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Pour l'année Jaurès nous allons publier sur ce site l'ensemble des articles qu'il écrivit pour La dépêche en 1906.
Voici les deux premiers :
<!--[endif]-->Jaurès, décembre 1906 (II)
13 février 1906 (1)
Je doute fort que les politiciens cléricaux aient beaucoup à se louer de toute l’agitation qu’ils déchaînent. D’abord le prétexte est trop mal choisi. L'opération de l’inventaire (2), contre laquelle ils affectent de s'indigner, ne blesse en rien les intérêts, les droits, les consciences des catholiques : elle a au contraire pour but d’assurer, la transmission exacte de tous les biens d'Eglise aux associations cultuelles. Et en second lieu, les comités royalistes et antisémites, les gentilshommes d'Auteuil, les vieilles bandes de Guérin se sont trop violemment jetés dans le mouvement pour que le pays ne distingue pas tout de suite, sous le masque religieux, la figure contre-révolutionnaire. Toute cette campagne ne réussira pas à émouvoir la nation si seulement le ministère applique tranquillement et fermement la loi, sans jactance ou provocation, mais sans faiblesse et sans retard.
A la Chambre, l’excitation des premiers jours est tombée : la droite, anxieuse, craignant d’être débordée par des bandes d’énergumènes, mais n’osant les désavouer, se demande si les coups que l’Eglise a cru porter à la République ne frapperont pas les conservateurs eux-mêmes. Les progressistes surtout(3) redoutent d’être pris et écrasés entre deux grandes forces, entre le parti républicain qui ne leur pardonne pas leurs complaisances pour l’adversaire, et le parti clérical qui préfèrera à leur tiédeur semi-libérale, des fanatiques d’Eglise. Après s'être apaisé à la Chambre, l’émoi ne tardera pas à s'apaiser dans le pays lui-même. Les croyants s’apercevront vite qu’ils ont été une fois de plus les jouets et les dupes des politiciens de la réaction, et la loi de séparation, loi nécessaire, loi équitable, loi tolérante et modérée entrera dans les mœurs de la nation française libérée de toute tutelle, de toute ingérence théocratique.
J’espère donc que les esprits ne seront plus absorbés par la querelle religieuse, et que tout en continuant à veiller à l’application exacte des lois de laïcité républicaine ils pourront donner le meilleur de leur temps et de leur intelligence à l’oeuvre de reformation sociale.
Pendant que s’agitent au dehors ces minuscules orages, qui crèvent comme des bulles de savon, la Chambre continue paisiblement, en ses séances du matin, la discussion de la loi sur les retraites ouvrières. Celle-ci sera votée dans quelques jours. Comme on s’était moqué de nous quand nous disions qu’en effet cette loi serait votée ! Comme on affectait de croire qu’il n’y avait là qu’une sorte de fanfaronnade ! Mais il a suffi à la majorité républicaine de vouloir.
Si la Chambre a pu aboutir, si toutes les résistances sont tombées peu à peu, c’est que la loi est beaucoup mieux accueillie dans tous les milieux, ouvriers et patronaux, qu’elle ne l’était, il y a quatre ans. Le temps a fait son œuvre : les préjugés ont été vaincus. Les prolétaires consentent de plus en plus à supporter une partie des charges, et le patronat ne peut plus opposer une fin de non recevoir. La loi que nous votons en ce moment est bien meilleure pour les travailleurs que celle qui fut présentée sous la précédente législature. J’attendrai pour la commenter que tous les articles aient été votés. Je suis loin de considérer qu’elle n’est pas perfectible : j’ai essayé pour ma part, tout en me tenant les plus près possible du système adopté par la commission, d’améliorer le texte de celle-ci par une série d’amendements, dont les uns ont été malheureusement écartés, dont les autres ont été adoptés, dont quelques-uns, au moment où j’écris, restent à discuter. Je reviendrai sur toutes ces questions quand le débat sera fini, c’est-à-dire vraisemblablement la semaine prochaine.
