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Renaud Jean en Beauce

Cet article m'a été aimablement communiqué par le président des Amis de Renaud Jean André Larralde. Il est issu de l'almanach de la voix paysanne de 1930. Il démontre s'il en était besoin que Renaud Jean était un écrivain.

Une « louée » en Beauce

 

Dans le .train qui m'emportait vers Patay, je songeais à la belle description de Zola : « Sous le ciel vaste, à perte de vue, des lieues de cultures, une moisson géante... sans qu’on aperçoive ni un coteau ni une maison, ni un arbre... et pour horizon, une ligne nette et ronde comme une mer... »

Rien de la monotonie désespérante d’après la moisson. Juin pare la Beauce d’une beauté calme et puissante. L'escourgeon, mûri déjà, courbe vers la terre ses épis hérissés ; par endroits, les moissonneuses ont ouvert de larges brèches dans ses tiges jaunes et serrées. Le seigle pâlit. Les avoines courtes, les blés plus tardifs emprisonnent de leur vert sombre les claires traînées des céréales précoces. Presque pas de fermes isolées. De distance en distance, un gros bourg avec ses. toits d'ardoise...

En Beauce, la culture est devenue une véritable industrie. Le. propriétaire foncier ne prend aucune part à l’exploitation. Il cède ses terres . et les bâtiments qui en dépendant à un fermier, qui s'entoure de nombreux domestiques. Ceux-ci n’ont que bien peu de chances de s’évader un jour du salariat. Dans la plupart des régions de la France, où le travail conserve sa forme familiale, il suffit à un domestique de posséder les avances de la première année pour prendre une métairie. En Beauce, le propriétaire ne fournit pas le cheptel. Comment un valet pourrait-il économiser les sommes nécessaires, surtout aux cours actuels des bêtes et de l' outillage ?

Profitant de la louée de la Saint-Jean, qui amène à Patay des centaines et des centaines de domestiques, nos camarades y ont organisé une réunion. L’entreprise est risquée. Personne dans la place pour la publicité indispensable. Le département tout entier est sous l’emprise du capitalisme terrien. Les salariés agricoles n'ont même pas été capables d'y créer un commencement de syndicat...

Sous la halle aux piliers métalliques, les valets se pressent en une foule compacte. Ils sont là, un millier peut-être, apportant au marché la seule richesse dont ils disposent : leurs bras. Ils vont se louer pour quatre mois, jusqu’à la fin octobre. Puis, à la louée d'automne, ils passeront un nouveau contrat jusqu'à la Saint-Jean de l’année prochaine.

Et la coutume veut, à cause des travaux plus durs, qu'ils gagnent dans la première période, la même somme que dans les huit mois d'hiver et de printemps. Ils sont presque tous du pays. Seul, un Breton, tenant par la main sa femme à coiffe blanche, jette dans cette foule une note étrangère. Sur la place, par petits groupes, les fermiers se concertent. On les reconnaît à leur teint, moins brûlé, chapeau qu'ils portent, à leur regard plus assuré. Leurs femmes sont parées de sautoirs en or. Ils sont venus de très loin, parfois, en automobile.

Maintenant, ils longent la halle, se perdent dans la masse des hommes à casquette, cherchant à deviner, d'après la carrure de leurs épaules, la largeur de leur poitrine, la robustesse de leurs membres, les dimensions de leurs mains et de leurs pieds, la résistance à la fatigues des valets qu'ils vont embaucher. .On dirait des maquignons tournant autour de bêtes convoitées. Un camarade, ancien valet de ferme, me contait tout à l’heure que son premier maître, le jour de la louée, avait tâté les muscles de ses bras. Et, comme il hésitait, la mère du gamin faisait valoir les qualités de sa progéniture : « Il n'est pas grand, disait-elle, mais il est angleux (nerveux) ».

J'aurais voulu entendre débattre un marché. Mais on parle à voix base sur le foirail aux hommes Rien de ces discussions bruyantes, accompagnées de grands coups frappés sur les mains, de feintes indignations, de ruptures théâtrales qui rendent si pittoresque la vente des bestiaux. Patrons et valets marchandent sur les prix sans qu'il en puisse parvenir le moindre écho jusqu'aux oreilles indiscrètes. Et l’affaire se termine à l’auberge, le verre en main...

Viendront-ils à notre réunion ? Il leur faudrait pour cela défiler en plein jour, sous les  yeux des patrons et des autorités. Oseront-ils ?...

Ils osent. Ils arrivent par petits paquets. Ils sont trois cents. Je les entretiens de leurs misères, de leur pauvre vie de demi esclaves, dehors par tous les temps, couchant avec les bêtes, de la guerre qui rôde autour des rescapés. Ce désir de la terre qui poussa leurs ancêtres, fourche en main, à l’assaut des châteaux, serait-il chez eux à demi endormi ?... Allons donc ! Les voila qui s'animent, qui prennent confiance, qui applaudissent. Ils briseront leurs chaînes quelque jour.

Renaud Jean.

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