Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres
Lettre à Claude Rossignol,
auteur de Longue vie au Prix Goya !
Le moment crucial du livre c’est pour moi le témoignage de Katia (p.34-35) que je me propose de publier en extrait, sur le blog des éditions, pour inciter à la lecture de tout le livre.
Elle sait dire avec talent, le basculement, par cette vive entrée en matière « Qui aurait pu croire … ». Dans la quête du bonheur (je vais y revenir) il y a chez tout le monde un moment crucial (vers le mieux ou le pire là n’est pas le sujet ici) qui décide de l’avenir. En quelques minutes, heures ou jours, la personne passe d’un univers à l’autre. Peut-être est-ce la fascination devant ce passage, qui en crée le côté crucial ? Souvent la lecture joue un grand rôle en la matière.
Sur ce point, ce qui est vrai pour les individus l’est aussi, me semble-t-il, pour les peuples et alors le basculement se fait révolution.
« Elle voulait faire des langues, c’est tout. » Le basculement est en effet le passage d’un tout à un autre. Des jeunes s’inscrivent dans un tout qui devient alors leur pierre philosophale. Certains refusent ensuite d’admettre que ce TOUT est bien peu, d’où, dit-on, la crise d’adolescence. Et dans ce TOUT elle évoque l’évasion vers Toulouse ! TOUT attendre d’un ailleurs… ce que la religion n’a cessé d’exploiter !
Ce témoignage résume non seulement la raison d’être du projet Prix Goya, mais la nécessité d’en faire le bilan, par le livre entrain d’être lu. La cohérence du livre tient justement au rôle central du bilan, dans le travail autour du Prix Goya, un travail qui nécessitait enfin… un bilan général pour que vive encore la géométrie de cette histoire.
Je suis un adepte du bilan, sans quoi, on répète l’histoire, suivant une formule bien connue. Pourquoi est-ce qu’on enregistre partout une résistance face au nécessaire bilan ?
La culture USA repose sur l’idée de bilan mais un bilan réduit au quantitatif de l’EVALUATION. Le but du bilan échappe alors au bilan pour se faire « culture du résultat », ce qui a pour résultat d’en finir avec la culture.
Georges Marchais, l’ancien dirigeant du PCF, est entré négativement dans l’histoire avec son « bilan globalement positif des pays de l’est » au moment où ces pays plongeaient vers les sombres abîmes du néant. Faut-il alors jeter le bilan avec l’eau sale du bain ?
Pour répondre, retour au bonheur et à cette question : pourquoi craindre les oublis du bonheur ? (référence à la phrase de Christine Lafon : « Surtout, n’oubliez pas le bonheur »).
Tu te souviens peut-être que le journal Point Gauche ! qu’il m’arriva d’animer, avait pour sous-titre « pour une idée neuve du bonheur », un sous-titre qui, en 2001 environ, a disparu, car une majorité pensa qu’il freinait les abonnements (lui fut préféré le sous-titre bateau : informer librement, agir autrement). Depuis, j’ai pu vérifier que la mise en cause du sous-titre n’était qu’une opération pour détruire le sens profond du journal.
Avant 1793, le bonheur était une affaire strictement privée. Avec la fameuse phrase de Saint Just le bonheur est devenu une sorte de service public (la phrase est issue d’un décret imposant l’aide de l’Etat aux pauvres pour transformer la charité voulue par les églises). Au nom de ce bonheur là, les autorités des pays socialistes se fabriquèrent des peuples à leur mesure pour imposer le bonheur aux personnes, même contre leur gré.
Contre ceux qui, à cause de cette histoire, veulent en revenir à la privatisation du bonheur, pour moi une idée neuve du bonheur est capable d’associer les dimensions sociales et individuelles du bonheur.
Et tout ce livre met en œuvre cette articulation. Une tâche assez facile puisque les jeunes à l’école se vivent forcément en société, et leurs découvertes, discutées autour de « qui va obtenir le prix », c’est une œuvre de socialisation fabuleuse, le témoignage de Katia est aussi très fort sur ce point. Cependant, une tâche assez facile seulement si un processus est mis en chantier, sinon on peut avoir une classe d’enfants où chacun reste à côté de chacun, ou le bonheur de chacun vit sans lien avec le bonheur commun.
Cette dialectique, nous pouvons la lire à travers un autre aspect que j’étudie, et qui s’appelle la publicité, le marketing ou la médiatisation. Le Prix Goya avait besoin d’une vraie médiatisation mais pas besoin d’une « mousse » faite autour de lui (je reprends la distinction évoquée). La vraie médiatisation repose sur une réalité, tandis que se « faire mousser » c’est très clairement user d’un artifice pour cacher ou se cacher la réalité. D’où le retour au bilan !
Le refus du bilan c’est le refus du réel, la peur du réel, la honte du réel. Le refus du bilan c’est même la peur du bonheur !
Ce livre sur le Prix Goya trimbale des imperfections car il est réel. Ces imperfections, des lecteurs croiront parfois qu’il s’agit de jeux voulus (la différence entre la couverture et la page trois) comme a été voulu, le titre placé là où généralement trône le nom de l’auteur. Les imperfections ne sont jamais un but en soi (sauf chez les cyniques), elles peuvent faire mal car voir le réel n’est jamais se voir dans un miroir.
En tant qu’éditeur, je m’impose régulièrement des bilans (les bilans financiers ne sont pas les moins importants) mais vu que ces bilans ne peuvent engager ma vie alimentaire, j’y retrouve quelques bonheurs, quelques désirs de faire connaître les livres. D’où le geste que je vais accomplir ce soir : donner au journaliste Thierry Guichard (du Matricule des Anges) qui est de passage à Montauban, un exemplaire du livre auquel il a contribué sans le savoir. Je m’en souviens parfaitement, c’était pourtant il y a quatorze ans. Un soir tard, j’étais dans mon bain et le téléphone sonne. C’était lui qui appelle pour parler d’une nouvelle que j’avais envoyée au journal. Le propre du bonheur c’est qu’il est inestimable comme cette expérience au Lycée de Castres. Au plaisir de te lire.
3-12-2008 Jean-Paul Damaggio
N.B. Je n’ai pas été surpris en découvrant dans le livre beaucoup de noms que je connaissais par ailleurs.