Mais je veux signaler dès aujourd’hui les trois dispositions, importantes par lesquelles le texte nouveau l’emporte sur celui qui fut soumis à la Chambre précédente.
Alors, l’entrée en jouissance de la retraite était fixée pour le fonctionnement définitif de la loi, à soixante cinq ans. Elle est fixée maintenant à soixante. Et même pour les industries particulièrement insalubres ou épuisantes, pour celles comme l’industrie de la verrerie, qui usent vite les forces de l’homme, l’âge peut être abaissé à cinquante cinq ans, même dans certains cas à cinquante. C’est un progrès sérieux.
En second lieu, la loi nouvelle établit un minimum garanti de retraite que l’ancienne ne garantissait pas. Les ouvriers industriels recevront avec certitude une pension de 360 fr ; le régime des ouvriers agricoles sera fixé à cet égard dans quelques jours.
Enfin, et ceci est très important, tout l’effet de la loi n’est pas ajourné à trente ans. La commission propose de donner tout de suite, à tous les salariés ouvriers et paysans âgés de soixante-cinq ans une allocation de 120 fr. par année. Nous demandons qu'elle commence à l’âge de soixante.
Encore une fois, je ne m’exagère pas la valeur de ces résultats. Ce n’est qu’une première application, bien timide encore, de cette assurance sociale qui ira s’approfondissant et s’élargissant. Ce texte même, si limité qu’il soit, ne sera pas accepté par le Sénat sans résistance. Bien des efforts seront faits pour mutiler cette loi trop incomplète. Le premier effort du prolétariat devra être d’en exiger le vote rapide.
L’entrée du principe de l’assurance sociale dans nos lois aura de vastes répercussions. Pour faire face aux dépenses nécessaires de solidarité sociale, à l’assurance contre la maladie, contre le chômage, contre l’invalidité partielle et contre le décès aussi bien que contre la vieillesse, il faudra réformer tout notre système fiscal et tendre à la diminution des dépenses improductives. Une politique de démocratie, de paix, d’arbitrage international est la condition nécessaire du large développement de l’assurance sociale. Et l’assurance sociale elle-même, en débarrassant le prolétariat des angoisses de l’extrême misère, lui donnera plus de forces, plus d’élan, plus de sérénité aussi pour la revendication hardie et réglée d’un nouvel ordre de la société, d’une forme nouvelle de la propriété et du travail. Tous les problèmes se lient ; toute la chaîne des réformes est parcourue par un même courant magnétique. La pensée socialiste est génératrice de ces forces subtiles qui animent l’œuvre parlementaire. Quand on constate l’effort de travail accompli par la législature qui va finir, quand on dresse le bilan des lois qu'elle a votées, laïcité de l’enseignement, dissolution de la puissance congréganiste, service de deux ans, séparation des Eglises et de l’Etat, assistance sociale pour les indigents et les incurables, quant à ces lois adoptées par les deux Chambres on ajoute la loi sur les retraites ouvrières que la Chambre du suffrage universel va transmettre au Sénat, on se dit qu’une plus forte organisation politique et syndicale de la classe ouvrière obtiendrait des résultats plus vastes encore et plus décisifs. O travailleurs, si vous aviez seulement le sentiment de votre force, si vous si vous saviez vous unir et appliquer résolument vos volontés concordantes, à un plan de réformes conduisant à la propriété collective, la race humains s’élèverait d’un mouvement rapide et certain dans la lumière et dans la justice.
JEAN JAURES.
Ce texte est publié avant les élections législatives et contrairement aux espérances de Jaurès la loi sur les retraites ouvrières sera renvoyée à plus tard. Elle avait vocation électoralistes pour les radicaux. Contrairement aux espérances de Jaurès, l’agitation sur les inventaires ne va pas cesser et sera victorieuse vingt ans après !
Les inventaires c’est la suite de la loi de décembre 1905 : il fallait faire l’inventaire des biens d’Eglise pour qu’ils soient donnés en toute clarté aux associations cultuelles que l’Eglise catholique va refuser jusqu’à obtenir gain de cause.
Comprendre les progressistes au sein de l’Eglise.