églises !

Tout doux, messeigneurs ! nous ne tomberons pas dans ce piège. Vous avez déjà joué, à propos des inventaires, la comédie de la persécution. Nous ne vous donnerons pas le moindre prétexte à recommencer. S’il vous plaît de jeter le trouble et le désespoir dans de bonnes âmes, en les persuadant que la République veut supprimer le culte par la force, nous ne nous prêterons pas à ce jeu.

La loi décide que si les prêtres et les fidèles ne forment pas des associations cultuelles, conformément a la loi de 1905, les édifices religieux seront remis à la disposition de l’Etat ou des communes qui en sont propriétaires. Mais l’Etat et les communes, tout en faisant valoir leur droit de propriété, auront la sagesse de tolérer la continuation du culte. Et c'est alors que prêtres et évêques seront bien embarrassés. C'est alors qu'ils seront cruellement punis de la facilité avec laquelle ils ont subi le caprice despotique de Pie X. Le législateur, en effet, a, sans aucun recours à la violence, même légale, des armes puissantes.

D’abord, il décidera que le  service des pensions et allocations prévu par la loi de 1905 est suspendu jusqu'à ce que le clergé de France, par une décision générale, applique cette même loi. On ne peut vraiment demander à la République de continuer à pensionner ou a subventionner un clergé factieux, en révolte contre les lois les plus libérales, les plus généreuses de la République. Les prêtres perdront ainsi du coup près de trente millions cette année. Et quand ils seront obligés, pour les remplacer, de les demander aux fidèles, aux pauvres paysans, ceux-ci auront le droit de leur dire : «Pourquoi nous demandez-vous de l'argent ? Vous n’auriez pas, cette année, besoin de mes gros sous si vous aviez accepté la loi. Et puis, quel usage ferez-vous des sommes recueillies ? Vous ne voulez pas que les fidèles le sachent. Vous n'avez pas voulu admettre les laïques avec vous dans l’association du culte. Nous ne sommes pour vous que des suspects ou des ennemis. Vous n'êtes pour nous que des étrangerés groupés autour de ce souverain de Rome, qui déteste la République et la France. »

 

Et puis, tous les prêtres qui ne sont pas en règle avec le service militaire et qui ne pouvaient en être dispensés qu’à la condition d'avoir un certificat des associations cultuelles, apprendront que la République n’entend pas se laisser bafouer. Il leur restera à devenir des insoumis et à pratiquer « l’hervéisme ».

Mais croient-ils que les paysans se soulèveront pour empêcher, les jeunes prêtres de payer comme les fils du pauvre cultivateur leur dette au pays?

La condition matérielle et morale du clergé, révolté contre les lois et ne reconnaissant plus d'autre autorité que celle du pape, deviendra rapidement intolérable.

La République remettra immédiatement, aux communes les sommes rendues disponibles par la suspension des pensions et des allocations. Elle décidera, en outre, une diminution prochaine et vigoureuse de l’impôt foncier sur la terre, afin que les paysans puissent subvenir sans aucune charge nouvelle, aux frais du culte et mener une vie un peu moins rude.

Nous ne perdrons ni notre sang-froid, ni notre libéralisme. Nous avons voulu sincèrement un règlement loyal et libéral de la question religieuse, afin que l’Etat soit laïcisé sans qu'aucune conscience soit inquiétée, et afin que nous puissions donner bientôt tout notre effort au grand problème social, à l’allègement de la souffrance humaine, à l’organisation et à l'émancipation du travail. La folie du pape et la servilité des évêques ne nous feront pas dévier de cette politique ferme et sage. Je reste pleinement fidèle, pour ma part, à la pensée d’apaisement et de liberté qui s'était marquée dans toute la loi de séparation, et notamment dans cet article 4 dont la sagesse et la prévoyance saute aux yeux, puisque c’est lui qui rend inexcusable la résistance du clergé aux associations cultuelles.

Il ne reste plus à la papauté et à la minorité guerroyante de l’épiscopat qu'une espérance et une ressource c'est d'organiser sur le seuil des églises une sorte de guerre civile. Cette tactique sera déjouée. J'approuve, en ce sens, la parole de M. Clemenceau : « Aucune église ne sera fermée tant que je serai là. » Il est vrai que ce sont les communes qui, après le refus du clergé de constituer des associations cultuelles, ont la disposition des édifices religieux. Mais la plupart auront assez d'esprit politique pour ne pas brusquer les choses et pour attendre que les sanctions pécuniaires, la nécessité du soulèvement universel de l’opinion, aient amené le clergé à reconnaître et à appliquer les lois de la République. Ou si quelque municipalité se laissait emporter par un mouvement de colère et revendiquait immédiatement pour un autre usage l’édifice religieux qui est sa propriété, l’Etat pourrait surseoir, dans l'intérêt de l'ordre public, à l’emploi des moyens de force. L’essentiel est que, dans les délais de sagesse, le droit souverain des communes reste incontesté. M. Clemenceau, en pratiquant la politique qu'il annonce, ira bien au-delà de l’article 4 puisque l’article 4 ne réservait les églises aux catholiques qu’à condition qu'ils soient formés en associations responsables et que M. Clemenceau tolèrera l'occupation des édifices religieux par des prêtres qui prétendront s'élever au-dessus des lois et ne reconnaître d'autre autorité que celle du pape. Mais je prends volontiers l’engagement de ne pas traiter M. Clemenceau de ministre papalin et de ne pas contribuer à aggraver un conflit religieux, qui ne peut être dangereux, mais qui pourrait être encombrant: Si le gouvernement a une politique claire, sage et ferme, ce n’est pas nous qui lui susciterons des difficultés. D'autres questions nous pressent et d'autres responsabilités.

JEAN JAURES.

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