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Olympe de Gouges et Cutrufelli

A Montauban : Maria Rosa Cutrufelli

Les féminismes ?

 

 

Grande chevelure rousse et bouclée, lunettes, écharpes, la soixantaine, Maria Rosa vient d’apporter à Montauban son italien (traduit par M. Crivella) et sa connaissance d’Olympe de Gouges. Emu d’être dans la ville de naissance de l’héroïne de son roman J’ai vécu pour un rêve, les derniers jours d’Olympe de Gouges, et devant Benoîte Groult, auteure d’une biographie d’Olympe que Maria Rosa a avec elle, elle nous explique comment elle se trouve là.

Je retiens la distinction qu’elle propose entre le féminisme anglo-saxon de Mary Wollstonecraft et celui d’Olympe de Gouges, qui lui permet de se positionner avec passion dans le camp d’Olympe. Autour de 1790, en Angleterre, dans le courant pour la liberté, Mary se bat pour l’égalité tandis qu’en France, dans le courant égalitaire, Olympe se bat pour la différence féminine. L’humanité n’est pas UNE mais DEUX démontre en acte Olympe en rédigeant une déclaration des droits de la femme contre la déclaration UNIVERSELLE des droits de l’homme.

Le seul homme à intervenir dans le débat indique qu’il ne comprend pas en quoi la dite déclaration n’était pas universelle. Or le fait saute aux yeux : pendant que les sujets du roi devenaient citoyens et multipliaient ainsi leurs pouvoirs, les sujettes du roi restaient des sujettes de la république et prenaient un retard fou dans le combat émancipateur. Une voix rappellera les retards quant au droit de vote et tant d’autres droits encore à ce jour à conquérir. Faut-il s’inquiéter en conséquence que la France soit le seul pays francophone à préférer « droits de l’homme » à « droits humains », formule qui pour Benoîte Groult, défenseuse de la « féminisation » des mots, permet d’englober hommes, femmes et enfants ?

 

Dans la parole de Maria Rosa j’entends tout le combat des féministes italiennes pour « la différence sexuelle » conduit en compagnie d’une française : Luce Irigaray. Ce courant se heurte toujours au courant égalitaire pour qui toute reconnaissance d’une différence entraîne l’acceptation d’une hiérarchie. Les « égalitaires » (je mets des guillemets car les deux courants se réclament de l’égalité) considère que la différence biologique est d’autant plus marginale par rapport au social que femmes peuvent de plus en plus faire tous les métiers des hommes, vu l’évolution des technologies, ce qui évite de cautionner les théories idiotes sur l’éternel féminin : les femmes reines de l’instinctif, de la paix, du quotidien etc. Luce Irigaray elle-même est ensuite revenue sur une différence stricte, pour adopter un principe plus dialectique dans la relation hommes/femmes avec son livre publié d’abord en Italie : J’aime à toi.

J’englobe ce débat dans deux formules : le droit à l’égalité dans la différence ou le droit à la différence dans l’égalité. Soit l’objectif premier c’est l’égalité avec la différence en décor, soit l’objectif premier c’est de saisir la réalité d’une différence à inscrire dans un horizon égalitaire. Bien sûr, il existe le courant droit à la différence contre l’égalité (donc hiérarchie entre l’homme dominant et la femme dominée « par nature » ou droit à l’égalité contre la différence (l’homme doit devenir une femme comme la femme doit devenir un homme).

 

Sans entrer ici dans le détail, il est vital de se souvenir de la fusion que Flora Tristan tenta d’opérer entre Olympe et Mary mais revenons à la visite montalbanaise de Maria Rosa.

 

C’est en lectrice attentive du livre de Maria Rosa que Geneviève est intervenue. Un livre où le quotidien de l’époque est largement présent et donne chair aux femmes qui le peuplent, comme la chair doit naître de l’écriture d’une fiction. Maria Rosa avait tenu à insister sur les détails « de moindre importance » qu’elle voulut inclure dans un texte qui est pour elle de la plus grande importance. Sa mère enseignante de français avait voulu la tirer vers le français, mais son père, un scientifique avait obtenu qu’elle apprenne l’allemand. En étudiant la vie d’Olympe, en la peuplant de femmes diverses, elle retrouvait ainsi sa mère. Un détail majeur pour cette Sicilienne (faut-il y voir une parenté avec le roman du Sicilien par excellence Leonardo Sciascia : Conseil d’Egypte ?), féministe de longue date, qui avait presque oublié Olympe mais qui l’entendit à nouveau frapper à sa porte en lisant cette toute petite note : « Olympe de Gouges guillotinée pendant la Révolution ». Elle décida donc de vivre quatre ans avec Olympe pour aboutir à un roman finaliste du Prix Strega en Italie et qui a donc suscité de multiples lectures, alors qu’Olympe y est très peu connue. Entre la part de réalité et la part d’invention, le souci de Maria Rosa fut de ne pas trahir Olympe dont elle indique qu’elle ne fut pas forcément sympathique, en tant que forte femme défendant ses droits. Ce travail de reconstruction d’une figure féministe (pour beaucoup la première) continue chez Maria Rosa dans une lutte affichée déjà dans d’autres ouvrages.

