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Des photos sur la poussière des souvenirs

 

Le 29 août des personnes se sont retrouvées à Caylus avec comme point de référence une sortie de l’Ecole normale en 1972, 1973 ou 1974. J’étais de la partie et je veux ici raconter une seule des multiples surprises liées aux retrouvailles de collègues qui ne s’étaient pas vus parfois depuis 35 ans. Déjà l’année avant, en fêtant un départ à la retraite, j’avais été surpris par la présence de photos de l’époque et cette fois, sans que le nombre de photos soit colossal, mon étonnement a redoublé. Même en me creusant la cervelle je ne vois personne à l’E.N. avec un appareil photo. Même quand, avec d’autres, je pose devant un photographe, je suis incapable de comprendre qui a pu appuyer sur le déclic.

J’ai vérifié bien souvent que les souvenirs sont toujours d’étranges fragments de vie mais là n’est pas mon sujet. Pourquoi à l’E.N. les photos scolaires, qui existaient encore au Lycée, n’avaient-elles pas droit de cité ? Or s’il est un lieu où elles étaient porteuses de sens c’est bien là ! A des classes où des jeunes étaient occasionnellement regroupés pour une année, l’E.N. substituait des groupes dans lesquels des normaliens issus d’une ou deux promotions, en incluant quelques remplaçants, se retrouvaient pour des années de vie commune. Et au-delà de la vie scolaire, il s’agissait de personnes destinées à une même vie professionnelle dès l’âge de 15 ans (ou un peu plus ou un peu moins).

Voilà pourquoi les photos réalisées par les jeunes eux-mêmes deviennent aujourd’hui plus précieuses encore. Il s’agissait de normaliens de 67, 68 ou 69 à un moment où l’institution entre en pleine mutation. Des historiens diront peut-être un jour : « voyez comme 68 a été décisif : à la rentrée 68 l’Ecole Normale comme le Lycée Michelet de Montauban sont devenus mixtes. » Or cette mixité avait été décidée par De Gaule en 1962, contre l’avis de son ministre de l’éducation nationale, et avec comme date butoir pour la mise en pratique… l’année 68 !

Les photos montrent cette mixité toute neuve, qui apparaît plus nettement par la couleur des blouses : claires pour les filles, grises pour les garçons. Les photos sont liées souvent aux moments de loisirs mais toujours dans le cadre scolaire. On n’y voit donc presque pas de professeurs ou des membres de l’autorité (les photos scolaires comportent toujours celle d’un prof après celle d’un instit). L’intendant apparaît sur l’une d’elle - M. Brabant me rappelle une personne - celui qui avait été surnommé Le Juif. L’E.N. était pleine de surnoms et ce phénomène à lui seul mériterait une étude. Sur une autre, on voit M. Bertuel le prof de gym qu’on appelait Tustus, et la mémoire étant sélective j’ai cru deviner qu’il y avait la prof de gym des filles mais je n’ai pas son nom. Bref, ces photos jouent le rôle classique du miroir où chacun cherche ses rêves passés.

Pourtant si on souffle sur la poussière des souvenirs, on peut y voir encore autre chose : certaines des photos deviennent des photos d’art, sans la technique et l’esthétique nécessaire, mais des photos d’art tout de même. Loin de la question « qui est qui ? » surgit l’autre question : « comment cette vie fut-elle possible ? » Je pense à une photo où nous étions sur les marches devant la porte d’entrée et qui pourrait s’intituler : « normaliens de 69 vus par eux-mêmes ». Aujourd’hui, elle représente presque une légende où les derniers des Mohicans ne savent rien de leur propre futur, mais surtout n’imaginent pas la transformation culturelle qui va se produire, qui doit se produire et dont personne ne sait au bénéfice de qui. Le philosophe Jacques Rancière appelle de telles photos des «images pensives ». La photo souvenir faite en ce jour d’août 2009 qui illustre l’article ne peut pas avoir la même portée : elle concerne surtout qui y sont dessus tandis que celle de 1969 concerne l’histoire de France. Du moins c’est par cette divagation que j’ai été pris en les regardant.

2-09-2009 Jean-paul Damaggio

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M
j'aime cet article, sa poésie, la photo sans renoncer à la symbolique : blouses claires, blouses grises, tout ça me parle et je me sens recouverte de poussière de souvenirs. Ma jeunesse me semble envolée à jamais... Marie-José Colet
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