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un métier à risques

Hier : les risques du métier

Aujourd’hui : un métier à risques

 

 

Pour mon départ à la retraite, voici deux ans, j’ai écrit le portraits de 40 enseignants. J’en reprends un ici car je découvre tous les jours qu’enseignant, ça devient de plus en plus, un métier à haut risques, un métier pourtant si beau. Je pense aujourd’hui à Jean-Pierre en lisant le livre de Claude Rossignol qui raconte une histoire magnifique, celle que Jean-Pierre aurait pu et même dû connaître. 9-12-2008 Jean-Paul Damaggio

 

 

Dans la cour d’une école montalbanaise, un ami beaumontois annonce à Louis, le décès de Jean-Pierre, un collègue instit. Information confirmée dans La Dépêche du 9 avril par quelques lignes très brèves. Cet homme de 55 ans ne bénéficiera pas de sa retraite, sa vie s’est achevée contre un camion. L’ayant croisé seulement quatre fois dans sa vie, Louis l’a peu connu mais son cas le touche profondément. Par ces quelques mots, mettra-t-il un bémol aux fausses idées sur les fonctionnaires au statut idéal ?

 

Instituteur dans une classe unique, Jean-Pierre fut un jour envoyé en stage obligatoire de formation continue. A ce titre, Louis l’a rencontré une première fois : pour le remplacer voici dix ans. A ce moment-là, l’Education nationale se payait quelques « frivolités » du genre : prise de contact (ça veut dire que le remplaçant venait le samedi matin dans la classe où il devait intervenir la semaine suivante, pour assurer une liaison pédagogique). Autant dire que les stages de formation continue fonctionnaient presque à merveille ! Malgré ses incompétences notoires, Louis a compris en trois minutes que Jean-Pierre n’avait plus sa place devant des enfants. Il n’a d’ailleurs pas osé rester plus de 15 minutes à observer les élèves, tellement cet instit lui paraissait bouleversé par sa présence. Sa compagne venait de décéder d’un cancer, et il tentait de se soigner par l’alcool. Des douleurs empirent ainsi …

 

Jean-Pierre avait abandonné sa classe à contre-coeur car l’idée que quelqu’un puisse entrer dans son « intimité » le paniquait. Il ferma tout à clef, donna des cahiers nouveaux aux enfants, et attendit sans doute avec impatience la fin d’un stage devant faciliter la liaison entre la classe de CM2 et la Sixième.

 

Le fonctionnaire a la sécurité de l’emploi mais, quand l’emploi, il ne peut plus l’assumer, cette sécurité devient une prison. Rien n’est prévu pour aider à une vraie reconversion. Louis a entendu un inspecteur expliquer : « voilà des enseignants qu’il faut virer ». Jean-Pierre, ne pouvant être viré, se retrouva d’abord sur un poste de remplacement, mutation qui ne pouvait que l’enfoncer. Les autorités ont une telle image du remplacement que c’est pour eux le poste poubelle alors qu’il faut au contraire être solide pour tenir la route.

 

Comme prévu, sa situation se dégrada et il obtint un congé maladie transformé en longue maladie. Le traitement technique d’un mal qui supposait, en premier lieu, l’orientation vers un autre métier, ne pouvait ainsi aboutir vraiment. La seule idée de revenir devant des enfants, sous peine de perte de tout salaire, devait détruire tous les effets du traitement médical. Pas besoin d’être psychologue, sorcier ou fou pour s’en rendre compte.

 

Voici trois ans, Louis croisa à nouveau cet instit, à l’école de Beaumont où il tentait une réinsertion. Entre temps, Louis avait récupéré le poste de remplaçant de Jean-Pierre. Méconnaissable physiquement, Louis, aussitôt, sentit chez Jean Pierre un désir de bien faire, l’envie d’être considéré, et en même temps une fragilité évidente. Sur ce poste aménagé, au bénéfice de tous, enfants et enseignants, il apportait sa culture et son savoir à de petits groupes. Ce système lui avait redonné vie car il vérifiait qu’il pouvait encore être utile.

