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Une part du siècle

Une part du siècle

 

Duras. Je quitte l’autoroute à la sortie qui indique Duras, je tombe sur un rond-point qui annonce les vignerons du marmandais, je laisse la ville de Marmande, pour le sens opposé, et quelques mètres plus loin je tourne à droite en direction d’un village étrange, étrange car l’imposante église sert de centre comme nulle part ailleurs, j’en fais le tour, je redescends un peu pour me garer enfin devant le cimetière.

A pied, je remonte vers le village, le corbillard me double suivi de trois voitures qui transportent sans doute la famille de la défunte, l’une venant du 75 et l’autre du 33. Devant l’église, ladite famille s’élargit à une part importante et plutôt âgée de la population villageoise.

Je suis là pour l’enterrement d’une part du siècle passé ! Le siècle présent se voit très bien autour de la place avec un relais poste, qui remplace le vrai bureau de poste, en face de l’église on devine encore sur un panneau repeint, l’enseigne de l’ancien café, rendez-vous classique des hommes le dimanche, et enfin un modeste monument aux morts à l’histoire peu ordinaire.

La dame qu’on enterre était née en 1910 et avait encore bon pied bon œil quelques heures avant ce 5 août 2009. Elle était une conscience du village, un témoin qui fut  professeur mais, j’ai envie de dire, pas prof par métier ou vocation, mais prof par devoir social. Elle n’a jamais eu devant elle seulement des élèves mais toute une société, et en premier lieu celle de sa proximité, celle de sa commune. Les enseignants de son siècle étaient arrivés à la pédagogie par un rêve, celui de la lumière capable de faire reculer les ténèbres. Depuis, surprise, que de clairs-obscurs !

C’était pas son prénom officiel mais on l’appelait Lucienne, et, pendant l’office, un homme rappelle brièvement sa vie pour dire qu’elle succéda à son père au Conseil municipal en 1971 où elle resta jusqu’en 1989 et que là, elle sut se montrer énergique pour défendre les habitants. On lui confia la mission de fleurir la tombe d’un maire précédent qu’elle admira jusqu’à son dernier souffle. Une mission de femme diront certains ! Fait moins « féminin » elle voyageait beaucoup et elle faisait profiter de ses plaisirs touristiques les habitants du village par des diaporama.

Lucienne était encore une « mademoiselle », et comme elle, j’en ai connu d’autres enseignantes qui oublièrent leur vie pour le savoir à partager avec tous. J’insiste, c’était une part de son siècle.

 

Pendant que le corbillard la ramenait à sa dernière demeure, j’étais déjà sur le chemin du retour, j’avais allumé la radio et mystère, l’émission de France Culture évoquait une femme qui fut une part de son siècle, une femme de nulle part et de partout à la fois, une femme de combat dont j’ai vu les films sans jamais lire les livres, une femme témoin, une conscience de son pays, une femme qui s’offrit comme nom de plume, pour une fois au moins s’accrocher à du solide, un village du Lot-et-Garonne, Duras. Si Lucienne avait été écrivain, elle aurait eu comme nom Lucienne Samazan.

5-08-2009 Jean-Paul Damaggio

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