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Réflexions après un débat avec Chahla Chafiq

En l’honneur de la visite du pape en France nous annonçons la réédition d’une brochure publiée en 2004 autour d’un débat montalbanais avec Chahla Chafiq : laïcité et droits des femmes. En voici un élément écrit par Marie-France Durand.

 

Réflexions après un débat avec Chahla Chafiq

 

Le débat du samedi 13 novembre restera comme un moment fort dans les mémoires des quelques 85 personnes – dont 23 hommes – comptées en début d’après-midi. Vingt quatre livres de l’invitée furent vendus. Il aura été pour beaucoup le début d’une réflexion nouvelle sur les droits des femmes, sur les questions des intégrismes (en particulier l’islamiste mais pas seulement), de la laïcité, et même, pour certain-e-s, une prise de conscience amenant à une révision complète de leur point de vue sur ces questions.

 

Chahla Chafiq est une sociologue iranienne exilée en France depuis 1983, suite à la répression de Khomeyni contre les gens de gauche. Son exposé qu’elle présentera avec un sourire tranquille, beaucoup d’intelligence et une grande rigueur, se fera précis, avec quelques exemples percutants. Il fut trop riche pour en donner un aperçu complet, et je renvoie pour cela les lecteurs à son dernier livre (« Le nouvel homme islamiste », Editions Le Félin) et à cette brochure (voir pages de 5 à 11 le texte de Chahla Chafiq. J’insisterai ici sur deux points qui m’ont particulièrement intéressée, et qui font écho à l’actualité.

 

La question de la gauche

En Iran, les militants de gauche, dont Chahla fit partie, mirent toute leur énergie pour chasser le régime corrompu et sanguinaire du chah. Ils crurent, au début, qu’ils pourraient mener la révolution AVEC les islamistes et qu’ils les amèneraient à changer d’opinion. On sait la suite : ce sont les islamistes qui s’appuyèrent sur la gauche pour renverser le chah, au besoin avec un double discours, l’un en direction de leurs affidés et l’autre en direction des forces progressistes et de l’étranger (discours complaisamment relayé dans les médias et partis de gauche en France), puis ne firent qu’une bouchée de ceux-là, les emprisonnant, les torturant, les tuant… Chahla dût fuir le régime de Khomeyni devenu encore plus sanguinaire que celui du chah.

Comment ne pas penser à certains tribuns islamistes actuels, soutenus malheureusement par toute une frange de « la gauche de la gauche » au nom de la lutte contre l’impérialisme américain, nous expliquant que les forces islamistes étant révolutionnaires, elles portent en elles une « radicalité » ( !) qui en fait des alliés « naturels » ( !) ? (Sans compter la mauvaise conscience issue des guerres coloniales poussant à boire toute parole provenant des ex-pays colonisés). A ce propos, Chahla déplore : « les « droits de l’hommistes » ou des éléments de la gauche deviennent alors pro-islamistes sans le savoir : ils font des alliances objectives avec [ces] mouvements ».

 

La question de l’exil

Je reprends pour cela les termes de Chahla : «L’expérience étant un vécu, plus une réflexion sur ce vécu, ma réflexion m’a été imposée par l’exil, un processus qui est marqué par la séparation, la perte et le deuil, mais aussi qui ouvre des horizons, un recul par rapport à ce que vous avez vécu. J’ai un rapport à l’expérience iranienne et une deuxième expérience française : je travaille sur l’immigration et l’intégration depuis plus de 15 ans».

L’exil est souvent vécu par les exilés à la fois comme souffrance et enrichissement, en tout cas s’il est politique ou s’il est choisi - alors la dimension de perte et de deuil peut être moindre (le cas de l’exil économique que je qualifierais de «survie alimentaire» est sans doute différent). Ayant  vécu plusieurs années à l’étranger (en Algérie), j’avoue que je suis toujours frappée par la façon «petit bout de la lorgnette» dont certains, dont je suis cependant proche politiquement, abordent les problèmes. Bien sûr, je n’ai pas été exilée, car cet «exil» fut choisi avec enthousiasme et j’aurais pu rentrer dans mon pays si je voulais. Mais il n’empêche, cette expérience a changé ma manière de voir et m’a fait prendre du recul par rapport aux idés françaises ou occidentales (y compris de gauche) : je me sens bien plus proches de mes copines algériennes par exemple, que de mes collègues de boulot ou même des amis alternatifs. Chahla a sans doute beaucoup plus à nous dire, de par cette expérience douloureuse mais multiple, que beaucoup de nos « penseurs » si sûrs d’eux, mais si ignorants d’autre chose que leur environnement familier.

 

Les droits des femmes

Chahla Chafiq nous dit : « Les fanatiques sont faciles à repérer : on enferme les femmes et on les viole, c’est clair. Un discours de Tariq Ramadan n’interpelle pas de la même façon. Le problème actuel de l’islamisme, c’est une stratégie néo-patriarcale qui prend en compte l’évolution actuelle des femmes ». Et c’est là qu’il faut réfléchir à ce que l’on considère comme valeurs humaines : les droits des femmes, ce sont des droits des humains, pas des droits réductibles à « l’occident », même chose pour la laïcité (n’en déplaise à Patrick Braouezec et quelques autres !). A propos de la loi, Chahla nous rappellera qu’à l’époque de la bataille pour le droit à l’avortement ou contre la peine de mort en France, une majorité de personnes étaient sans doute opposées à la loi. Fallait-il pour autant attendre qu’elles aient changé d’avis pour faire ces lois ? Bien sûr que non ! Au contraire, dit-elle, le législateur doit prendre en compte les valeurs pour « travailler à la loi et à sa pédagogie ». On a beaucoup parlé dernièrement de la liberté de choix (à propos du voile par exemple). Chahla prend l’exemple de : « pas mal de femmes qui ont choisi à 25 ans, même en France, de quitter le travail pour s’occuper de leurs enfants. A cinquante ans, elles regrettent ». On ne peut donc fonder « une politique d’égalité sur un choix personnel, car une politique d’égalité c’est un ensemble d’orientations.. Ensuite les gens peuvent choisir ».

 

Beaucoup de choses encore seraient à noter, comme la question de la prison politique en tant que laboratoire pour faire émerger « le nouvel homme islamiste » que les islamistes en général, et le pouvoir iranien en particulier, appellent de leurs vœux : on sait que l’Iran constitue un exemple pour certains islamistes à la mode. De nombreuses questions, souvent pertinentes furent posées à la suite de l’exposé de Chahla (voir pages de 11 à 17 et de 27 à 30). Pour finir, un grand merci à Chahla, à nos amis alternatifs du Tarn, par qui nous avons pu la rencontrer, ainsi qu’aux participant-e-s et particulièrement à celles qui firent le voyage de Toulouse.

Marie-France Durand

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