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illustration : Cladel sculpté par son fils Marius, une oeuvre disparue, fondue par les Nazis.
Une nouvelle de Léon CLADEL (Petits Cahiers et Raca)
DU PAIN OU LA MORT !
Hier, c'est hier que par un froid de loup, je le rencontrai non loin du pont d'Austerlitz, cet être bâti comme chacun de nous, oui, mais autrement vêtu, car, en bras de chemise et les pieds déchaux, il n'avait pour cacher sa nudité que deux sacs en toile d'emballage troués au fond et fixés à sa taille par une mauvaise corde. A travers les ornières creusées par les roues de mille chars, il barbotait à l’aventure, et ses mains décharnées agitaient au-dessus de son front, chauve et tanné comme un cuir, un bâton au bout duquel flottait au vent une loque sans nom et souillée de boue sur laquelle, inscrits à la craie, en lettres inégales, se heurtaient les cinq mots arborés en tête de ce récit.
- Arrêtez-le, crièrent tout à coup des voix ; arrêtez-le donc !
Quelques passants entreprirent de lui mettre la main au collet ; mais il bondit au milieu d'un groupe de gens dont plusieurs, bousculés, roulèrent sur le trottoir des quais et s'élança sur l'un des parapets du pont où, d'un pas automatique et rapide, il promena son sinistre étendard. Des gardiens de la paix ou plutôt des sergents de ville, car, par leur arrogance et leur brutalité, ces agents méritent toujours cette ancienne dénomination abolie, se ruèrent sur ses traces, et bientôt je les perdis de vue eux et lui, de l’autre côté de l’eau...
- Ne lui faites pas de mal, il a perdu le sens ; il est fou ! gémit une vieille femme en guenilles accourue tout essoufflée ; et ça ne se comprend que trop qu'il le soit !
Interpellée, accablée de questions par les plus curieux des badauds dont j'étais, elle martela ce récit haletant :
« Un Lyonnais, corroyeur de son état. Il y a six mois à peu près qu'il vint s'installer à Mouffetard avec son père infirme, sa femme enceinte et ses deux mioches : une blondine de treize à quatorze ans, un gosse qui marchait à peine seul. L'ouvrage ne l’effrayait point, allez ! A trois heures, chaque matin, debout ; il partait pour sa tannerie, à Montreuil-sous-Bois, à pied, puisqu’ici, la nuit, pas d'omnibus ni de tramways ; et le soir, il rentrait assez tard et s'étendait aussitôt. En se tuant, il vivait un peu, ne mangeant que le quart de ce qu'il lui fallait, afin que les siens eussent à peu près le nécessaire. Il y eut du chômage. Alors, il alla coltiner aux berges de la Seine et c'est de là qu'on le rapporta vers le commencement de décembre avec une jambe foulée. Un bateau mal amarré l’avait écrasé presque contre le talus du débarcadère. A l’hôpital, on ne voulut point de lui, parce qu'il n'habitait pas la ville depuis un an au moins et qu'il n'avait pas à Paris son domicile de secours. Invalide d'une jambe et, de plus, très fraîchement accouchée, son épouse, qui nourrissait le bébé, cousit tant et tant qu'elle s'aveugla. Puis, elle toussait, étant déjà pulmonique. Oh ! si vous aviez visité ce palais plein de misère ! Une fois j'y pénétrai. Ni feu, ni pitance, et pas de lit. Ils avaient tout mis au mont-de-piété, vendu les reconnaissances et couchaient tous pêle-mêle, vieux et jeunes sur un tas de paille : elle, la pauvre vaillante, son beau-père paralysé, son mari quasiment estropié, les mômes, enfin. Et voilà qu'un soir la gamine, partie dès le matin, ne revint pas. On l’avait aperçue dans la journée au bras d'un bourgeois, et fort requinquée, aux abords du Panthéon.
Il ne fut plus question d'elle au logis, et les autres, en haut sous le toit, crevaient de famine et de chagrin. Avant de cracher ce qu'il lui restait de poumons, la maman vit, faute de lait, mourir son poupard, et son garçon, faute de soupe. Elle-même au bout du rouleau, décampa, la veille du premier de l’an, à minuit. Au moment de s'endormir pour la dernière fois, elle avait gagné dix sous à tuyauter du linge. En boitant, son malheureux homme, qui n'avait pas encore assez de nerf pour reprendre la besogne, l’accompagna là-bas, à la fosse commune.
Il rentra comme un égaré. Le hasard avait voulu qu'il passât devant un bastringue d'où sortait au même instant une garce, saoule, sa fille, oui, mesdames, oui, messieurs !... Et vous vous représentez le joli duo qu'ils firent les deux misérables, demeurés seuls sous le zinc. Affamés, ils songeaient jour et nuit, côte à côte, et quel tableau ! La poule au cimetière avec ses deux poussins, la poulette on ne sait où, couvée par n'importe quel coq ; eux là, sans rien en ce paradis où, depuis la Toussaint, il gelait à pierre fendre. Hé ! ce n’est pas tout !...
Ils avaient reçu congé. Ce matin, oui, ce matin même, jour du terme, ils s'apprêtaient à filer quand l’ancien eut une faiblesse. Ils n'étaient pas encore sortis que le nouveau locataire se présenta traînant ses bibelots et ses nippes dans une charrette à bras. On expulse les autres ... Alors, le vieux, pris de coliques, un vrai choléra, quoi ! s'abat dans l’escalier entre les pattes des argousins appelés par sa majesté le propriétaire. On le fourre dans un couloir à même le carreau. Pendant qu'on court chercher une civière, bonsoir ! il claque ! et son fils, que vous avez vu tout à l’heure, perd la carte. Il y avait de quoi dérailler, hein, qu'en pensez-vous ? A cette heure, il doit être pincé, le pauvre bougre ; mais non, bon Dieu, je me trompe, le voilà qui reparaît !..."
Et, s'interrompant, la vieille montrait à la foule épouvantée le fou revenu sur ses pas et qui, toujours traqué par la police, hoquetait comme un ivrogne, claquait des dents et s'arrachait la barbe en balbutiant sans conscience les paroles inscrites sur son drapeau
DU PAIN OU LA MORT !
Tout le monde recula devant cette figure hagarde et blême, tout ensanglantée, et moi je crus voir en lui le spectre des canuts de Lyon en 1831, le fantôme synthétique d'un peuple de meurt-de-faim, l’image farouche de ce que seront bientôt tous les plébéiens de France, si le salarié n'y peut enfin vivre de son travail.
Léon CLADEL (Janvier 1882)