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Olympe de Gouges ; Gracchus Babeuf

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Cette présentation de deux livres date sans doute d’avril 2003 et a été publiée sur L’Humanité. Claude Mazauric est un historien bien connu de la Révolution française et peut-être un des rares historiens communistes à avoir évoqué Olympe de Gouges. Pour en savoir plus nous renvoyons à la préface de René Merle de notre édition aujourd’hui épuisée du premier texte politique d’Olympe, La Lettre au peuple. JPD.

 

 

La vie est les idées de François Noël Babeuf (1760-1797) qui s’était lui-même impatronisé « Gracchus » en octobre 1794 pour illustrer le sens de son combat, suscite toujours autant d'intérêt, du moins pour quelques éditeurs n'ayant pas froid aux yeux. Pour ne remonter qu'en 1997, après les Actes des colloques tenus à l'initiative des Amis de Babeuf et à celle de la société savante de la ville où se déroula son procès et sa mise à mort, ont paru le livre de Jan Birchhall (The Spectre Of Babeuf), le recueil-essai de Lionel Bourg, l'anthologie de Philippe Riviale (2001), le livre de Jean Soublin (Je t'écris à propos de Babeuf, 2001), un numéro de la revue Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique(1999, n° 77) préparé par Alain Maillard... et l'on attend la publication des Babouvistes, de Jean-Marc Schiappa.

Parmi les livres que nous aimerions retenir enfin, celui de François Larue-Langlois (1), historien originaire du Québec, qui nous raconte à son tour l'histoire du Tribun du peuple. Attentif aux faits et bien informé, l'auteur narre d'une plume alerte les principaux épisodes de la vie de Babeuf et, s'il s'intéresse plus à l'activité politique de Babeuf en Picardie puis à Paris qu'à l'évolution de sa pensée doctrinale, il n'en évoque pas moins la profonde originalité. Ainsi, contre une pesante tradition qui tenait Babeuf pour une sorte de buveur de sang, Larue-Langlois montre qu'au contraire, s'il a politiquement réhabilité la rigueur jacobine, il n'a cessé d'en rejeter les détournements terroristes » et que, en ce qui le concerne, on ne peut lui imputer « aucune tuerie ni aucune violence ». Soucieux d'éviter l'anachronisme, l'auteur ne prête pas à Babeuf une idéologie «communiste» reconstruite après coup mais insiste sur l'indépendance, d'ailleurs problématique, de ses projets. Enfin, il s'interroge sur les raisons possibles qui expliqueraient le surcroît d'intérêt porté aujourd'hui au penseur et le met en rapport avec cette idée que « le retour du capitalisme à l'état sauvage sous couvert de mondialisation n'est peut-être pas inévitable ».

 

Dans un ouvrage de même format paru dans la même collection (2), Sophie Mousset s'est emparée de la figure d'Olympe de Gouges (1748­1792) pour la sauver de l'oubli. L'entreprise, même sans ignorer les efforts féministes pour rappeler ce que fut la publiciste à qui l'on doit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, mérite d'être saluée. Fille des amours clandestines d'un aristocrate et d'une bourgeoise, Marie Gouze fut mariée à l'âge de dix-sept ans au traiteur de l'Intendant de la Généralité de Montauban, qu'elle quittera en 1767: Paris lui promettait une vie mondaine à laquelle elle se consacra avec talent et sens de l'intrigue. Intelligente, aventureuse et convoitée, Marie, à partir de 1784, se fait un nom de plume qu'elle doit à son joli tour d'écriture et à son sens aigu de l'actualité, notamment littéraire. Femme et citoyenne, se présentant comme telle, elle s'engage dans la Révolution à la fois comme auteure et comme protagoniste d'un projet ouvertement émancipateur sur le plan du droit. Ainsi plaide-t-elle en faveur de la nécessité du divorce, contre l'esclavage des Noirs, pour l'égalité politique des femmes et, enfin, contre le monopole des pères et des frères dans l'espace public. Mais cela ne l'éloigne pas des cercles libéraux de la bonne société parisienne: c'est à la reine Marie-Antoinette qu'elle présente sa Déclaration en septembre 1791, ce qui, quelques semaines après Varennes, ne saurait être mis au bénéfice de son opportunisme ! Après la reine, son choix politique la porte vers le duc d'Orléans, le célèbre et richissime Philippe­Egalité, si suspect aux yeux des démocrates républicains, puis vers les Girondins... Tant et si bien que ses insuccès d'auteure accompagnent bientôt son discrédit aux yeux des sans-culottes — hommes et femmes (Claire Lacombe). Dès ce moment, même sa passion féministe la compromet : depuis 1792, la contre-révolution essaie de couvrir derrière une rhétorique de la « sensibilité », apanage du sexe féminin, ses entreprises de déstabilisation de la République en guerre. Olympe est plus que «suspecte ».  Résultat : jugée par le Tribunal révolutionnaire, elle est la seconde femme après Marie-Antoinette à être condamnée et exécutée.

Que reste-t-il aujourd'hui du message d'Olympe de Gouges ? se demande Sophie Mousset. Une femme des Lumières qui, selon elle, «a participé à une formidable remise en question des statuts de l'homme et de la femme » mais qui a été victime de cette inégalité, maintenue et bientôt sacralisée dans le Code civil, par laquelle la révolution bourgeoise a enfermé les femmes. De Gouges aurait été victime des préjugés ou d'intérêts mal compris, au nom desquels le «monde ouvrier a réservé à l'homme l'espace public ». Demeure donc l'Olympe de la Déclaration.

Ces deux ouvrages, de François Larue-Langlois et de Sophie Mousset, ont paru dans la nouvelle collection des Éditions du Félin, « Les marginaux ». Avec une telle étiquette et ces deux premiers titres, l'éditeur entend signifier au lecteur que la marginalité d'hier est appelée à former la norme d'aujourd'hui et suggérer que la marginalité d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Ce point de vue téléologique qui finalise l'expérience historique n'est cohérent que superficiellement. Rien n'est plus ambigu que cette idéologie du précurseur. On peut s'en réjouir s'il s'agit de Babeuf ou d'Olympe, mais qu'en serait-il si les marginaux absolutistes, théosophes, adeptes sectaires des «anti-Lumières » et de l'apocalypse régénératrice des Chevaliers du poignard apparaissaient comme des précurseurs ? Pour se libérer du préjugé, il faut tout recontextualiser et laisser l'histoire s'écrire et se réécrire avant d'en juger.

CLAUDE MAZAURIC

(1) Gracchus Babeuf, tribun du peuple, par François Larue­Langlois. Editions du Félin,

mars 2003. 13,50 euros.

(2) Olympe de Gouges et les droits de la femme, par Sophie Mousset. Éditions du Félin, mars2003. 13,50 euros.

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