 

Pour une fiction sur Olympe, Maria-Rosa a donc été tenue d’inventer faute d’un grand nombre de sources. Inventer une relation avec le fils et la belle-fille demande une voix ? A partir de l’indication que la belle-fille rendit vite à Olympe dans sa prison, elle en déduit une complicité entre les deux femmes mais c’est là son choix car rien ne le prouve. Ce travail d’écriture pourrait être confronté à l’exceptionnel roman de Jean-Philippe Domecq, Robespierre dernier temps. Même démarche (le quotidien est très présent dans le roman de Domecq), même période, même fin dramatique mais deux approches de la révolution. Maria Rosa mentionne aussi une autre femme, celle qui dénonce Olympe pour aider la révolution, Françoise-Modeste. Elle exista vraiment et est donc une autre face de la dite révolution. Entre le cas Robespierre et le cas Olympe, nous pourrions enquêter sur le statut du sentiment pendant la Révolution.

 

Maria Rosa évoque l’historienne italienne qui lui a demandé : « mais pourquoi ne pas avoir placé la reine Marie-Antoinette parmi les femmes autour d’Olympe ? ». Elle précise que rien ne liait les deux femmes et qu’en conséquence, une telle présence était inopportune. Marie-Antoinette guillotinée le 16 octobre et Olympe guillotinée le 3 novembre, donc à quelques jours d’intervalle, avaient cependant en commun l’incarcération et la mort brutale. J’ai du mal à croire qu’en apprenant la fin de Marie-Antoinette, Olympe n’a pas eu une pensée pour elle quand on se souvient qu’un de ses « scandales » fut de s’opposer à la majorité de l’Assemblée nationale qui vota la mort de Louis XVI. Il ne s’agit pas là d’un point négligeable si on retient le principe de la différence féminine. Mais la présence d’une reine dans le même bateau risquait peut-être d’atténuer la force sociale du combat féministe.

 

Retour aussi sur un moment du propos de Maria-Rosa qui a échappé à son traducteur pourtant exemplaire d’attention, de sérieux : « La Révolution française a ouvert une porte qu’elle a ensuite refermée ». Ce propos permet de nuancer le jugement expéditif sur la Révolution qui aurait été seulement contre les femmes. Même sans reconnaître aux femmes le droit d’être citoyennes, la Révolution inventa un droit au divorce favorable aux femmes, qui est rarement étudié dans sa réalité et qui, après la fermeture de la Révolution, mettra ensuite des décennies avant de revenir à l’ordre du jour. Combien de divorces furent prononcés à Montauban pendant la Révolution ? Dans quelles conditions ? Quelles classes sociales touchées ? Voilà un travail d’historien iconoclaste dans lequel il m’arriva de mettre le nez sans l’achever.

 

Pour conclure ce moment rare de démocratie, j’indique un regret. Maria Rosa souhaita donner assez vite la parole à la salle car elle voulait connaître la réaction de femmes du Sud de la France à son livre ou à ses propos. Pourquoi précisément du Sud ? Car dit-elle dans un entretien parue en Italie : « Olympe fut accusée d’être analphabète car étant une femme du Sud de la France, et pour un Parisien son occitan était une langue barbare. On commençait alors à construire la langue nationale française et donc, à partir du moment où elle parlait occitan, et que ses écrits étaient truffés d’occitanisme, elle était clairement jugée inculte ». Dans ce même entretien réalisé à Palerme le 24 mai 2005, elle cite en sicilien la réaction d’un journaliste : « Cu tutti ddri fimmini, mi cunfunnivu » (avec toutes ces femmes dans le livre, au départ je les confondais). Ce point mériterait un approfondissement sur la question du rapport Paris/Province dans l’œuvre littéraire d’Olympe. En ce qui me concerne, à ce jour, il ne m’a pas sauté aux yeux. Dans son théâtre publié par Félix Castan, je n’y trouve pas la moindre référence mais l’œuvre d’Olympe est bien plus vaste et le sujet toujours ouvert. Ce point du débat aurait pu éviter de tout centrer sur le moment révolutionnaire pour rappeler qu’Olympe fut une écrivaine avant même la Révolution.

 

Pour l’anecdote et pour dire qu’on n’en a pas fini avec Olympe un autre 6 mars (celui de 1887), un Montalbanais écrivait dans le Républicain sous le pseudonyme de Cynophile, un éloge sincère de cette femme :

« Je ne sais si vous partagez mon insolente opinion, mais il me semble que nos bons compatriotes sont d’une ingratitude flagrante à l’égard de leurs ancêtres illustres. Ce pauvre Lefranc de Pompignan, qui eut surtout le malheur d’être contemporain de Voltaire, a dû attendre plus de cent ans avant que son nom fut donné à une de nos places publiques ; et voici sa fille naturelle, la fameuse Olympe de Gouges – une femme pourtant – qui n’a pas encore recueilli de ses descendants le moindre hommage, la moindre galanterie ».

 

Bien sûr, le meilleur hommage c’est de la lire, de la commenter, de l’étudier et de se battre à ses côtés, elle qui osa « penser l’impensable », « dire l’indicible », et demander le mieux impossible, dirait son contemporain montalbanais Guibert. Les temps actuels semblent peu se prêter à cet effort, mais Maria Rosa reste de tous les temps.

6-03-2008 Jean-Paul Damaggio

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