 

Pourrait-il tenir jusqu’à la retraite ? Parfois, pour masquer leur souffrance, des instits changent de département, la fuite calme quelques douleurs. Jean-Pierre resta dans son milieu, le secteur de Beaumont, preuve qu’il était incapable de sortir de l’engrenage, si tant est que la fuite soit une porte de sortie.

 

Il avait besoin d’une aide sociale presque inexistante dans l’institution. Ayant vu à l’œuvre, la collègue Danièle Petit, Louis savait qu’en tant que déléguée du personnel, par une énorme attention, elle « sauva » plusieurs personnes fragilisées. Combien de fois l’ai-je entendue alerter l’administration sur le vide social de l’Education nationale ? (une assistante sociale pour 1200 personnes environ). A un moment, la loi créa un congé mobilité sans suite. J’entends ceux qui disent : « dans le privé, c’est simple, les malades sont virés, et la messe est dite ». Oui, mais c’est la société qui est alors obligée de prendre en compte la « victime ». L’instit, lui, se culpabilise deux fois : il a une « situation » dont il ne sait pas profiter (quand il va mal), puis il est aidé, sans réussir à s’en sortir puisque l’aide le plonge souvent dans le mal ! Cette culpabilisation progresse tellement, que toute revendication salariale est interprétée comme un luxe injuste. Autrefois, pour un moindre mal (une « frivolité » de plus), il existait des postes administratifs où l’enseignant pouvait se rendre utile sans se détruire en classe. Jean-Pierre était face à un mur où il ne pouvait que se cogner !

 

Deux ans en arrière, son nom fut prononcé une nouvelle fois dans une réunion paritaire enseignants-administration : il « bénéficia » d’un mi-temps thérapeutique loin de chez lui. Une aide louable pour aider des enseignants mais à condition qu’ils puissent le rester ou le redevenir. Pour cet instit en perdition, c’était une culpabilisation de plus : il était aidé et ça ne donnait rien ! « Quel manque de reconnaissance que le mien ! » devait-il se dire.

Louis, présent à cette réunion, aurait dû intervenir pour dire que Jean-Pierre allait se perdre en maternelle (la fragilité y devient une guillotine) et, qui plus est, loin de Beaumont. Mais son cas n’avait pas été mis à l’ordre du jour, Jean-Pierre n’avait pas l’habitude de téléphoner au syndicat pour l’alerter, Louis a été pris de cours. En dix secondes, tout le monde tourna la page ! Tous les succès acquis sur le poste aménagé à Beaumont allaient s’évaporer sans le moindre soleil.

 

Les drames du travail sont partout (le film espagnol, Lunes al sol, sait en rendre compte à merveille). La situation de l’instit est redoutable dans ce cas : les « privilèges » deviennent des handicaps. Par exemple : l’instit voit rarement son « chef » qui laisse ainsi pourrir le drame. Voilà comment, il roulait au lieu-dit « le petit breton » et, pour une raison inconnue, sa voiture a mordu sur l’accotement. Par un geste brusque pour se rétablir, Jean-Pierre donna un coup de volant à gauche et alors, le poids-lourd venant en face ne lui laissa aucune chance. Un simple accident ? Un homme égaré qui n’avait plus rien à dire? Un fonctionnaire sans avenir qui tourne la page ? Il existe sans doute des centaines de situations de ce genre, où la victime est toujours le coupable, des situations qui devraient nous inciter à penser le monde autrement. Jean-Pierre n’est plus là pour en parler. Il n’a pas su éviter l’accident, il n’a pas su conduire en toute sécurité, il n’a pas su profiter d’un travail tranquille, il n’a pas su bénéficier de la grande sollicitude de son administration, il n’a pas su se soigner, il n’a su dire ni sa douleur ni sa colère. Qu’il tombe dans l’oubli ! Qu’il crève à jamais ! 09-12-2006 Jean-Paul Damaggio

 

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